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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 17:44
Apothéose d'Homère – Jean Auguste Dominique Ingres

Apothéose d'Homère – Jean Auguste Dominique Ingres

Voici la suite des trois précédentes parties du chapitre La grande politique de l'ouvrage de Karl Jaspers Nietzsche, introduction à sa philosophie :

 

1ere partie La grande politique

2ème partie Intuition nietzschéenne de la réalité politique

3ème partie Vision d'un avenir possible

 

 

La tâche de la grande politique

 

 

 

 

 

(Extrait du livre de Karl Jaspers, Nietzsche, introduction à sa philosophie, éd. Gallimard, 1950, rééd. de 1978, pp. 276-285)

 

 

 

Dans sa philosophie négative, Nietzsche a rompu avec ce à quoi on reconnaît que tous participent, qu'on l'appelle Dieu, morale, raison. Il n'admet pas que les hommes qui forment un état et une société ont quelque chose de totalement commun. Selon lui les hommes sont tout à fait inégaux. Il n'y a pas de droits de l'homme. Il n'admet pas un droit en soi. Tout ce qui prétend à une valeur absolue n'est aux yeux de Nietzsche qu'un exemple du caractère totalitaire du mensonge, en celui-ci il voit la vérité s'imposant comme valeur universelle. Les hommes ne parviennent pas à se rencontrer dans une vérité définitive, mais vivent par le fait qu'ils s'imposent une « loi d'accord » relativement à ce qui est exigé par la réalité.

Cependant, comme dans la réalité aucune autre instance que les hommes eux-mêmes, ne décide du rang et de la valeur des hommes et de ce qui doit s'imposer comme vrai, ce sont seulement ceux qui ont en fait le pouvoir qui décident. Le dernier avis que donne Nietzsche est de lutter pour le pouvoir. Politiquement, dans un sens étroit ; cela signifie lutter pour le pouvoir public. Politiquement, dans le sens de la grande politique, cela signifie lutter par des pensées créatrices, qui marquent invisiblement et transforment les hommes. C'est seulement dans la lutte pour le pouvoir, où elle a origine et limite, que la vérité est réelle.

La grande politique de Nietzsche cherche à donner philosophiquement leur sens aux nouveaux maîtres (qui, tels qu'il les désire, dans ce monde actuellement athée, représenterons et produiront l'homme supérieur), à les amener à eux-mêmes : « J'écris pour une espèce d'homme qui n'existe pas encore ; pour les maîtres de la terre ».

 

LES LÉGISLATEURS.

 

Au tournant de l'histoire « le renversement de toutes les valeurs est le présupposé de l'action constructrice. » Maintenant le moment est venu où « est posée pour la première fois la grande question de la valeur... où une passion spirituelle d'une hauteur et d'une liberté insoupçonnée prend possession du problème le plus haut de l'humanité et évoque ce qui décidera du destin de celle-ci » (à Overbeck, 18 octobre 1888). Mais ce renversement ne peut pas se réaliser grâce à une évaluation momentanée et isolée, à des sentiments de sympathie ou d'antipathie, mais grâce seulement à ce qu'il y a de plus profond en nous. Aussi, « avant même d'avoir mis toute les choses sur la balance, la révision de toutes les évaluations a besoin elle-même de voir la balance – je pense à cette équité suprême de l'intelligence suprême, qui a son ennemi mortel dans le fanatisme ». Les évaluations interchangeables sont vaine superficialité. L'évaluation créatrice doit faire parler comme nécessité de l'être en devenir ce qui est au fond de nous-mêmes. Ce renversement ne doit pas s'en tenir à une appréciation particulière fermée sur soi. Celui qui renverse la table des valeurs doit être balance, de façon à voir les possibilités dans leur totalité, à porter lui-même tout l'être en devenir. Nietzsche semble élever ici, au delà de tout ce qui est humainement possible, les exigences auxquelles il soumet ce qui constitue le fond de l'homme ; de sorte qu'en face d'elles toute action inconditionnée se réduit, dans son historicité, au fanatisme ; cependant ce renversement créateur est ce que Nietzsche appelle législation. Celle-ci n'est pas formulation de propositions juridiques ou morales, car ces dernières dérivent plutôt des appréciations totales, qui doivent être créées dans l'englobante philosophie législative.

