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17 juillet 2014 4 17 /07 /juillet /2014 10:45
Le chaos (par Monique Dixsault)

Le chaos

 

 

(Extrait de l'ouvrage de Monique Dixsault, Nietzsche Par-delà les antinomies, éditions Vrin, 2012, pp. 164-167)

 

 

[…] n'existe-t-il donc rien dont l'interprétation s'empare ? Il n'y a de choses, de faits, d'objets, de sujets, d'événements, que pour et par une interprétation. Mais si, en leur donnant sens, elle les fait exister « ainsi et pas autrement », les fait-elle exister tout court ?

 

Le caractère général du monde (Der Gesammt-Charakter der Welt) est au contraire de toute éternité chaos, non pas au sens de l'absence de nécessité, mais au contraire au sens de l'absence d'ordre, d'articulation, de forme, de beauté, de sagesse et de tous nos anthropomorphismes esthétiques quelque nom qu'on leur donne1.

Le monde n'est absolument pas un organisme, mais le chaos2

 

Les premiers philosophes grecs, dit Aristote, sont d'accord avec les poètes pour ne pas mettre au principe ce qui est beau, bon et ordonné, mais l'illimité, le sans-forme, le chaos3. Le monde, le cosmos est le résultat d'une mise en ordre, qui pour les poètes est l'oeuvre d'un dieu, Zeus, et chez les premiers philosophes l'oeuvre d'une puissance ou d'un couple de puissances. Nietzsche prend l'exact contre-pied de ces théogonies et cosmogonies en caractérisant le monde comme chaos et en le dépouillant ainsi de tout ce qu'implique la notion grecque de cosmos : ordre, arrangement et beauté, d'un cosmos né du chaos et qui l'aurait irréversiblement laissé derrière lui. Si le monde est chaos, il est impossible de le totaliser, mais il est surtout impossible de lui accorder un mode antérieur d'existence, antérieur par exemple à ses innombrables interprétations par ces innombrables centres de forces que sont les volontés de puissance. Car ce serait prêter à Nietzsche ce qu'il récuse, le schème d'une succession allant de l'inorganisé à une organisation, aussi multiple et décentré qu'on voudra :

 

il n'y a point eu d'abord un chaos et ensuite progressivement un mouvement plus harmonieux et enfin fermé (...) de toutes les forces (…) : s'il y eut jamais un chaos de forces, le chaos également était éternel et allait revenir dans chacun des cercles4...

 

Si le monde est chaos et le demeure éternellement, il n'a pas forme de monde, il s'oppose à ce redoublement sur lui-même qui ferait du monde un monde – la thématique du refus du redoublement, procédé principal de la métaphysique et de la morale, traverse toute la pensée de Nietzsche.

 

Pourquoi cependant parler de chaos, hors de nous mais aussi en nous (le chaos en nous nous faisant saisir le « chaos et labyrinthe de l'existence »)5 ? Référé au chaos, ce que l'on prend pour l'être, la nature, la réalité, le monde, et même le devenir, se révèle ne pas être et ne pas être originel. Le chaos n'est pour Nietzsche ni originel, ni originaire, il exclut au contraire toute assignation d'origine précisément parce que s'il y avait un état originaire, ce ne pourrait être qu'un chaos, or le chaos ne peut pas être un état, il est l'absence de tout état. Le chaos ne peut ni être, ni être un état : c'est un mythe qu'il ne faut pas interpréter métaphysiquement. La mythologie grecque n'a pas de profondeur métaphysique, les mythes sont au contraire les limites que les Grecs ont su assigner à leur « pénétrante intelligence »6. La chaos a fonction de limite : de décentrement, de détotalisation, de désorientation. Si on cherche l'absolument originaire, on trouve le chaos qui n'existe pas, ne peut pas exister, qui n'est qu'une béance (c'est son étymologie), mais qui révèle précisément le caractère créé, inventé, de toute existence et le mode hypothétique, projeté, de toute signification. Sous la peut-être infinité des interprétations il n'y a rien, mais dire « rien » serait encore trop dire, car il peut « y avoir » rien. Le chaos est ce dont on ne peut dire « il y a », ce n'est qu'un mot, une image, un mythe, mais ce mot a néanmoins pour fonction de faire apparaître que tout est interprétation, et tant mieux. Tant mieux, parce que cela nous contraint à penser en termes de forces, de devenirs, d'advenirs, de multiplicités, et non plus en termes de choses, d'êtres, et pis encore, d'être, d'unité, d'identité.

 

1Le Gai savoir, III, § 109

2Fragments posthumes XIII, 11[74]

3Aristote, Métaphysique N4. Le mot « chaos » ne se trouve pas chez les présocratiques, mais chez Hésiode pour qui il est un dieu d'où sortent Terre puis Éros (Théogonie, v. 116)

4Fragments posthumes V, 11[157]

5Le Gai savoir, IV, § 322

6Antichrist, I, § 85

Le chaos (par Monique Dixsault)
Le chaos (par Monique Dixsault)

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Publié par Max L'Hameunasse - chevalier de Nüllpahrt - dans Autres auteurs

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

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