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22 mai 2015 5 22 /05 /mai /2015 19:20
Apollon écorchant le satyre Marsyas – Jusepe de RIBERA, 1637

Apollon écorchant le satyre Marsyas – Jusepe de RIBERA, 1637

Moralité et cruauté

 

 

 

La moralité peut apparaître tel un rempart. Elle est la condition pour que la vie des communautés trouvent en elles-mêmes le moyen de leur auto-reproduction. Les lois qui la composent et qui se subdivisent en une quantité de mœurs dont il est nécessaire de suivre les prescriptions, forment l'âme des peuples et des communautés humaines. Elles sont identiques à chacune des possibilités d'harmonie qui caractérise chaque communauté, étroite ou élargie.

 

L'harmonie est un équilibre précaire perpétuellement mis en relief par l'indispensable redéfinition du « bien commun ». La morale peut être entendue comme un langage qui apporte au concept de « bien commun » de la consistance et de la sécurité à l'attention des membres de la communauté. En se concrétisant dans un ensemble de repères, elle assure au commun des mortels un cadre à l'intérieur duquel il peut s'identifier aux autres, et s'opposer à l'Autre – ce qui est contraire au rejet de l'Autre. Elle est traditionnellement une construction visant à apporter à l'humanité de la stabilité, un socle sur lequel reposer sa propre grandeur.

 

Mais la grandeur ne serait convenir longtemps avec une culture trop sûr d'elle-même, trop affirmée dans sa volonté de renverser les rapports de causes à effets. Elle-même se voit alors comme la raison par laquelle se développe l'humanité de part son essence, sans penser que cette « essence » n'est qu'interprétation de ce qui fonde l'humanité, sans penser que la culture n'est que l'effet secondaire des profondes aspirations des hommes à s'élever et sublimer leurs passions. Comme la morale, la culture ne peut se passer de l'autorité, mais également comme cette dernière, elle ne peut s'exclure non plus de la dynamique qui recrée perpétuellement l'humanité de l'homme dans ses rapports avec ses semblables, et son rapport avec la vie.

 

L'autorité est ainsi né d'une double tendance, d'une dialectique, et d'une tension, formatrices de la raison humaine et des morales qui en découlent à chaque époque. D'un côté, elle s'est faite moralité, c'est-à-dire qu'elle tend à donner à l'homme et à ses communautés les vérités « immuables » par lesquelles il peut juger et punir. D'un autre côté, elle tend à impulser un élan créateur, une force démentielle, chez ceux qui ne peuvent se satisfaire des lois anciennes, et qui se sentent la force et le devoir de les dépasser, les provoquer. Ces deux tendances sont tout aussi indispensables dans une communauté humaine équilibrée. De leur harmonie dépend sa grandeur. Si la moralité s'affirme au dépend de la dynamique transformatrice, la communauté devient société et les hommes régressent forcément vers un état d'éternelle pénitence, subsumée par le travail, dont le but est le salut, puis le « bien-être » individuel. Si a contrario la démence se généralise au sein de la communauté, si l'absence totale de limites tient lieu paradoxalement de règle, l'excès d'hubris transforme l'homme en éternel électron-libre incapable de se fixer en une structure lui apportant une quelconque stabilité d'esprit. Force est aujourd'hui de constater que l'on peut aller de l'un à l'autre de ces déséquilibres en s'affranchissant toujours plus de notre humanité.

 

Cruauté, brutalité des origines, pulsion sauvage sanguine, force du cœur et du tréfonds de la race, elle est étrangère cette puissance, barbare nous semble-t-il mais pourtant si humaine, si tragiquement familière. Elle renverse les certitudes, elle régénère la pensée, elle sape les croyances et apporte du sang neuf à ce qui était parvenu à sa fin, à ce qui avait touché au fond de la désespérance et de l'ennui. L'autorité retrouve entre les mains des hommes cruels une nouvelle raison de faire vivre la communauté, une nouvelle façon de la rendre éternelle, immortelle. L'action, lorsqu'elle se déploie dans un monde fatigué, lorsqu'elle force à redéfinir le conflit comme remède et non plus comme peine, oblige les hommes à s'abreuver à la source pérenne de leurs racines ancestrales afin d'accompagner cette puissance qui les meut vers l'inconnu. N'est véritablement « cruel » en somme que ce qui heurte les préjugés et la moralité.

 

Mais ne nous y trompons pas ! Cet inconnu ne peut sortir de nulle part sinon du moteur invisible de la tradition secrètement gardé par la sagesse enfouie en chacune des communautés des hommes. Certaines limites ne sauraient être dépassées sans risquer de sombrer dans le néant. Et c'est probablement ce qui arrive lorsque la tradition s'abîme dans une vision du monde qui fait de l'homme un être manipulateur en même temps qu'objet de ses propres manipulations. Il s'agit là alors d'une toute autre cruauté, d'une véritable barbarie, qui tend à rabaisser l'homme jusqu'en faire un singe...

