4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 19:32
La philosophie est-elle l'ennemie de la vie ? (par Patrick Wotling)

La philosophie est-elle l'ennemie de la vie ?

 

 

 

Par Patrick Wotling (texte tiré de l'ouvrage collectif Nietzsche penseur du chaos moderne, éd. Scali, 2007, pp. 135-146, sauf l'aphorisme en introduction)

 

 

 

« PROBLÈME DU DEVOIR ET DE LA VÉRITÉ. - Le devoir est un sentiment impérieux qui pousse à l'action, un sentiment que nous appelons bon et que nous considérons comme indiscutable (nous ne parlons pas et il ne nous plaît pas qu'on parle de ses origines, de ses limites et de sa justification). Mais le penseur considère toute chose comme le résultat d'une évolution et tout ce qui est « devenu » comme discutable ; il est, par conséquent, l'homme sans devoir – tant qu'il n'est que penseur. Comme tel, il n'accepterait donc pas non plus le devoir de considérer et de dire la vérité et il n'éprouverait pas ce sentiment ; il se demanderait : d'où vient-elle ? Où va-t-elle ? - mais ces questions mêmes sont considérées par lui comme problématiques. Or n'en résulterait-il pas que la machine du penseur ne fonctionnerait plus bien, s'il pouvait vraiment se considérer comme irresponsable dans la recherche de la connaissance ? En ce sens, on pourrait dire que, pour alimenter la machine, il est besoin du même élément qui doit être examiné au moyen de celle-ci. - La formule pourrait peut-être se résumer en admettant qu'il existe un devoir de reconnaître la vérité, quelle est alors la vérité par rapport à toute autre espèce de devoir ? - Mais un sentiment hypothétique du devoir n'est-il pas un non-sens ? » Friedrich Nietzsche, aphorisme 43, Le voyageur et son ombre, Humain trop humain

 

 

 

L'actualité de Nietzsche n'est pas celle d'une doctrine mais d'une exigence : faire enfin de la pensée l'exercice d'une probité sans faille. Le geste fondamental de Nietzsche, qui explique l'irréductible originalité de sa position parmi les philosophes, tient à l'élucidation des conséquences de cette éthique en matière intellectuelle. Une des retombées les plus spectaculaires placera le philosophe face à un défi paradoxal : « Reconnaître la non-vérité pour condition de vie. » Si cette formule de Par-delà bien et mal dessine un aspect capital de la révolution dans la manière de penser qui caractérise la réflexion nietzschéenne, il convient, pour y voir plus qu'un simple slogan, brillant mais énigmatique et peut-être fragile, de comprendre en quoi elle instruit le procès de la tradition philosophique au nom de cette revendication d'honnêteté intransigeante que Nietzsche appelle « indépendance », et dont il fait le signe distinctif du véritable philosophe.

Le souci de Nietzsche ne semble pourtant pas se réduire exclusivement au débat avec les philosophes. On connaît l'éblouissante richesse de ses réflexions, qui fascine à juste titre, et, si l'effort est constamment requis, il n'est nul besoin d'être un technicien de l'histoire de la philosophie pour saisir la cohérence de ses argumentations, pourtant difficiles. Connaissance, science, morale, art, religion, philosophie, politique, histoire, mœurs, organisation du travail ou structure sociale : il n'est pas de champs de la vie humaine qui ne soit interrogé par les livres de cet enquêteur infatigable – profusion qui n'est en rien l'indice de sa dispersion, ou d'une curiosité superficielle.

Dans ces voyages qui explorent tout le spectre de l'activité humaine, et non pas seulement la province qu'est la philosophie au sens technique du terme, c'est bien une préoccupation unique qui guide l'enquête et lui donne sens. Que cherche donc ce penseur atypique qui se dit « médecin de la culture », mais prétend simultanément révéler la tâche, jusqu'alors mal comprise, qui définit le philosophe authentique ?

Si la chose apparaît justement avec le plus de netteté dans l'examen de la tradition philosophique, il demeure que celui-ci se voit désormais intégré à un questionnement plus radical, que Nietzsche désigne comme le problème de la culture. Abandonnons donc l'image trop courante d'une génialité subjective et fulgurante pour saisir la prodigieuse rigueur qui commande tout au contraire, d'un bout à l'autre, la construction d'une telle réflexion.

