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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 12:06
Pour quelle liberté ?

Pour quelle liberté ?

 

 

 

Toute action, confrontation vis-à-vis et avec autrui repose sur une tendance irrépressible à l'affirmation de soi, et non sur le principe d'un intérêt supposé qui, pour être indéfinissable en dernier lieu parce que toujours plus ou moins contradictoire, se retranche dans l'axiomatique de l'avoir. Interpréter l'existence humaine comme une suite ininterrompue de recherche de satisfaction possessive, d'entreprise visant à faire correspondre sa propre « nature » avec le produit d'un arraisonnement de ce qui serait alors vécu comme manque, révèle en effet une contradiction : celle qui relève de la perception de la liberté dans notre époque post-moderne.

 

Aujourd'hui en effet, la liberté est quelque chose qui devrait aller de soi. Elle paraît être attachée à la nature de l'homme, une possibilité surajoutée, celui-ci ayant par suite le devoir de faire les « bons » choix émanant de sa Raison. C'est d'ailleurs sur un tel critère que se définissent les gagnants et les perdants (loosers et winners). La liberté s'entend donc en ce cas comme étant utilitaire. Mais elle est aussi contradictoire.

 

La contradiction se dévoile en fait dans le sens que l'on donne au mot « devoir ». Le devoir se définit toujours par rapport aux autres hommes, à la communauté. Maintenant, il est possible de le définir en tant qu'attitude pour la communauté, ou attitude envers la communauté. Pour la communauté on se définit par son appartenance en elle, par le devoir dont on hérite d'avoir le sentiment d'être lié à elle et simultanément de tendre à obstinément en dépasser les contraintes afin de se constituer sa propre vie : une attitude. En se faisant c'est la communauté toute entière qui s'élève. Mais envers la communauté on pense s'assurer une indépendance en la niant et n'écoutant que les ordres intimes de notre « essence » ; on ne s'aperçoit pas alors de la contrainte que l'on fait grandir en nous et en elle toute entière. En désirant s'écarter, s'individualiser, on se contraint à n'observer que l'Autre et à en jalouser l'apparence. Il n'est plus alors question d'élévation mais d'enfouissement de toute espérance et de tendance à ne plus voir que l'horizon du Même.

 

« […] il faut d'autant plus s'opposer à l'Autre pour s'affirmer soi-même qu'on se sent vis-à-vis de lui rabattu sur le Même. Platon l'avait dit avant René Girard : la structure mimétique, plus encore que la structure d'altérité, est par essence source de conflits » Alain de Benoist, Minima Moralia in Critiques/Théoriques, éd. L'Âge d'Homme, p. 549.

 

Car ce mimétisme nous enjoint à faire perpétuellement un choix : celui qui se révèle être une exigence totalitaire, qui consiste à n'engager son « libre-arbitre » que dans le but de ressembler à ceux dont on désire se singulariser. C'est « l'effet de mode ». C'est surtout le signe d'une passion perverse qui tend à annihiler en soi toute espoir d'accomplissement personnel. L'argent est dans celle folle quête de mêmeté et d'immédiateté le vecteur de toutes les confusions de genres, au propre comme au figuré. La réalisation absolue de l'individu post-moderne dépend de sa capacité à adhérer à la course de plus en plus chaotique de l'argent pour sa survie : maintenir la valeur sans laquelle toute une construction idéologique s'effondrerait.

 

L'argent est une espérance qui flotte entre deux guerres. Il a besoin tantôt de soldats, tantôt de rêveurs impénitents ; du moment que ce soient les mêmes bien sûr. Car l'homme « heureux » qui vogue vers sa liberté est en état d'apesanteur, coupé de tout de qui pourrait faire obstacle à sa jouissance du temps présent : origines, communauté, famille, patrie, corporation. Néanmoins, n'est-il pas lié à un devoir – qu'il entretient par lui-même - par les fils invisibles qui le retiennent au besoin de mesurer à tout instant son degré de narcissisme par rapport à celui atteint par les autres, ses semblables ? Cette « liberté » - celle qui suppose que l'être humain est tel à partir du moment où il accède à la possibilité de choisir – est une errance, et qui plus est, dans un désert. N'y apparaissent que des images, des illusions, dont l'absence de sens est pourtant la seule chose principale qui y soit cachée à l'esprit embrumé de ces éternels insatisfaits. Mais l'homme « heureux » est-il vraiment heureux ? Le plaisir dont il suit les méandres capricieux ne le font-ils pas revenir sans cesse au même point comme une âme égarée en plein désert ? « Profiter du temps présent », voilà bien une expression qui peine à dissimuler l'angoisse qui la hante.