 

 

 

 

La morale de la souffrance volontaire

 

(Friedrich Nietzsche, Aurore, Aphorisme 18)

 

Quelle est la jouissance la plus haute pour des hommes en guerre, dans cette petite communauté constamment menacée où règne la moralité la plus stricte ? Donc pour des âmes fortes, vindicatives, haineuses, perfides, soupçonneuses, prêtes au pire et endurcies par les privations et la moralité ? La jouissance de cruauté : de même, dans ces circonstances, on compte pour vertu à une telle âme d'être inventive et insatiable dans la cruauté. La communauté se recrée aux actions de l'homme cruel, elle en oublie la sombre tristesse de ses angoisses et de ses précautions continuelles. La cruauté est l'une des plus antiques réjouissances de l'humanité. Par suite on s'imagine que les dieux aussi sont recréés et mis en belle humeur lorsqu'on leur offre le spectacle de la cruauté, - ainsi s'insinue dans le monde l'idée que la souffrance volontaire, la martyre librement choisi possède un sens et une valeur élevés. Peu à peu la coutume engendre dans la communauté des pratiques conformes à cette idée : dorénavant l'on se méfie de plus en plus de tout excès de bien-être et l'on se sent de plus en plus confiant dans les périodes pénibles et douloureuses ; on se dit : il est bien possible que les dieux tournent vers nous des regards malveillants lorsque nous sommes heureux, bienveillants lorsque nous souffrons, - et pas du tout pitoyables ! Car la pitié passe pour méprisable et indigne d'une âme forte et redoutable ; - mais bienveillants parce que notre souffrance les réjouit et les met de bonne humeur : car la cruauté procure le plus voluptueux sentiment de puissance. Ainsi s'introduit dans la notion d' « homme le plus moral » de la communauté la vertu de souffrance fréquente, de privation, de dureté de vie, de mortification cruelle – non pas, il faut le dire et le redire, comme moyen de discipline, de maîtrise de soi, d'accès au bonheur individuel, - mais comme une vertu qui donne à la communauté bonne réputation auprès des dieux méchants et monte vers eux telle la fumée d'un sacrifice expiatoire sans cesse renouvelé sur leur autel. Tous les chefs spirituels des peuples qui se sont montrés capables de faire surgir quelque chose de la boue inerte et féconde de leur mœurs ont eu grand besoin, en plus de la démence, du martyre volontaire pour trouver créance – et, comme toujours, d'abord et surtout auprès d'eux-mêmes ! Plus leur esprit s'engageait, justement, sur des voies nouvelles, et plus il était par conséquent tourmenté de remords et d'angoisses, plus ils se déchaînaient cruellement contre leur propre chair, leurs propres désirs et leur propre santé, - comme pour offrir à la divinité un succédané de plaisir, au cas où elle serait irritée de voir les coutumes négligées et combattues au profit de buts nouveaux. Ne nous faisons pas trop d'illusions : nous ne sommes pas aujourd'hui totalement libérés d'une telle logique du sentiment ! Que les âmes les plus héroïques se posent la question en toute franchise. La moindre pas dans la voie d'une pensée libre, d'une forme de vie personnelle, s'est payé de tout temps par des tortures spirituelles et physiques : et non pas seulement la marche en avant, non ! Avant tout la marche, le mouvement, le changement ont exigé, tout au long des millénaires consacrés à chercher des voies et jeter des fondements, d'innombrables martyres auxquels, bien sûr, on ne pense pas lorsqu'on parle, selon l'habitude, de l' « histoire universelle », cette fraction ridiculement petite de la vie de l'humanité ; et même dans cette prétendue histoire universelle qui n'est au fond qu'un battage autour des dernières nouveautés, il n'existe proprement pas de thème plus important que la tragédie immémoriale des martyrs qui voulaient mettre le marécage en mouvement. Rien de plus coûteux que la parcelle de raison humaine et de sentiment de la liberté qui constitue aujourd'hui notre orgueil. C'est d'ailleurs cet orgueil qui nous rend maintenant presque impossible une communauté de sentiment avec ces interminables époques de « moralité des mœurs » qui précèdent « l'histoire universelle » et forment en réalité l'histoire capitale et décisive, celle qui a définitivement fixé le caractère de l'humanité : lorsque la souffrance passait pour vertu, la cruauté pour vertu, la dissimulation pour vertu, la vengeance pour vertu, la négation de la raison pour vertu, et que, en revanche, le bien-être passait pour un danger, la soif de savoir pour un danger, la pais pour un danger, la pitié pour un danger, la fait d'exciter la pitié pour un honte, la travail pour un honte, la démence pour une inspiration divine, la changement pour une immoralité grosse de danger ! - Vous pensez qu'on a modifié tout cela et qu'ainsi l'humanité doit avoir changé de caractère ? Oh, connaisseurs du cœur humain, apprenez à mieux vous connaître !

 

 

 

La leçon d'un tel aphorisme ? Que nos âmes sont les théâtres d'un éternel combat humain, trop humain : celui du dionysiaque contre l'apollinien, et de l'apollinien contre le dionysiaque...

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Textes de critiques et réflexions

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée tout à la fois sociale et individualiste (non-libérale) !

Si le monde est pétri de contradictions, il ne sert plus à rien de vouloir les annihiler en instaurant une suprématie de la logique déductive-identitaire, comme l'a fait la Modernité. Ces contradictions sont constitutives de la vie, et en premier lieu de la vie humaine. La société n'est antagoniste à l'individu que de notre point de vue. En réalité, les deux sont aussi concurrents et complémentaires. La vie comme le monde sont complexes, et les réduire à des lois physiques ou mathématico-logiques ne conduit qu'à des impasses doctrinaux ou idéologiques au final. La société ne peut "être", c'est-à-dire, réellement, devenir, que par les individus qui la composent, et les individus ne peuvent devenir que par l'héritage et le soutien qu'ils reçoivent de la société, donc des Autres. La vie est communautaire-organique/individuelle-égoïste, et la réduire qu'à l'un ou l'autre de ces aspects est proprement ignorer la réalité. Tout comme est occulter la moitié du réel de vouloir le réduire à l'identité ou à l'altérité absolues.

C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice selon le sens traditionnel de ce terme, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et leurs communautés, ainsi que, au-delà, les Imperii  civilisationnels connectés entre eux par un universel "pont terrestre". À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(Socialiste conservateur-révolutionnaire européen et individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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