Ce qui fait la spécificité de l'enquête de Nietzsche, c'est qu'elle interroge plus encore les problèmes des philosophes que leurs réponses, leur manière de penser que leurs doctrines particulières. Depuis son instauration platonicienne, la philosophie s'assigne un objectif ambitieux, qui est celui de la radicalité en matière de pensée : la condition première en est l'élimination des croyances et opinions, des passions et des préjugés, au profit de la recherche désintéressée du vrai.

Cette quête qui prend la forme de la recherche de l'essence, du « qu'est-ce que c'est ? », ne reconnaît qu'une loi : éliminer tout présupposé, ne rien admettre qui n'est été établi objectivement et ne réponde à la seule volonté de vérité.

 

 

Le fanatisme de la vérité en accusation

 

Et pourtant... En dépit de ces proclamation de neutralité, n'y a-t-il pas d'emblée quelque chose se suspect dans le projet philosophique ? À y regarder de plus près, le rapport à la vérité des philosophes se révèle un rapport respect, voire de vénération – un attachement quasi religieux. Une telle divinisation du vrai, auquel on exige que tout soit sacrifié, n'échappe-t-elle pas à l'objectivité de la saisie théorique que l'on prétend atteindre ? Une détermination psychologique spécifique – une passion – semble bien constituer un préalable à l'activité philosophique ; d'où le caractère peut-être contradictoire de l'entreprise, qui ne serait pas aussi désintéressée qu'elle le prétend.

La revendication de radicalité dans la manière de questionner suscite du reste un soupçon comparable : « À supposer que nous voulions la vérité : pourquoi pas plutôt la non-vérité ? Et l'incertitude ? Même l'ignorance ? » Pourquoi en effet éviter ces questions et considérer comme allant de soi le caractère préférable du vrai ? Une telle lacune initiale relativise inévitablement la caractère fondamental du projet.

À quoi s'ajoute un autre trait troublant : le fait que cette vérité si ardemment désirée apparaisse elle-même comme prédéterminée, éprouvée par avance comme stabilité, identité à soi, et qu'elle équivaille donc à la condamnation de principe du changeant, du sensible, de ce qui a pour caractéristique d'être constamment différent de soi. Nous sommes loin de la neutralité qui se garde de toute présupposition ; c'est bien un choix, et même un choix passionné, qui s'exprime : la haine viscérale du faux et de l'illusion a suscité un véritable fanatisme de la vérité.

On voit ainsi apparaître toute une série de questions non posées, de problèmes évités, et la poursuite de l'enquête ne fera qu'accentuer les soupçons.

De fait, l'examen des procédures réglant l'exercice de la réflexion, les modes de pensée, ne révèle pas moins de décisions autoritaires, péremptoires, et surtout prématurées ; tels l'attachement forcené au dualisme, qui structure toute la logique de notre pensée ordinaire : la croyance à la pertinence des oppositions contradictoires, et donc exclusives, à la structure duelle et antinomique de la réalité – le vrai est le contraire du faux, le bien du mal, l'intelligible du sensible ; l'attachement à l'atomisme : la croyance à l'existence d'unités closes sur elles-mêmes, soustraites au devenir – révélatrice du discrédit jeté sur le multiple ; le fétichisme : la croyance à l'existence d'êtres agissants, au fait que tout processus et toute action se rattache nécessairement à un substrat – l'agent – qui en serait la cause. Le questionnement philosophique a ainsi écarté par principe, au mépris de toute probité intellectuelle, d'autres voies de pensée, qu'il eût fallu à tout le moins affronter, celles que Nietzsche se proposera d'explorer : la possibilité qu'existent une solidarité souterraine des instances pensées autrefois comme contradictoires, un primat du multiple sur l'unité, un primat du processuel et du devenir sur le stable.

Ces remarques convergent toutes vers la conclusion inquiétante que, en dépit des incessantes querelles de doctrine, il existe un consensus inconscient des philosophes sur quelques positions vraiment fondamentales, comme la condamnation du sensible, du corps, du multiple ou encore du devenir. Il n'y a donc jamais eu de philosophie sans préférences, sans croyances foncières qui commandent l'exercice de la pensée.

Les philosophes ne s'étant pas souciés de justifier ces préférences, comment de pas être tenté de les qualifier de préjugés, et d'affirmer que la pratique philosophique n'a cessé de trahir les exigences de radicalité et d'indépendance qu'elle affirmait incarner ?

