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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 12:11
Lettre I à Lucilius (par Sénèque)

Lettre I à Lucilius

 

par Sénèque

 

 

 

LETTRE I
(Sur l'emploi du temps pour soi)

 
Sénèque à son {ami} Lucilius {donne} son salut.

[1.1.1] Fais ainsi mon cher Lucilius : affranchis-toi toi-même et le temps qui était soit enlevé, soit perdu, recueille-le, préserve-le. Crois bien que la chose se déroule comme je l’écris : il est des moments qu’on nous retire furtivement et d’autres qui nous échappent. Toutefois la perte la plus indigne est due à la négligence ! Et si tu veux l’examiner attentivement {tu remarqueras} qu’une bonne part de la vie se perd à mal faire, que la plus grande à ne rien faire… toute la vie à faire autrement {qu’on le devrait}.

[1.2] Présente-moi quelqu’un qui pourrait donner quelque prix au temps, qui pourrait estimer la valeur d’un jour, qui comprenne que chaque jour meurt ! En cela nous sommes abusés lorsqu’on considère que la mort est devant nous ; une grande part d’elle se trouve derrière. Tout ce que nous avons déjà vécu lui appartient ! Fais donc, mon cher Lucilius, ce que tu as écrit vouloir faire, retenir toutes les heures… ainsi tu seras moins dépendant du lendemain si tu t’accapares l’instant présent.

[1.3] Tandis qu’on remet au lendemain, la vie s’écoule. Toutes les choses ne nous appartiennent pas, le temps au contraire est nôtre. La nature nous met en possession de cette unique chose fugitive et glissante ; nous en dépouille quiconque le veut… Tant est la stupidité des mortels que les {biens} les plus petits et les plus futiles, que du moins on peut acheter, on s’en sent débiteur pour les avoir obtenus {alors que} personne ne s’estime être redevable en quoi que ce soit du temps qu’on lui donne tandis que ce {bien} unique est {si précieux} que même la meilleure volonté ne peut le rendre !

[1.4] Tu demanderas peut-être comment je fais, moi qui te conseille ainsi. Je te dirai sincèrement : {je fais} comme {une personne} fastueuse mais qui est regardante ; je tiens compte rigoureusement de ma dépense. Je ne peux affirmer ne rien perdre mais je peux dire ce que je perds, pourquoi et comment. Je peux rendre compte des causes de mon indigence ! Il se produit pour moi ce qui arrive à la plupart des gens réduits à la pauvreté malgré eux : tous les excusent, personne ne les secourt.

[1.5] Qu’en est-il donc ? Je n’estime pas pauvre celui qui, si peu qui lui reste, est satisfait. Cependant, je préfère te voir conserver ton {bien} et tu commences au bon moment. Car selon l’avis de nos aînés : « ménager {seulement} le fond du vase »  c’est devoir faire avec le moindre mais aussi le pire.

Porte-toi bien.

 

(Traduction par mon ami Vergilius)

 

Quel est le message que porte cette lettre ? Il s'agit de la façon, comme en outre dans le stoïcisme, dont est interprétée la volonté. Celle-ci n'est pas liée à l'avenir, ce n'est pas la représentation d'une projection dans un avenir plus ou moins prometteur mais n'ayant peut-être, et souvent, jamais une chance d'être vécu....mais elle se trouve liée au présent, à l'instant vécu ! C'est la raison pour laquelle il faut d'ailleurs souligner l'emploi dans cette lettre du mot volonté, conjugué ou non. La volonté signifierait ici pour Sénèque, l'acceptation de la situation présente afin d'en faire une occasion de réaliser sa "vraie" vie : ce pour quoi l'on "est fait", ce que l'on ressent profondément en soi, l'harmonie où l'on se trouve en Soi avec les Dieux et Déesses à partir du moment où un « pacte » a été signé avec les Forces divines, un pacte qui nous engage. C'est, pourrait-on dire, une attitude forte, de non renoncement, de non ressentiment donc aussi (ressentiment découlant d'une "vision aveugle", d'un dégoût de la vie, d'une attente imbécile d'un au-delà, d'un autre monde jamais là parce qu'illusoire ; non, ce n'est pas ce monde-ci, le nôtre, qui est illusoire, c'est la croyance en autre chose que Soi-même, que la vie et la diversité des Dieux qui la portent hic et nunc!). La volonté en cette sorte d'interprétation, est la capacité de hiérarchiser ses passions, de coordonner l'ensemble de ses passions et pulsions sous l'influence de l'une d'entre elles et ainsi faire resurgir une « volonté forte » par laquelle l'on apprend à connaître ses limites ; dans le cas contraire, l'on se laisse balancer par une « volonté faible » issue d'une incohérence interne des forces qui nous constituent, et l'on dépense alors en pure perte sans que limite ne soit jamais trouvée à notre misère. Il peut être ajouté à ceci que la différence entre ces deux façons de vivre peut être comparée à ce qui oppose le dressage monothéiste par rapport à l'élevage polythéiste : dans la première, c'est la soumission à une norme imposant sa propre vision du monde, vision appauvrie de Soi et du monde, misère de l'ascétisme, dans la seconde, c'est le « connaît-toi toi-même », l'ambition de rechercher en soi-même la force qui peut être à même de nous élever par-delà les antinomies qui trop souvent nous font dépenser en pure perte, et ainsi nous enrichir d'une puissance nouvelle.

Lettre I à Lucilius (par Sénèque)

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Nüllpahrt - dans Textes de critiques et réflexions

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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