Dans leur nue formulation, les lois finalement tuent ; selon Nietzsche, elles ne sont vivantes et vraies que si elles sont produites par les législateurs créateurs. « Là où la vie se fige, la loi s'élève à la hauteur d'une tour », alors apparaît la situation à laquelle s'applique la parole du vieux Chinois : « lorsque les empires doivent disparaître, ils ont beaucoup de lois ». Nietzsche s'écrit : « Hélas, où est la figure respectable du législateur qui signifiera davantage que la loi, c'est-à-dire le désir de la considérer par amour et par respect comme sainte ». Ceux qui se cramponnent aux lois, « cherchent au fond un grand homme, devant qui les lois s'effacent elles-mêmes ».

La grande politique de Nietzsche se caractérise par le fait que pour elle le législateur n'est pas le politicien actif, mais le philosophe. De même elle parle non de la politique déterminée, fonction d'une situation concrète quelconque, mais de la situation de l'époque dans l'histoire universelle. Si Nietzsche prévoit chez ceux qui, à l'avenir vont faire l'histoire, « l'identité essentielle du conquérant, du législateur et de l'artiste », les philosophes sont cependant, à ses yeux, ceux qui véritablement mettent en branle l'avenir et lui imposent des lois : « Ce sont eux qui déterminent le ''où'' et le ''pourquoi'' ».

Nietzsche a révélé le sens de la pensée philosophique avec une hauteur qui, peut-être, n'a jamais encore été atteinte. La conscience qu'il a de l'action infiniment créatrice de la vraie philosophie, de sa philosophie, est extraordinaire. Les philosophes « saisissent l'avenir d'une main créatrice ». Ils veulent « forcer la volonté à entrer pour des milliers d'années dans des vois nouvelles », « préparer les grandes tentatives et les essais généraux de discipline et d'éducation ». Convaincu de la puissance de sa pensée, Nietzsche affirme sa supériorité : « Nous qui pensons et qui sentons, c'est nous qui faisons et ne cessons réellement de faire ce qui n'existait pas avant : ce monde éternellement croissant d'évaluations, de couleurs, de poids, de perspectives, d'échelles, d'affirmations et de négations. C'est ce poème de notre invention que les hommes pratiques (nos acteurs, comme j'ai dit) apprennent, répètent, traduisent en chair, en actes, en vie courante ». Ceux qui agissent véritablement ont l'avantage de la réalité, mais Nietzsche répond à une raillerie qui se dirige peut-être contre l'impuissance de son irréalité rêveuse : « Vous croyez être libre... en réalité vous êtes remontés par nous, créateurs de valeurs, à la façon d'une montre, ce que vous êtes ». La position de la pensée créatrice par rapport à l'action créatrice (sa distinction et son identité) se modifie selon les définitions de Nietzsche. Les politiques de sa grande politique s'appellent une fois « les maîtres de la terre », une autre fois « les maîtres de ces maîtres ». « Au delà de ceux qui dominent, libres de tout lien, vivent les hommes les plus élevés. Ceux qui dominent leur servent d'instruments ». Leur action n'est pas immédiate, ni visible ; mais ce qu'ils font est finalement l'action véritablement décisive : « Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le monde ». « Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence ».

Nietzsche a conscience de philosopher à un tournant de l'histoire : « Oui, qui sent selon moi, ce que veut dire sentir avec toutes les fibres de son essence, que les poids de toutes choses doivent être déterminés à nouveau » (à Overbeck, 21 mai 1884). Son action s'exerce par la génération qui vient « où les grands problèmes dont je souffre, aussi certainement que je vis encore par eux et à cause d'eux, doivent devenir vivants et passer dans l'action et la volonté » (à Overbeck, 30 juin 1887). Il cherche le sens de sa vie : « Ma tâche, acculer l'humanité à des décisions qui décident de tout l'avenir ».

Mais l'effroi traverse Nietzsche lorsqu'il considère ce qu'une philosophie comme la sienne, qui jusqu'ici n'a jamais existé, va opérer : « Jusqu'ici l'histoire de la philosophie est courte : c'est un début ; elle n'a jusqu'ici mené aucune guerre... Nous, individus, vivons notre existence de précurseurs, abandonnons à ceux qui viennent, de faire la guerre pour défendre nos opinions – nous vivons au milieu du temps humain : le plus grand bonheur ».

 

LE CHEMIN DE LA GRANDE POLITIQUE.

