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6 juin 2015 6 06 /06 /juin /2015 09:13
Narcisse et Echo - Nicolas Poussin

Narcisse et Echo - Nicolas Poussin

Rapports sociaux ou relations humaines ?

 

 

 

 

Au sein du monde libéral, nous ne concevons les rapports entre individus qu'en tant qu'ils entrent en résonance avec le présupposé par lequel nous concevons désormais la fondation de toutes sociétés humaines : la compétition « naturelle » des individus entre eux. Les relations humaines sont donc de plus en plus prioritairement considérées à priori comme relevant de ce que le libéralisme a élevé au rang d'absolu humain : la défense de ses intérêts par chaque individu dans un monde d'individus connectés uniquement par ce qui fait leur essence commune : un préjugé idéologique. Malgré la subsistance de relations, familiales et autres, s'obstinant à vouloir échapper à ce schéma de pensée, et de pratiques, force aujourd'hui est de constater que la défense de ses propres intérêts conditionne de façon croissante les rapports qu'entretiennent entre eux les sujets humains du capitalisme post-moderne. Cette dynamique s'insère parfaitement dans un tout sociétal qui s'est construit au travers de deux facteurs : premièrement, la division du travail obligeant l'individu à rechercher pour sa subsistance le produit du travail d'autrui, deuxièmement, la séparation de la personne de ses communautés par lesquelles elle avait la possibilité de s'affirmer conjointement aux autres. De celle-ci à celle-là nous sommes passé d'un type à l'autre de rapport entre être humains : de relations humaines communautaires et traditionnelles aux rapports sociaux dont dépendent l'existence même de la société.

 

Les rapports qu'entretiennent entre eux les individus au sein des sociétés libérales ne se rapportent pas en effet à des relations humaines fondées sur une tradition dictant leur contenu. Lorsque des humains établissent entre eux des relations sociales d'un type particulier, ils le font de part la nécessité ressentie de trouver un moyen au travers des autres de s'intégrer dans la communauté, mais aussi conjointement de permettre à cette communauté d'affirmer sa propre singularité et d'assurer sa pérennité. Or, l'esprit qui soutient les rapports sociaux au sein des sociétés libérales, et plus encore des sociétés du capitalisme post-moderne, n'engage nullement les individus qui l'animent à se soucier du monde, ni des autres individus, qui les entourent. Et si en outre l'intégration des individus continue de s'opérer grâce à ces rapports sociaux qui demeurent donc bien sûr une forme spécifique de relations humaines, cela ne se fait que secondairement et inconsciemment par le simple fait que les hommes structurés par la société capitaliste nourrissent un point d'honneur à s'affirmer aux dépends des autres. Si le travail par exemple a pu devenir à partir du XVIIIème et XIXème siècles un facteur important ayant permis de freiner une désagrégation du lien social en apportant aux travailleurs expatriés de leurs racines communautaires un sens à leur vie commune, force est de constater qu'aujourd'hui ce facteur comme bien d'autres s'est évaporé en tant qu'élément d'une véritable socialisation. Dans le post-capitalisme post-moderne, seul compte l'idée de progrès qui nous sert dorénavant de phare, faute d'autre attrait. Et le progrès est sensé nous apporter l'ultime réponse à nos angoisses dérivant du néant que nous avons engendré par le seul fait de devoir être utile, et par conséquent par le risque de devenir inutile.

 

Ce qu'il nous faut voir comme étant à la base de tout ceci, c'est la primordiale et lente ingurgitation du paradigme de la compétition chez nos contemporains. Le « marché » a élevé des contractants en tant qu'entités irréductibles devant s'intégrer dans le vaste monde des échanges équivalents. Les relations y sont toujours motivées par la nécessité de s'évaluer d'une certaine façon par rapport aux autres, mais ce rapport justement tend à délier les individus entre eux par le fait qu'il est recherché dans la société libérale le meilleur intérêt pour soi, et non pour la Cité. Les rapports sociaux déstructurent toute idée de « bien commun » et y mettent à sa place une praxis élevant l'intérêt privé bien au-dessus de la concorde publique, considérée plutôt alors comme une entrave au libre cours de ces dits rapports. L'individualisme est le principe, et l'aboutissement, d'un processus ayant débuté par une croyance en une « nature » humaine dont la destinée devait parvenir au nirvana de la « fin de l'histoire ». Ce processus aboutit en fait de nos jours à la formation de monades pour lesquels seul compte le parcours, linéaire et si possible « enrichissant », de leur propre existence. Les individus ainsi formés, pour ne pas dire formatés, se délient les uns des autres et ne s'interconnectent qu'au travers de la puissance magique de l'argent, de son pouvoir de socialisation, de pseudo-intégration sociale. Ils se déracinent également de toute appartenance communautaire, ou du moins le ressentent-ils ainsi car cela fait partie d'une nécessaire attitude de l'homme post-moderne. Le cosmopolitisme est à la mode dirait-on.

