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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 19:31
Le Titien – Ecce homo

Le Titien – Ecce homo

De la détresse de l'individu

 

 

« Renoncer à soi-même est un effort assez vain : pour se dépasser, mieux vaut commencer par s'assumer ». Régis Debray, Éloge des frontières, Gallimard 2010

 

 

Aurions-nous une idée de qui nous sommes réellement en donnant – comme nous le faisons encore actuellement plus que jamais – notre confiance à une « raison » qui nous paraît aujourd'hui si triomphante et dénuée de préjugés ? Ces derniers siècles nous ont apporté maintes certitudes sur la « nature » de l'homme. Ces croyances, plutôt que de nous avoir assurées de la valeur de nos enracinements et, par la même occasion, de la spécificité culturelle liée à chacune, nous ont au contraire enfoui plus encore sous une couche épaisse d'opinions universalistes : notre ego est désormais telle une pauvre âme flottant dans l'incertitude d'un monde hostile et illusoire. Pourtant, l'ego ne saurait représenter une certitude sur nous-même mais bien plutôt l'équilibre instable d'antinomies qui offre à l'homme la possibilité du dépassement et de l'auto-accomplissement. Mais aujourd'hui la contradiction est devenue nulle et non avenue comme si nous avions été, dans le sombre passé, embrumés et aveuglés par le vice et l'erreur. Soit ! L' « erreur » n'est pas quelque chose à laquelle nous pourrions si facilement nous priver afin de fonder « notre » monde. Mais n'ayant que celle-là à partir de laquelle nous eussions pu nous élancer vers des vérités supérieures, la balayer d'un revers de main n'a fait que nous offrir en pâture à l'atomisme érigé en science. Ce n'est pas l'individu en qui s'est construit l'ego véritable – comme l'ont tant espéré des académies entières de prêtres fossoyeurs -, car de ce premier n'a émergé qu'une angoisse plus forte encore d'être balayé par la première tempête venue. Notre égoïsme apparemment triomphant n'est justement qu'apparence et nous dissimule bien plus qu'auparavant la vanité de notre ego, la tragédie, créatrice, de notre existence. L'universalisme nous distancie de ce que nous avons en reconnaissance de nos pères, il nous donne une clef vers une liberté qui n'est que mirage et non plus « erreur ».

 

 

« L'ÉGOÏSME APPARENT. - La plupart des gens, quoi qu'ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font malgré tout, leur vie durant, rien pour leur ego et tout pour le fantôme d'ego qui s'est formé d'eux dans l'esprit de leur entourage qui le leur a ensuite communiqué ; - en conséquence ils vivent tous dans un brouillard d'opinions impersonnelles ou à demi personnelles et d'appréciations de valeur arbitraires et pour ainsi dire poétiques, toujours l'un dans l'esprit de l'autre qui, à son tour, vit dans d'autres esprits : étrange monde de fantasmes qui sait pourtant se donner une apparence si objective ! Ce brouillard d'opinions et d'habitudes s'accroît et vit presque indépendamment des hommes qu'il recouvre ; de lui dépend la prodigieuse influence des jugements généraux sur « l'homme » - tous ces hommes qui ne se connaissent pas eux-mêmes croient à cette abstraction exsangue, « l'homme », c'est-à-dire à une fiction ; et tout changement que les jugements d'individus puissants (tels les princes et les philosophes) entreprennent d'apporter à cette abstraction exerce une influence extraordinaire et d'une ampleur irrationnelle sur la grande majorité, - tout cela pour la raison que chaque individu, dans cette majorité, ne peut opposer aucun ego véritable qui lui soit accessible et qu'il ait approfondi lui-même, à la pâle fiction générale qu'il détruirait de ce fait. » Friedrich Nietzsche, Aurore, aphorisme 105

 

Ou les contradictions sont acceptées parce que l'on sait bien qu'elles insufflent le mouvement légitime du devenir, ou d'une foi éperdue en une morale universelle et « désincarnée » s'en est suivi leur négation. Mais à trop vouloir - afin de « corriger » les hommes de leurs incomplétudes - nier ce qui par-delà les antinomies définit sans cesse notre humanité - la tension permanente vers notre auto-accomplissement - l'on a instauré une tyrannie : celle d'une morale qui nous a radicalement séparé de nos origines. Cette morale voulait nous guider vers notre salut tant que le christianisme en faisait son instrument de sa puissance et de son pouvoir, ou du moins celui de ses dignes portes-parole ; et puis la raison s'est imposée au monde par l'entremise du marché et des « droits de l'homme », imposant une morale qui nous enjoignit à un bonheur égal et uniforme mais aussi, de façon pourtant contradictoire, au mépris de toute animalité en nous, non pas à un dépassement de nous-mêmes mais à un déracinement de la terre profonde de notre humanité, une mise en orbite des atomes que nous sommes ainsi devenus. L'ego s'est paré des atours de la modernité afin de toujours plus tenter de se détacher du poids du passé : il n'en est devenu que plus hagard et par là-même assujetti par des liens invisibles à une idéologie plus totalitaire que jamais. La modernité et sa morale nous ont fait dériver vers le néant ; la preuve : aujourd'hui, le néant nous aveugle !