 

Si nous demandons à Nietzsche ce qu'il faut faire politiquement, sa première réponse est que, pour qu'il soit possible d'agir, les présupposés de sa grande politique doivent être présents. La source créatrice de la grande politique (renversement des valeurs et législation) ne peut pas être elle-même un but. La politique peut procéder d'elle, non la produire. La source n'est pas réelle à la façon de quelque chose que je peux regarder comme utile et désirable, et dont je peux ensuite faire un but de ma volonté. Il faut plutôt que deux présupposés soient donnés, pour que le redressement des valeurs et la législation deviennent réels. Premièrement, la promulgation créatrice de valeurs n'est seulement affaire d'un bon entendement ou d'une volonté énergique, elle résulte seulement de l'ampleur et de l'être substantiel de l'homme créateur. « Mais, estime Nietzsche, on recherchera en vain aujourd'hui et vraisemblablement encore longtemps ces hommes doués d'une grande activité créatrice ». Deuxièmement, la réalisation des nouvelles évaluations qui procèdent du renversement créateur des valeurs a besoin d'un climat qui la prépare. Les hommes doivent se presser inconsciemment vers ce que leur apporte le créateur qui renverse la table des valeurs. « Renverser les valeurs – qu'est-ce que cela ? Il faut que tous les mouvements spontanés soient donnés. Cette doctrine est superflue s'il n'y a pas déjà pour elle un amas de forces et d'explosifs ».

Que Nietzsche trouve que les conditions décisives de sa grande politique ne sont pas encore données, est pour lui dans un contraste effrayant avec le fait qu'il reconnaît précisément dans cette époque l'instant historique où apparaissent les possibilités les plus éloignées et les plus grandes tâches : « En ce qui concerne l'avenir, s'ouvre à nos yeux, pour la première fois dans l'histoire, l'incroyable perspective de buts humains, œcuméniques, qui embrassent toute la terre habitée ».

La vision que Nietzsche a du chemin se caractérise par un appel à ce qu'il y a de plus extrême et à la totalité indéterminée. Sa pensée, qui prend son origine dans la source des possibilités et des horizons les plus éloignés, parvient à peine à l'action concrète dans un monde présent ; cela se révèle dans une polémique continuelle qui donne à sa pensée un tour réaliste, sans qu'elle façonne directement la réalité empirique. Sa grande politique semble faire souvent que tout ce qui se rapport au passé, à l'avenir et au présent se perde dans des lointains qui dissolvent.

 

Le passé n'est plus rien : « L'humanité a encore beaucoup plus devant elle. Comment choisir son idéal dans le passé ? ». Lorsqu'il est dit : « On ne doit pas s'étonner que quelques millénaires soient nécessaires pour retrouver le point d'attache – il n'y a pas grande importance à quelques millénaires », l'avenir est conçu de façon si vaste qu'il atteint à peine l'homme qui vit actuellement. Le présent est celui de toute l'humanité, de sorte que l'historicité concrète de l'individu et de son peuple risque de disparaître devant ses exigences : « Des puissances internationales aussi nombreuses que possible pour faire l'essai des perspectives du monde ».

 

Il est vrai que Nietzsche demande : « Pressentiments de l'avenir. Fêter l'avenir et non le passé ! Vivre dans l'espérance ! Instants heureux » ; mais lorsqu'il termine ces invectives : « Et puis tirer à nouveau le rideau et tourner ses pensées vers des buts forts, prochains ! », la saisie des ces buts n'est pas réalisée par sa grande politique et n'est pas sa tâche.

Penser ce qu'il y a de plus extrême et de plus éloigné, est effectivement l'essentiel de cette politique. Comme pour Nietzsche aucune providence ne dirige plus l'histoire, comme dieu est mort et que l'homme ne peut pas se confier à une autre puissance, il faut qu'il prenne lui-même son destin en main. Cette pensée, qui veut être sans transcendance, ne cherche qu'à rendre sensible cette tâche comme telle. Elle s'approche « la grande tâche et la question : comment gouverner la terre comme un tout ? Et pourquoi cultiver et élever l'homme comme un tout et non plus un peuple, une race ? ». « Le gouvernement de la terre, en somme, doit être pris en main par l'homme lui-même, c'est son omniscience qui doit veiller d'un œil pénétrant sur la destinée ultérieure de la civilisation ». Qu'y a-t-il donc à faire ? « Prendre de longue décisions sur des méthodes, pour des siècles ! Car finalement nous parviendrons à prendre en nos mains la direction de l'avenir humain ! ».