 

 

Interprétation, apparence, illusion

 

Un tel constat ne conduit encore qu'au seuil du problème : l'approfondissement de l'enquête menée par Nietzsche indique que les préférences ainsi repérées ne sont ni gratuites ni dénuées de sens, et qu'elles expriment tout autre chose que de l'inconséquence spéculative. Ces croyances fondamentales ont en effet ceci de spécifique qu'elles doivent se définir comme des valeurs : non pas des adhésions théoriques, mais bien des préférences pratiques qui expriment les besoins propres à une certaine forme de vie. Leur sens est donc de fixer ce qui est ressenti comme profitable, indispensable ou au contraire nuisible – donc des attirances et des répulsions. Intériorisées, passées dans la vie du corps – et c'est bien là ce qui en fait des valeurs, et non plus de simples croyances conscientes -, elles posséderont un rôle régulateur pour l'action et la vie humaine, prescrivant certains types d'actions, en proscrivant formellement d'autres. On voit alors que tout système de pensée, toute doctrine théorique, possède une signification pratique et doit être considéré comme une interprétation de la réalité sur la base de certaines préférences axiologiques.

La croyance à la vérité a été l'une de ces interprétations, et l'une de celles qui, dans l'histoire humaine, ont bénéficié du crédit le plus spectaculaire ; si elle se révèle n'être qu'une illusion particulière, c'est une illusion qui, contrairement à d'autres, a acquis pour nous le statut de condition de vie : « La vérité est ce type d'erreur sans lequel une certaine espèce d'êtres vivants ne sauraient vivre. »

Qu'elle perde alors son statut de norme de la pensée est inévitable, et il en résulte une double conséquence. Tout d'abord, l'effondrement de la notion de vérité révèle que la réalité, toute réalité, y compris celle de la pensée, est processus d'interprétation – le nom technique en est « volonté de puissance » -, jeu d'apparence et d'illusion. Mais, simultanément, se pose la question du critère qui autorise l'appréciation des interprétations. L'identification de la réalité à une concurrence permanente entre processus interprétatifs n'entraîne pas chez Nietzsche de position relativiste, et l'expertise de la valeur que constitue la vérité montre bien pourquoi : la haine du changeant, le mépris du corps et la survalorisation de l'intelligible expriment le refus des conditions mêmes de la vie dans ce qu'elle a de sensible.

 

 

Une double exigence

 

Cela laisse apparaître en quoi la vérité et les valeurs morales ascétiques traduisent profondément une protestation à l'égard des nécessités de la vie organique, un affaiblissement de la vie ; le vivant refuse en effet les conditions de son existence, refus exprimé sous la forme de jugements de condamnation de nature morale : la vie est injustice, la vie est souffrance...

En traitant ces sentiments comme des vérités – comme un savoir -, la philosophie oublie leur caractère interprétatif et donc leur conditionnement par la vie – par une forme déterminée, particularisée de la vie, une vie qui revendique sa propre négation et se retourne contre elle-même, d'où l'hypothèse avancée par le Gai Savoir : « « Volonté de vérité » - cela pourrait être une secrète volonté de mort. »

Les retombées de ces analyses pour la compréhension de la philosophie sont considérables. Si, comme l'indique Nietzsche, toute possibilité de pensée repose sur des valeurs, si toute culture est organisation de la vie à partir de choix axiologiques inconscients, il est vain de prétendre instaurer une pensée qui dépasserait ce conditionnement et serait plus qu'interprétation.

Tout au contraire, il est inéluctable de prendre acte de cette situation afin de modifier la problématique philosophique dans le sens d'une véritable radicalité – de réconcilier, ce faisant, la pratique de la pensée philosophique et son idéal – et, pour ce, de substituer le problème de la valeur au problème, dérivé, de la vérité.

Il s'agira d'identifier les valeurs sur lesquelles repose toute culture, c'est-à-dire d'en rechercher les sources productrices, et enfin d'apprécier les valeurs de ces valeurs, c'est-à-dire d'estimer leur influence, bénéfique ou nuisible, sur le développement de la vie humaine : c'est l'ensemble formé par ces deux enquêtes que Nietzsche nomme, dans les dernières années de sa réflexion, « généalogie ». Rien ne dit mieux cette double exigence rassemblée par la tâche du philosophe que le modèle médical qui le définit désormais : la phase du diagnostique n'est là que pour rendre possible la mise ne œuvre d'une thérapie.