 

 

« CONTRE LES DÉFINITIONS DES BUTS MORAUX. - De toutes parts, aujourd'hui, on entend définir à peu près en ces termes le but de la morale : ce serait la conservation et l'avancement de l'humanité ; mais cela signifie que l'on veut posséder une formule, et rien de plus. Conservation de quoi ? Doit-on rétorquer aussitôt, avancement vers quoi ? L'essentiel, la réponse à ce « de quoi ? » et à ce « vers quoi ? », n'est-il pas justement négligé dans la formule ? Que permet-elle d'établir pour la doctrine des devoirs qui ne soit déjà tenu maintenant, tacitement et sans réflexion, pour établi ! Peut-on en inférer assez clairement s'il faut viser la plus longue existence possible de l'humanité ? Ou une désanimalisation aussi parfaite que possible de l'humanité ? Combien les moyens, c'est-à-dire la morale pratique, devraient être différents dans les deux cas ! Supposons que l'on veuille rendre l'humanité aussi raisonnable qu'elle peut l'être : ce ne serait certes pas lui garantir la plus longue durée possible ! Ou supposons que l'on voit dans son « bonheur suprême » la réponse à ce « de quoi » et à ce « vers quoi » : pense-t-on au plus haut degré de bonheur que puissent atteindre graduellement quelques individus ? Ou à une félicité moyenne de tous, d'ailleurs impossible à évaluer et accessible dans un stade ultime ? Et pourquoi la moralité serait-elle précisément le chemin qui y conduit ? N'a-t-elle pas, dans son ensemble, suscité les sources de déplaisir avec une abondance telle que l'on pourrait plus facilement estimer que chaque affinement de la morale a, jusqu'ici, rendu l'homme plus mécontent de lui-même, de son prochain et de son lot dans l'existence ? L'homme le plus moral qui ait vécu jusqu'ici n'a-t-il pas cru que le seul état légitime de l'homme vis-à-vis de la morale était la plus profonde détresse ? » Friedrich Nietzsche, Aurore, aphorisme 106

 

La définition que prit la morale avec le christianisme, puis sa négation toute superficielle, sécularisée, entraîna en effet une vertigineuse ascension vers des hauteurs d'où il ne sembla plus possible d'avoir tendance que de se prendre soi-même pour exemple, et d'en vouloir éduquer les Autres afin de les amener à devenir des Mêmes que soi, ou plutôt, des Mêmes que moi-même dans une visée universaliste. L'égoïsme devint une hyper-concentration de la morale dans des âmes déracinées du réel, de la vie réelle. Le mal se sépara du bien – le Ciel de la Terre - jusqu'à ce que les deux finissent par en perdre toute véritable valeur éthique accordée de part leur continuité et leur consubstantialité.

 

 

« Il n'y a pas d'absolus, il n'y a que des vérités relatives à des époques et des lieux donnés. Cela ne veut nullement dire que ''tout est permis'' : comme le montre Husserl, l'essence saisie dans l'apparence n'est pas contre-dite d'un ego à l'autre au sein d'une même culture, ce qui fonde l'intersubjectivité. Cela ne signifie pas non plus que l'éthique doive être utilitaire, mais simplement qu'elle est inévitablement reliée à une conception du monde qui la porte et qui s'enracine elle-même dans un substrat collectif. Le mal n'est pas affaire de ''péché'' ni de culpabilité a priori. Sa détermination dépend d'impératifs impliqués par nos appartenances et nos choix. L'éthique est une donnée fondamentale dans le paganisme, mais il n'y a pas de moralisation universelle. Ce qui revient à dire qu'il n'y a pas de valeurs dans le monde autres que celles résultant de nos initiatives et de nos interprétations. ''Il n'y a pas de phénomènes moraux, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes'' (Nietzsche, Par-delà bien et mal). » Alain de Benoist, Comment peut-on être païen ?, éd. Albin Michel 1981, p. 260

 

La vanité, c'est vouloir avoir plus que ce que l'on avait ; le dépassement de soi, c'est vouloir être plus que ce que l'on était. Il faut une certaine dose d'orgueil, de folie dirions-nous, pour élever son individualité au rang d'un élément divin qui par sa seule présence permet à la communauté de communier au monde. Car c'est bien ici que se situe la véritable liberté : au rang duquel l'homme peut apporter, par sa singularité, des réponses particulières aux questions particulières qu'il se pose. Le désir de dépasser certaines limites communes ne pouvant s'éprouver que dans le sens où l'on reconnaît ces limites qui sont celles définies par l'ensemble de la communauté et de ceux qui nous ont précédé. La création ne peut être engendrée d'un Ciel d'où on ne verrait plus la Terre. Quelle sens pourrions-nous alors lui donner ? Or, une morale universelle, puisqu'elle nous apporte des réponses toutes faites, construit inévitablement en nous cette espèce d'ego déraciné et flottant qui, par des mesures qu'il pense détenir de lui-même, tente d'échapper à toute contrainte mais plus sûrement à toute vraie liberté et tout réel bonheur. S'en suit de nos jours la détresse de l'individu du libéralisme mondialisé et cosmopolite.