Mais cette espérance, aussi magnifique que finalement vide, ne signifie pas selon Nietzsche qu'on pourrait déjà faire quelque chose de ce genre, prendre quelques décisions. Si je veux, comme un Dieu, prendre en main le tout selon des méthodes fondées sur mon savoir sans transcendance, je dois connaître d'abord le Tout, sans cela je ne causerais qu'une confusion dévastatrice. Mais ce savoir, qui est présupposé pour saisir et introduire les méthodes, n'existe, comme le dit Nietzsche, que dans ses débuts : « en tout cas, si par ce gouvernement conscient de soi-même l'humanité ne doit pas marcher à sa perte, il faut d'abord que soit trouvée une connaissance des conditions de la civilisation, supérieure à tous les degrés atteints jusqu'ici, qui soit la norme scientifique de buts œcuméniques. C'est là l'immense devoir des esprits du siècle prochain ».

Au lieu de développer une politique univoque, la pensée de Nietzsche révèle l'abîme de l'existence, l'ambiguïté de toute réalité. Si l'action politique qui peut naître ici a, selon Nietzsche lui-même, deux présuppositions, un renversement de toutes valeurs devenu croyance efficace et une connaissance scientifique dépassant tout ce qu'on sait jusqu'ici des relations causales dans les choses humaines, et si ces deux présuppositions ne sont pas données, il faut complètement abandonner l'espoir de tirer de Nietzsche des conséquences pour une action concrète. Même si on se comportait envers la première présupposition, comme si l'on croyait soi-même à ce que Nietzsche accomplit avec foi dans sa philosophie, on se demanderait toujours à quoi se rapporte cette croyance. Nietzsche est peut-être le faux prophète qui conduit à l'erreur. Si, selon la deuxième présupposition, on projetait d'agir comme si l'on connaissait déjà le Tout de ce qu'on peut téléologiquement réaliser dans le monde, l'action qu'on se propose échouerait. Il est possible que Nietzsche nous entraîne faussement au prétendu savoir du mauvais positivisme. Dans les deux cas, on en suit pas Nietzsche. Ce serait une erreur radicale de penser qu'il ait esquissée quelque chose qu'il n'y a plus maintenant qu'à entreprendre. Cela se manifeste impitoyablement dans la grande politique du fait que Nietzsche ne pense pas pour tous, mais de façon expresse pour les seuls « nouveaux maîtres ».

 

ÉDUCATION ET DRESSAGE.

 

C'est sur un point seulement de ces méthodes que Nietzsche a poursuivi ses réflexions toute sa vie. Des conceptions de sa jeunesse sur l'éducation procède l'idée de dressage développée par sa philosophie postérieure.

L'éducation est pour lui le principe de ce que deviendront les hommes futurs, le champ où croît l'avenir. À un moment indéterminé « il n'y aura plus d'autre réflexion que celle portant sur l'éducation ». Que finalement ce que devient l'homme soit nécessairement fondé sur son éducation, fait d'elle la limite de l'être-là. Aussi l'éducation est pour lui production de la plus grande noblesse de l'homme. Il esquisse des projets concrets qui, en tant que tels, ne sont ni ce qui est décisif pour lui, ni ce qui chez lui reste identique.

Dans ses premières conférences, par exemple, sur l'avenir de nos établissements de formation, Nietzsche a esquissé l'idée d'une organisation de l'éducation. Elle est démocratique, pour autant qu'elle pense à tout le peuple, veut choisir dans toutes classes ; elle est aristocratique, pour autant qu'elle s'attache aux meilleurs : « Ce n'est pas la culture de la masse qui peut être notre but, mais la culture des individus élus, des personnes équipées pour les œuvres grandes et durables ». La culture du peuple doit rester, pour Nietzsche, hors de cette organisation. On ne peut s'en approcher que « de façon brutale et toute extérieure. Les régions véritables, plus profondes par lesquelles la grande masse participe à la culture, qui sont là où le peuple a ses instincts religieux, où il continue à inventer ses images mystiques, où il conserve la fidélité à ses mœurs, à son droit, au sol de sa patrie, à son langage, ne peuvent être atteintes directement que par une violence destructive... favoriser véritablement la culture du peuple est entretenir cette inconscience salutaire, ce sommeil sain du peuple ». D'une part, Nietzsche reproche à l'époque de chercher à ce que tous participent à la culture, et en même temps de diminuer et d'affaiblir celle-ci en abaissant ses prétentions, d'autre part il prend fait et cause pour réduire le cercle de celle-ci et lui donner plus de force et de suffisance. Nietzsche envisage même « l'idéal d'une secte vouée à la culture » : « il faut qu'il existe des cercles, comme les ordres monastiques, avec seulement un objet plus vaste ».