 

Car la « liberté » pour chacun de choisir la manière dont il accède au plaisir, le but ultime étant de prolonger à l'infini cet état, s'efface inévitablement devant le simple constat qu'une fois le plaisir atteint, nul sentiment ne semble autorisé à nous consentir en pleine possession de la liberté. Une raison à cela : dans la quête de la liberté, il s'avère indispensable de s'élancer à partir des strates profondes de notre humanité, de ce qui nous a constitué culturellement, religieusement – au sens large. Or, la « quête », ou plutôt la recherche effrénée du consommateur individualiste post-moderne, lui dévoile au jour le jour son irréalité, sa nature fantomatique et malgré tout soumise à la nécessité de paraître. Et que ne peut-il plus découvrir d'autre sous ses pieds que la chaos qu'il a lui-même mis à nu ?

 

Que le Chaos soit à l'origine de toute vie rend d'autant plus impérieux d'en donner un sens afin que cette vie ne s'épuise en Lui. Ainsi se fait l'homme. Du moins un homme - celui ayant construit le monde depuis des millénaires avant sa Grande Dégénérescence – qui avait intuitivement le sentiment que ses croyances, pour incontournables qu'elles aient pu lui sembler dès sa naissance, n'en étaient pas moins là pour lui permettre d'accomplir sa destinée et d'exhausser sa liberté d'en exalter l'impérative nécessité. Nous sommes comme les feuilles que finissent toujours d'emporter le vent d'automne et pourtant, nous avons toujours la possibilité de danser aux vents par fierté et par joie. Les vertus sont ce par quoi se gagne le droit imprescriptible d'atteindre à une liberté qui ne se conditionne à rien sinon d'aimer la vie et d'accepter la sentence des dieux.

 

Sitôt que nous donnons un nom à nos malheurs, ceux-ci se colorent d'une lumière teintée d'infini, visible qu'à ceux vivant sur les sommets. Cultiver mille façons de vouloir y échapper n'implique pas de penser à la vanité que nous aurions d'y consacrer toute notre âme. Car les malheurs nous aident à forger de nouveaux mots - de maux à mots -, et c'est par les mots que nous nous rendons maîtres des choses, en les nommant à bon escient ; à ceux qui ont érigés le plaisir à la place du bonheur, les choses ont pourtant tendu un piège. Et ce piège, quel est-t-il ? De les ensorceler, de finir par leur faire admettre que les mots eux-mêmes « sortent » comme par enchantement des choses, et que la liberté, de l'individu, consisterait à appréhender pour son propre compte la prétendue « vérité » enfouie dans les choses et dont il suffirait alors de s'emparer.

 

Que l'on prenne le problème dans un sens ou dans l'autre ne peut que nous faire comprendre que ce que nous nommons par ce gros mot de « réalité » n'est en fait qu'un jeu d'interprétations, mu par une dynamique commune de construction plus ou moins inconsciente d'un « monde », ou par un mouvement visant à jouer sur les apparences pour renforcer la domination de la monade individuelle, séparée et manipulatrice. Le monde est tel un tissu élaboré par des sujets, « Or, ce tissu subjectif de réalité peut être de deux natures. Soit il répond à une interprétation structurée du monde, et il s'organisera dans ce cas autour de symboles censés renvoyer à l'Être, sous une forme certes inadéquate et imparfaite, mais du moins organisée. Soit il répond à une fantasmagorie délirante, et il s'organisera dans ce cas autour d'images autonomes, sans lien avec l'extérieur. Dans le premier cas de figure, on a l'homme mature ; dans le second, on a le schizophrène, le fou. » Thibault Isabel in Un monde virtuel et sans Autres, bulletin Anaximandre n°4

 

La liberté telle qu'elle est conçue et promue dans le non-monde libéral n'est donc que folie, mais pourtant bien réelle parce qu'essentielle dans celui-ci, malgré que cette « réalité » repose sur l'apparence d'un jeu de miroirs, et non sur l'interprétation universellement partagée des choses et par conséquent ayant un sens. Ce que l'on universalise dans la pensée libérale et post-moderne en particulier, ce n'est pas une interprétation commune en vue d'un bien commun, mais le devoir de s'arrimer à ce que dans la « réalité » correspond strictement à moi-même, le « choix », dont l'élément organisateur le plus flagrant est l'artifice des « droits de l'homme ». L'homme est dans ce contexte très particulier et très actuel condamné à faire continuellement des sauts de cabris d'une illusion à une autre sans pouvoir jamais se construire au travers d'une réalité partagée collectivement de façon pérenne et rassurante. La réalité ne fait plus sens parce que de sens, elle n'en a plus. Les libertés ne sont plus faites que de droits aussitôt mués en devoirs-impératifs. Car une réalité qui fait sens fait justement la part des choses entre droits et devoirs. Elle opère entre eux une différence fondamentale, et un lien les unissant.

 

La « liberté » post-moderne est une instabilité permanente. Elle se nourrit des droits que l'on se donne essentiellement en tant qu'humains post-modernes, comme de propriétés de la « chose humaine », tout en se mouvant sans cesse à partir des devoirs – selon la deuxième acception vue plus haut - que ces mêmes droits engendrent : devoir de « suivre le mouvement », de « suivre la mode », de s'adapter, de se conformer. Cette « liberté » ne fait donc pas partie de l'homme, elle n'en est que son instrument, et telles les machines du productivisme industriel, il en devient alors son esclave. Il s'agit bien sûr d'un esclave qui ne sait plus voir ses chaînes, puisqu'il pense les avoir rompu.