 

 

« NOTRE DROIT À NOTRE FOLIE. - Comment doit-on agir ? Dans quel but doit-on agir ? Au niveau des besoins les plus immédiats et les plus grossiers de l'individu, il est facile de répondre à ces questions, mais plus on s'élève dans des domaines plus subtils, plus étendus et plus importants de l'action, plus la réponse devient incertaine, et par conséquent arbitraire. Mais là surtout, l'arbitraire doit être exclu des décisions ! - ainsi l'exige l'autorité de la morale : une angoisse et une vénération confuses doivent aussitôt guider l'homme dans les actions, justement, dont les buts et les moyens lui sont le moins immédiatement clairs ! Cette autorité de la morale entrave la pensée en des matières où il pourrait être dangereux de penser faux - : c'est ainsi qu'elle a coutume de se justifier devant ses accusateurs. Faux : cela veut dire ici « dangereux », - mais dangereux pour qui ? Habituellement ce n'est à vrai dire pas le danger couru par l'auteur de l'action que les tenants de la morale autoritaire ont en vue, mais leur propre danger, leur perte éventuelle de puissance et de prestige dès l'instant que l'on reconnaîtrait à tous le droit d'agir arbitrairement et follement, selon leur propre raison, restreinte ou étendue : en ce qui les concerne, ils n'hésitent pas à user de ce droit à l'arbitraire et à la folie, - ils ordonnent, même dans les cas où les questions : « Comment dois-je agir ? Dans quel but dois-je agir ? » peuvent à peine ou fort difficilement recevoir une réponse. - Et si la raison de l'humanité croît avec une lenteur si extraordinaire que l'on a souvent pu nier cette croissance dans la progression générale de l'humanité : qui en porte la responsabilité, plus que cette présence solennelle et même cette omniprésence des commandements moraux qui ne laisse jamais loisir de s'exprimer à la question individuelle sur le « Dans quel but ? » et le « Comment ? ». Ne sommes-nous pas habitués par l'éducation à éprouver des sentiments pathétiques et à nous réfugier dans l'obscurité lorsque, précisément, l'entendement devrait regarder avec le maximum de lucidité et de sang-froid ! À savoir dans toutes les questions de nature élevée et importante. » Friedrich Nietzsche, Aurore, aphorisme 107

 

« QUELQUES THÈSES. -  Dans la mesure où il recherche son bonheur, on ne doit donner à l'individu aucun précepte sur la façon d'atteindre le bonheur : car le bonheur individuel jaillit selon ses lois propres, ignorées de tous, il ne peut être qu'embarrassé et entravé par des préceptes extérieurs. - Les préceptes que l'on nomme « moraux » sont en vérité dirigés contre les individus et ne veulent absolument pas leur bonheur. Ces préceptes se rapportent tout aussi peu au « bonheur et à la prospérité de l'humanité », - termes auxquels il est de toute façon impossible de lier des concepts rigoureux, bien loin qu'on puisse les utiliser comme des étoiles qui nous guideraient sur le sombre océan des aspirations morales. - Il n'est pas vrai, comme le veut le préjugé, que la moralité soit plus favorable au développement de la raison que l'immoralité. - Il n'est pas vrai que le but inconscient de l'évolution de tout être conscient (animal, homme, humanité, etc.) soit son « bonheur suprême » : il s'agit bien plutôt, à toutes les étapes de l'évolution, de parvenir à un bonheur particulier et incomparable, ni supérieur, ni inférieur, mais personnel. L'évolution ne veut pas le bonheur, mais l'évolution, et rien d'autre. - C'est seulement si l'humanité avait un but universellement reconnu que l'on pourrait proposer : « il faut agir comme ceci et comme cela » : pour l'instant il n'existe aucun but de ce genre. On ne doit donc pas rapporter à l'humanité les exigences de la morale, c'est déraison et enfantillage. - Recommander un but à l'humanité représente quelque chose de tout différent : le but est alors conçu comme quelque chose qui dépend de notre bon plaisir ; à supposer que ces propositions plaisent à l'humanité, elle pourrait se donner une loi morale allant dans ce sens, toujours en suivant son bon plaisir. Mais jusqu'ici la loi morale devait rester au-dessus du bon plaisir : on ne voulait pas se donner véritablement cette loi, mais la prendre quelque part, ou la trouver quelque part, ou se la laisser imposer de quelque part. » Friedrich Nietzsche, Aurore, aphorisme 108

 

Yohann Sparfell – Septembre 2015

 

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Textes de critiques et réflexions

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et les Imperii  civilisationnels ! À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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