10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 19:08
« Nietzsche prêche l'anéantissement de toute morale. » (par Patrick Wotling)

« Nietzsche prêche l'anéantissement de toute morale. »

 

 

 

 

(Tiré de Patrick Wotling, Nietzsche, coll. Idées reçues, éd. Le Cavalier Bleu, 2009)

 

 

 

 

Le caractère essentiel et inappréciable de toute morale

est d'être une longue contrainte […] Ce qui est essentiel

« au ciel comme sur terre » semble-t-il, c'est, pour le dire

une fois encore, que l'on obéisse longuement

et dans une seule et même direction : cela finit toujours

et a toujours fini par produire à la longue quelque chose

qui fait que la vie sur terre mérite d'être vécue.

 

Par-delà bien et mal, § 188

 

 

Il est bien connu que Nietzsche critique résolument la pitié (les raisons en sont en revanche moins connues), ramène l'amour chrétien à une forme sublimée de volonté de vengeance, récuse l'abnégation et plus encore l'altruisme... Nietzsche se serait-il donc fait un devoir d'abolir tous les sentiments décents, particulièrement ceux qui reçoivent l'assentiment général de nos sociétés modernes ? Prêcherait-il la pratique de l'égoïsme, de la dureté impitoyable, de l'abandon aux passions débridées, bref la promotion des vices ? N'a-t-il pas du reste revendiqué le titre d' « immoraliste » ?

Faire de l'hostilité à la morale une sorte de position personnelle, c'est à coup sûr passer à côté du sens de la démarche nietzschéenne. Car pour Nietzsche, le point fondamental consiste à comprendre tout d'abord en quoi la morale est un problème, et par conséquent intéresse la philosophie. Il s'agit donc d'interroger, ce qui aura pour conséquence de révéler dans un second temps en quoi les philosophes se sont égarés et n'ont, une nouvelle fois, pas tenu leurs promesses. C'est uniquement sur cette base que la mise en cause de la morale – mais laquelle au juste ? - trouve sa justification.

C'est un trait constant des textes que de faire remarquer d'abord les insuffisances des approches de la morale menées jusqu'ici par les philosophes, ce qu'effectuent de manière exemplaire notamment les paragraphes 345 du Gai Savoir (« La morale comme problème »), ou 186 de Par-delà bien et mal. Les philosophes, emportés par leur assimilation de la philosophie à la recherche de la vérité, ont généralement considéré comme allant de soi que la problème de la morale était celui de son fondement. On a donc cherché à prouver la réalité, ou la vérité, de la morale, en la fondant tantôt dans la nature, tantôt dans le supra-sensible, tantôt dans la rationalité pure. Ce faisant, on commettait toujours la même erreur initiale : on oubliait de consulter l'histoire de l'homme et on ne voulait pas admettre l'extraordinaire multiplicité des formes de morale dans l'histoire des sociétés humaines. On admettait donc implicitement – nouvelle forme de préjugé atomiste -, que la morale était unique, et on l'identifiait toujours plus ou moins ouvertement à sa forme ascétique et idéaliste, celle qu'a imposée le platonisme et qu'a durablement confortée ensuite le christianisme : « L'unanimité s'est faite, en Europe, ainsi que dans les pays où domine l'influence de l'Europe, sur tous les jugements moraux essentiels : on sait, de toute évidence, en Europe ce que Socrate pensait ne pas savoir, et ce que ce fameux vieux serpent promit jadis d'enseigner, - on « sait » aujourd'hui ce qu'est le bien et le mal. » (Par-delà bien et mal, § 202) C'est à cette forme particulière que se réfère Nietzsche quand il parle de « la morale » sans plus de précision. Que cela aille contre les convictions propres à notre culture européennes n'y change rien : les morales sont multiples, chaque morale est une interprétation, fondée sur des valeurs qui varient considérablement d'une culture à l'autre.