 

Or, les relations humaines communautaires sont liées à la multiplicité des appartenances, au sentiment profond d'une identité aux multiples facettes au travers de laquelle s'établit une inter-dépendance qui conduit sinueusement à l'autonomie. Par ses relations avec les autres, avec ceux qui lui ressemblent et ceux qui s'en distinguent, l'homme s'enracine dans la réalité de ses conditions de vie. En effet, loin d'être une option par laquelle nous pourrions nous choisir une appartenance comme d'un decorum, l'enracinement dans une, ou des traditions communautaires s'avère une nécessité pour l'accomplissement de l'animal humain, animal social s'il en est qui cherche à se réaliser dans l'espace public de ses communautés d'appartenance. Il devient clair en ce cas que le sentiment d'indépendance est une illusion qui masque plutôt mal un manque ; manque qui dégénère actuellement vers des pathologies sociales et psychiques facilement observables dans nos contrées. L'indépendance supposée de l'individu est ainsi sublimé par la toute puissance quasi magique des rapports sociaux qui, par répercussion, en affirme le caractère essentiel. L'individu baigne dans son rêve d'autarcie... et s'y noie !

 

Car en effet, la question aujourd'hui est de savoir s'il s'avère nécessaire de réformer la perception et la construction sociales de l'individu, par conséquent de le libérer de ses contraintes résiduelles, surajoutées à son « essence » (communautés familiales, culturelles, religieuses, nationales, etc.), ou bien de remettre en cause la matrice même qui en forme la caractère perpétuellement incomplet. Un monde mu par des rapports sociaux médiés par la toute puissance du marché et du progrès est un monde bâtit dans le ciel des idées n'ayant aucun fondement dans la rude réalité de la Terre. Le reste n'est qu'apparats et trompes-l'œil. Mais toute scène implique la présence d'un metteur en scène qui donne à la pièce un air de véracité. Et ici, c'est l'État qui se charge de cette fonction. Et il le fait d'autant plus nécessairement que l'univers transparent de l'individualisme n'est qu'une illusion sur la nature humaine, une erreur d'appréciation sur l'homme. Une bureaucratisation et une technocratisation déguisées en garantes des « droits de l'homme » imposent donc de ce fait une solution de rattrapage à l'épineux problème de la véritable nature humaine qui, obstinée dans ses fondements, s'entête à ternir l'idyllique tableau. Il est devenu indispensable de normaliser, puisque l'échec patent des totalitarismes du XXème siècle nous a prouvé que la solution de l'assassinat de masse n'était pas viable à terme...

 

C'est en privé que l'individu se conforme. C'est-à-dire qu'il se modèle (la mode...) en permanence de façon à pouvoir utilement s'intégrer dans la vaste sphère de l'échange, englobant le monde, mais, il le fait simultanément à ses rapports au monde. L'individu se constitue au travers de ses rapports sociaux basés sur l'échange équivalent et participe ainsi à ce que la sphère publique soit envahie par la sphère privée jusqu'à rendre la première inconsistante. Seul compte ce que l'on a en soi à échanger, ce qui est monnayable, au détriment de ce que l'on est pour soi, ce que l'on pense, dit et peut faire. Car le paraître ne vaut que s'il s'étale parmi les autres : ses « semblables ». Les individus, animaux privés (de leur autonomie...), constituent ainsi de part leur hégémonie une globalité au sein de laquelle l'échange ne concerne pas des volontés citoyennes singulières effectuées au nom d'un « bien commun », mais les envies individuelles fomentées par mimétisme et noyant la place publique de leurs considérations privées. La société des individus serait donc, si cela se pouvait, un assemblage d'humains où régnerait de façon totalitaire la sphère privée et d'où serait exclues les relations humaines capables de faire vivre une sphère publique, celle entre autre de la politique. Les rapports sociaux ne seraient alors que ce par quoi s'interconnectent les entités illusoirement indépendantes que sont les individus. Rêve fou des théories libérales, mais rêve en passe d'entraîner le monde humain vers le néant totalitaire !

 

Au sein d'une communauté humaine traditionnelle, la personne se prépare, s'invente, se configure en secret dans le giron du privé : lente macération avant d'affronter la réalité hors du cercle de la nécessité et de son auto-reproduction. Cette affrontement est une exultation lorsqu'il s'ouvre sur les possibles imaginées dans l'enceinte sacrée du foyer. Les relations aux autres sont alors ce par quoi la personne, le citoyen, le guerrier, le prétendant, vient trouver les dures conditions de son auto-accomplissement. Les relations humaines dans un tel contexte relient les hommes dans le sens d'un « bien commun », pour une juste répartition de la considération commune. A contrario, l'individu, lui, ne s'ordonne à rien qui puisse naître d'une aire dégagée de l'emprise totalitaire de la conformité post-moderne, et il ne trouve rien d'autre dans les secteurs où il s'évertue à vouloir paraître que du Même agissant tel que lui. Du néant au néant, il s'accroche à de sempiternels rapports sociaux qui ne sont en réalité pour lui que le moyen de lui apporter un semblant d'existence. Les relations humaines s'enracinent dans la réalité de la Terre ; les rapports sociaux flottent comme par enchantement (nouvel « enchantement » du monde?) dans les nuées du calcul statistique. Mais comme tout ce qui survole ne manque pas de chuter, gageons que la réalité n'ait jamais vraiment cessé de nous attirer vers la profondeur de nos désirs humains.

 

 

Yohann Sparfell (mai 2015)

Rapports sociaux ou relations humaines ?

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Textes de critiques et réflexions

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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