Délaissant toutes ces conceptions, Nietzsche a de la façon polyvalente qui est sienne exposé l'antinomie de l'idée d'éducation : attendre tout de l'éducation, et cependant tout présupposer dans l'être de celui qui est à éduquer.

La volonté passionnée vers le haut veut espérer, voir venir, produire dans la génération qui vient ce que sa propre génération ne pouvait pas encore. L'expérience enseigne cependant que ne peut apparaître que ce qui était déjà par soi. Aussi, selon Nietzsche, pour être bonne l'éducation doit être libération. « Tes vrais éducateurs te révèlent ce qui est le véritable noyau de ton être, quelque chose qui ne peut pas s'obtenir par éducation ». On a besoin d'éducateurs, « il faut apprendre à voir, à penser, à parler et à écrire ». Mais si elle n'est pas bonne, l'éducation est nivellement par principe, qui vise à rendre l'être nouveau... conforme aux habitudes et aux usages régnants. « Le milieu qui éduque veut rendre tout homme dépendant » comme s'il « devait devenir une réplique ». L'éducation est alors « essentiellement le moyen de ruiner l'exception en faveur de la règle ».

S'avançant jusqu'aux limites, Nietzsche a plus tard dépassé ces positions. Son désir de l'homme supérieur futur ne veut pas seulement l'espérer, mais le produire. La grande politique doit vouloir davantage que ne le peut l'éducation, qui est ou bien nivellement ou bien déploiement de ce qui parce qu'existant doit apparaître. L'éducation n'appréhende pas la source profonde grâce à laquelle l'homme devient homme. Une éducation par la communication de contenus de connaissances et de recettes, d'objets dignes, une pure éducation sentimentale et intellectuelle ne suffit pas. Ce qui est au principe de toute éducation est plutôt un événement qui saisit de façon plus profonde, événement où l'être de l'homme est produit qui ensuite peut être éduqué : « La production d'hommes meilleurs est la tâche de l'avenir ».

L'événement qui atteint les profondeurs et produit l'être de l'homme, est selon Nietzsche, d'une double sorte. Il est domestication, ou dressage. La domestication de la brute homme est sa pacification en le réduisant à ce qu'il y a en lui de moyen, son apaisement et son affaiblissement. Par contre le dressage est élévation du rang de l'homme. Tous deux lui paraissent nécessaires. Mais l'idée propre de Nietzsche est que l'éducation est dressage.

Mais, comment une telle éducation doit-elle faire pour procéder comme un dressage ? Le problème qu'il faut commencer par résoudre est : « quel type d'homme choisir ? Quel type aura ma plus grande valeur, sera le plus digne de vivre, le plus certain d'un avenir ». Alors, habillant ses vues d'ensemble du langage de la simplification biologique, Nietzsche déclare : « ce qui décide du sort des peuples et de l'humanité est de commencer la culture à l'endroit juste... sur le corps, les attitudes, le régime physique, la physiologie : le reste en découle ». Aussi faut-il que tout mariage soit précédé d'un acte médical et que la reproduction des malades soit empêchée ». Mais l'idée du dressage dépasse le plan biologique. La pensée créatrice elle-même est dressage ; car l'homme qui pense les concepts est transformé par eux. Aussi Nietzsche enseigne à considérer « les concepts comme les essais par lesquels certaines sortes d'hommes sont élevées et éprouvées dans leur stabilité et leur durée ». Son exploration intellectuelle, sa philosophie veut être une pensée qui dresse.

Mais à ceux qui dirigent les destins humains, c'est-à-dire à ceux qui donnent naissance aux pensées exerçant une action de dressage, à ceux qui donnent à l'homme leur morale en fait efficace et par là produisent l'espèce humaine, s'applique « la grande politique de la vertu ». « Pour eux la question n'est pas : comment devient-on vertueux ? Mais comment rend-on vertueux ? ».

À supposer que la conception nietzschéenne de l'éducation se ramène à sa présupposition (dressage) qui, parce qu'elle fait de la pensée un moyen d'élevage, se perd dans l'indéterminé ou se réduit au biologique, l'essentiel n'est pas le contenu particulier, comme si celui-ci était déjà toute la solution, mais le regard intrépide sur les limites et la critique radicale de tous les préjugés sur lesquels on ne s'était pas interrogé.

 

Karl Jaspers

La tâche de la grande politique (par Karl Jaspers)

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

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