24 octobre 2014 5 24 /10 /octobre /2014 19:18
L'esprit de système est un manque de probité (par Guillaume Soulez)

L'esprit de système est un manque de probité

 

 

 

 

Par Guillaume Soulez (texte tiré de l'ouvrage collectif Nietzsche penseur du chaos moderne, éd. Scali, 2007, pp. 237-241)

 

 

« L'esprit de système est un manque de probité »

Crépuscule des idoles, Maxime 26

 

 

Critique les systèmes est quasiment une habitude, un réflexe aujourd'hui : un ouvrage trop bien achevé, une perspective qui prétend tout couvrir ou explique tout un champs de phénomènes à la force d'un seul concept ou d'une seule dichotomie ou équation, et nous voilà en éveil, nous qui sommes enfants et petits-enfants de l'ère du soupçon. En plein hégélianisme, en plein positivisme, l'ironie de Nietzsche est mordante : elle attaque, par surprise, par la moralité, elle fait fi des belles constructions qui veulent en imposer pour en déloger l'esprit satisfait du savant ou du penseur. Nietzsche affronte le système par son caractère intimidant. Il peut être surprenant de voir le philosophe requérir la probité, vertu ô combien sociale, liée à l'honneur et déterminée par le regard des autres, mais le coup est double.

Bien sûr, le systématique n'est pas honnête parce qu'il prétend contenir dans un système la diversité des choses et des explications, alors même qu'il sait, par ailleurs, que les systèmes sont provisoires, et qu'il y a un abus à laisser croire à leur caractère absolu et définitif. Mais surtout, l'esprit de système est un refus de penser la réalité en tant que telle, là où on prétend en rendre compte.

La probité définie comme « philologique », c'est pour Nietzsche, selon Jean Granier, « respecter le texte de la réalité, s'abstenir d'effacer de ce texte ce qui inquiète, effarouche […], tenir en bride le jugement afin de laisser la parole aux choses elles-mêmes ». Le regard des autres n'est ici que le moyen de désigner la clôture du systématique, son repli...

La probitas romaine était non seulement une épreuve (proba), comme on vient de le voir, mais tirait à l'origine sa force d'une métaphore agricole : l'homme probe est droit telle la plante qui pousse droit. La plante se soutient d'elle-même et, se soutenant d'elle-même, croît naturellement droit. La véritable probité du penseur se moque de la morale : sa pensée est expression d'une vie, d'un corps (cf. Nietzsche et la métaphysique, de Michel Haar), non pas réaction inquiète, repli ou détour face à la réalité. Déplaçant la probité de la relation entre penseurs à la relation entre le penseur et la réalité qu'il affronte, l'ironie de Nietzsche est – on l'a compris – de retourner l'argument moral lui-même, plutôt que de proposer une condamnation du systématique au nom, par exemple, d'une morale du dialogue scientifique.

Mais on pourrait dire que la critique morale est aussi dans cette maxime le moyen de miner la supériorité que le systématique prétend détenir sur les autres, le progrès qu'il dit réaliser lorsqu'il englobe un univers de son système, alors même que la forme trop parfaite de celui-ci suscite le doute. C'est là qu'est en jeu non pas seulement le système, mais sa justification, l'esprit du système, c'est-à-dire l'esprit qui le meut et qui fait voir l'origine de sa forme, la construction systématique. L'esprit de système, c'est la pose du penseur. Or vouloir en imposer, en remontrer, comme dit clairement la langue, c'est répondre par anticipation, selon une logique du ressentiment, à une critique parfois imaginaire.

Anticipant la mise en doute qui pèse sur son ouvrage, le systématique marque son refus du regard des autres, ce qui l'amène à présenter une forme complète, lisse et close qui ne donne pas prise à la critique et le détache de ce qu'il prétend restituer. Le système chez le systématique est bien une sorte de résultat de l'esprit de système ; il est ainsi la forme hyperbolique et pathologique que prend la réponse à la critique. C'est pourquoi c'est aussi la forme de son système qui l'éloigne tout à fait de la réalité ; elle ne peut donc que susciter une critique maximale et risquer l'effondrement. Le systématique soumet le divers de la réalité aux nécessités plastiques du système, au rebours de son pouvoir heuristique – par lequel le système cherche à saisir et à exprimer le divers à l'aide d'une forme. Il se met alors à fonctionner tout seul, se nourrissant de lui-même, étape ultime de l'esprit de système.

Le penseur alors est-il encore en cause ? Oui, si l'on considère qu'il se perd dans sa recherche au profit du spectacle que celle-ci offre. En quittant le divers, non seulement la pensée se fait vertige inefficace, mais elle cesse en quelque sorte de s'affronter elle-même, de lutter contre son propre relâchement. Deux forces sont donc à l'œuvre dans le système, et non pas une : la « passion de la connaissance » est une projection vers la réalité, un pont lancé, visant une expression de la réalité telle qu'elle est. Cette passion est un risque pour la forme de ne pas pouvoir la contenir. L'esprit de système, lui, fait son travail, négatif, de solidification. Il ramène le système vers lui-même, épuise l'énergie en la disséminant pour couvrir tout le champ ou pour proposer une forme tenable.

Y a-t-il alors une forme qui témoigne du combat contre cette sclérose, voire qui aide à la combattre ? On peut penser aux manuscrits de Montaigne – dont Nietzsche était grand lecteur : la réécriture du fragment n'est pas là pour corriger, amender ; elle pousse au contraire toujours plus loin la pensée, là où elle s'était provisoirement arrêtée. L'essai n'est pas seulement un refus assumé de la forme complète, il est une incitation à pousser plus loin la germination.

 

Guillaume Soulez est maître de conférence à l'Université de Metz

et chercheur au Laboratoire Communication et Politique du CNRS.

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Published by Yohann Sparfell - chevalier de Nüllpahrt - dans Autres auteurs

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« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, pagano-catholique enraciné dans sa patrie !)

 

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