 

La pensée ! Et d'ailleurs, quelle « pensée » ? Celle qui a l'outrecuidance de se prévaloir sur le préjugé que plus rien ne vaut ? Notre temps est bien celui du nihilisme, celui d'une pensée envers la pensée, envers ce qui fait que l'homme envie l'arbre et tente comme lui de toujours s'élever, les pieds enfouis dans sa terre natale. Nos racines ont été tranchées et nous errons, libres de ne plus pouvoir être nous-mêmes. Nos yeux se perdent à scruter l'espace et l'espoir des fous vogue, déraison au-delà de la vie, entre deux découvertes de ces fameuses exoplanètes : le ridicule de ceux qui se prendraient presque pour les rois de l'univers, un monde toujours plus hypothétique à conquérir !

 

Parce que le monde que nous avons toujours néanmoins la prétention de construire de nos jours est un monde de rêve, un monde éperdument irréel, bâti dans les eaux glauques d'un marécage d'envies et de pulsions qui nous tirent et nous attirent en tout sens. Plus rien de stable ne semble désormais pouvoir s'offrir à notre besoin pourtant bien réel, quant à lui, de trouver un terme à nos angoisses. L'homme bien sûr ne pourra jamais échapper totalement à sa condition animal, et la vie sait bien nous le rappeler sans qu'il y ait la nécessité que cela émane d'une quelconque raison. Mais s'il ne sert à rien d'édulcorer la réalité de la vie dans sa dimension tragique, encore faut-il pour les être humains que nous sommes – et c'est aussi la condition pour que nous en soyons ! - que nous lui donnions néanmoins un sens et un cadre.

 

La liberté ne peut trouver un sens que sous l'autorité d'une tradition, que l'on doit comprendre comme quelque chose de sempiternellement ré-interprétable. C'est à partir de principes communément admis, d'une stabilité acquise au nom du bien commun, qu'il est permis de créer de nouvelles formes de célébration de la vie humaine, d'expressions multiples de l'harmonie. Au lieu de cela, la « liberté » post-moderne consacre l'illusion d'un monde flottant, un monde de l'inconnu, angoissant, où ne peut alors s'exprimer qu'un mal de vivre. Il n'est, par conséquent, donc pas étonnant que les pauvres êtres individualisés qui s'y croisent entre deux eaux rencontrent et craignent des « requins » de toutes sortes, ombres bien réelles de l' « insécurité » moderne qui se nomment « terrorisme », « délinquance », « finance », etc. Probablement représentent-ils les nouveaux défi, pour une bonne raison : c'est qu'ils sont ceux d'un monde devenu liquide.

 

« Le grand maître Kong disait : ''Quand le naturel l'emporte sur la culture, cela donne un sauvage ; quand la culture l'emporte sur le naturel, cela donne un pédant. L'exact équilibre du naturel et de la culture produit l'honnête homme.'' [Entretiens, VI, 18] C'est aussi le problème du corps, du cœur et de l'esprit : l'intellect doit discipliner les instincts, sans jamais les étouffer. L'authentique ritualité confucéenne se distingue en cela d'une répression éthérée : elle a pour but de raffiner le naturel, non de le renier. » Thibault Isabel in Morales et passions, bulletin Anaximandre n°1

 

La liberté véritable se situe à ce point d'équilibre, porté par la tradition, enveloppé par la civilisation. L'individualisme de notre temps maintient une illusion de liberté en-dessous de ce point. Et cette illusion n'est possible que parce que nous avons l'impression d'avoir rompu toutes amarres et qu'il nous est possible désormais de voler, libres, dans le ciel illimité de nos envies. Or la liberté se définit forcément par rapport à quelque chose d'autre, à un état antérieur, tout comme le bonheur, par rapport à une sorte, inquantifiable, de manque, ou de souffrance. La liberté est un sentiment plus qu'un état stable, sinon tout comme le bonheur, elle ne serait plus définissable ; elle ne serait plus qu'une caractéristique ennuyeuse : la « liberté » dont on ne sait que faire.

 

C'est que la liberté est liée à l'accomplissement de soi, à une possibilité d'être plus plutôt que d'avoir moins : il n'y a aucune essence humaine à partir de quoi l'on puisse déterminer une quantité de liberté « normal » attribuable à chaque individu en dehors de tout enracinement dans une réalité concrète. En fait, on peut atteindre un état de liberté, et celle-ci, idéalement, et par conséquent, doit demeurer à chaque instant une possibilité au sein de chaque communauté humaine pour chaque personne qui la compose.

 

 

Yohann Sparfell – juillet 2015

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Textes de critiques et réflexions

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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