Ainsi que le montre la position de la vérité comme norme, il est possible de vivre – pour un temps – avec des valeurs qui englobent la négation des exigences de toute vie : tel fut le pari fou de la philosophie depuis Platon, relayée par le christianisme ; chose inattendue, la maladie se caractérise même pâr sa puissance de fascination et de séduction.

Pour un temps : car l'histoire montre aux yeux de Nietzsche que cette sourde volonté de mort, cette visée contradictoire à l'égard de la vie produit à terme l'effondrement des valeurs ainsi défendues. Le nihilisme désigne cet effritement de la puissance impérative et régulatrice des valeurs propres à une forme particulière de la vie, la perte du centre de gravité qui permettait un équilibre dans l'organisation de l'existence. « Dieu est mort » - « la tragédie commence » : on se rend compte que ce que l'on vénérait n'a pas la valeur qu'on lui prêtait, d'où le sentiment de paralysie, d'angoisse et d'abandon, le sentiment de la vanité de tous les buts et du non-sens généralisé. Examinant la culture européenne de l'époque dans ses différents aspects, Nietzsche y décèle cette lente montée du nihilisme qui fait apparaître progressivement la volonté d'en finir comme préférable à la poursuite de la vie.

La visée du travail philosophique se sépare ainsi de manière spectaculaire de la prétendue recherche de la vérité. Il s'agira bien plutôt de réfléchir aux moyens de mettre en œuvre une réforme pratique de la vie humaine dans les cas où celle-ci succombe au nihilisme, et de manière plus large une réforme susceptible de faire évoluer l'humanité dans le sens d'une plus grande santé, d'une plus grande conformité aux exigences fondamentales de la vie même : tel est le projet que vise la formule « renversement des valeurs ».

Le soucis cardinal devient donc celui d'une étude typologique des formes dont est susceptible la vie humaine - « Le premier problème est celui de la hiérarchie des types de vie » -, et ce afin de déterminer les valeurs qui favorisent l'expansion et l'épanouissement, ainsi que l'énonce une formule que Nietzsche affectionne : « Où la plante « homme » a-t-elle poussé jusqu'ici avec le plus de splendeur ? »

Ce repérage suppose notamment le recours à l'histoire, puisque celle-ci est avant tout « le grand laboratoire », le lieu où les communautés humaines ont effectué sous les formes les plus variées des expérimentations pour organiser l'existence sur la base de séries spécifiques de valeurs, qu'elles soient de nature morale, religieuse, politique ou artistique.

On comprend alors pourquoi les voyages de Nietzsche au sein de ces différentes cultures revêtent une telle importance, pourquoi en particulier la méditation sur la Grèce de l'époque de la tragédie le retient si constamment : n'indique-t-elle pas en effet que c'est en plaçant l'art plus haut que le savoir que cette culture a su vaincre le nihilisme qui la menaçait elle aussi, et susciter « le genre d'hommes jusqu'à ce jour le plus réussi, le plus beau, le plus envié, le plus apte à nous séduire en faveur de la vie »?

Loin d'être une intuition géniale ou un idéal plus ou moins fantasmatique, l'idée de type surhumain, aboutissement de cette enquête, n'a de sens que comme élément du dispositif permettant de répondre à cette question de la modification des valeurs et de l'élévation de l'homme. Il en va de même de la si difficile doctrine de l'éternelle retour. Si le philosophe est médecin, Par-delà bien et mal précise cette image par celle du législateur : « homme à la plus vaste responsabilité », il lui revient non de découvrir des vérité, mais bien de créer des valeurs – de parvenir à trouver et à imposer les conditions d'une vie suprêmement affirmatrice.

Et peut-il y avoir oui plus entier et plus intense que la volonté de revivre se vie à l'identique une infinité de fois – qui récuse de ce fait toute doctrine négatrice déplaçant la vraie vie dans un au-delà ? L'aventure que nous propose Nietzsche s'ouvrait sur un cas de conscience ; elle débouche sur une épreuve qui nous en impose un autre : « Existe-t-il dès aujourd'hui assez d'orgueil, de sens du risque, de courage, d'assurance, de volonté de l'esprit, de volonté de responsabilité, de liberté de la volonté pour que désormais sur terre, « le philosophe » soit vraiment – possible ? ».

 

Patrick Wotling

La philosophie est-elle l'ennemie de la vie ? (par Patrick Wotling)

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Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

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