De la sorte, les philosophes n'ont pas vu que le vrai problème de la morale n'était pas celui de sa fondation (la question de la vérité d'une interprétation est dénuée de sens aux yeux de Nietzsche), mais celui de sa valeur ; ni le fait que cette valeur se mesure pratiquement, par l'analyse des effets que produit à long terme une régulation morale sur les individus qui s'y soumettent – progression vers l'épanouissement et la santé (Nietzsche dira parfois aussi la force), ou vers le dégoût de l'existence, la maladie et la volonté d'en finir. La préface de La généalogie de la morale précise ainsi la tâche du philosophe : « Formulons-la, cette exigence nouvelle : nous avons besoin d'une critique des valeurs morales, il faut remettre une bonne fois en question la valeur de ces valeurs elle-même – et pour ce , il faut avoir connaissance des conditions et des circonstances dans lesquelles elles ont poussé, à la faveur desquelles elles se sont développées et déplacées » (§ 6). Nietzsche commence certes par souligner le caractère irrecevable des appréciations morales ascétiques, qui défendent des notions imaginaires, contredites par la réalité, ou dénuées de sens (bien en soi, actions altruistes, etc.) ; par établir qu'elles relèvent d'erreurs d'interprétation (la mauvaise conscience, par exemple, ou la sainteté) ; par démontrer de manière générale les origines extra-morales des valeurs morales (« il n'y a pas de phénomènes moraux du tout, mais seulement une interprétation morale des phénomènes... », Par-delà bien et mal, § 108). Mais la part déterminante de son analyse, qu'expose par exemple le troisième traité de La Généalogie de la morale, est celle qui établit que les idéaux moraux prédominants, ascétiques, sont l'expression d'une forme déclinante de la vie et traduisent une volonté de mort. Contrairement à une opinion courante, Nietzsche ne cherche pas à inverser les appréciations dominantes pour défendre, comme par provocation, ce qui est condamné, l'égoïsme prenant la place de l'altruisme, par exemple. Il montre avant tout l'inanité des partages dualistes propres à la morale ascétique : « Il n'y a ni actions égoïstes, ni actions désintéressées : les deux termes sont des non-sens psychologiques. » (Ecce Homo, « Pourquoi j'écris de si bons livres », § 5.) Il interroge ensuite les conséquences des valeurs sur la vie humaine pour en apprécier la valeur réelle, révélant ainsi le danger que font courir les préférences dualistes et ascétiques qui règnent depuis plus de deux millénaires : « Comment ? Et si le « bon » renfermait un symptôme de régression, de même un danger, une séduction trompeuse, un poison, un narcotique au moyen duquel le présent vivrait en quelque sorte aux dépens de l'avenir ? Peut-être de manière plus confortable, moins dangereuse, mais également dans un style plus étriqué, plus bas ?... Si bien que ce serait justement la faute de la morale si l'on n'atteignait jamais une puissance et une splendeur suprêmes, en soi possibles, du type homme ? Si bien que c'est justement la morale qui serait le danger des dangers ?... » (La Généalogie de la morale, préface, § 6.) Tel est le sens de la mise en cause du type de morale qui règne dans l'aire culturelle européenne depuis Platon.

Ce qui ne signifie nullement que Nietzsche prétende éliminer purement et simplement toute forme de morale. S'il combat et la revendication d'exclusivité d'une axiologie devenue dominante à la faveur des développements de l'histoire, et le caractère nocif de cette morale désormais hégémonique, il n'en reste pas moins que le philosophe promulguera lui aussi des morales – il est indispensable d'en faire coexister plusieurs formes au sein de toute société du fait de la diversité des types d'hommes qui y coexistent, donc de la diversité de leurs conditions d'existence -, non pas au nom de leur vérité, mais dans une perspective pratique : précisément parce que sa tâche consiste à traiter l'humanité en médecin, et à se servir pour cela des instruments permettant de créer des formes de vie nouvelles. Car là est la principale lacune de la philosophie, qui n'a pas compris le véritable statut de toute morale, celui d'une technique pratique de transformation de l'homme : « Les morales autoritaires sont le principal moyen de modeler l'homme au goût d'un vouloir créateur et profond, à condition que ce vouloir artiste, de très haute qualité, ait en main la puissance et puisse réaliser durant de longues périodes ses visées créatrices, sous forme de législations, de religions, de coutumes. » (FP XI, 37 [8].)

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« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

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L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, pagano-catholique enraciné dans sa patrie !)

 

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