31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 13:00
La mère et l'enfant – William Adolphe Bouguereau

La mère et l'enfant – William Adolphe Bouguereau

La culture comme sélection

 

 

 

Ce texte est le chapitre 2 de la troisième partie de l'ouvrage de Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, paru en 1995 aux éditions PUF, collection Quadrige (réédité en 2012). Je propose ici cet extrait sans y inclure les notes (les citations en petits caractères ou entre guillemets sont de Nietzsche). J'invite le(la) lecteur(trice) intéressé(e) à lire ce très intéressant ouvrage afin de s'y reporter et ainsi également de retrouver cet extrait dans un ensemble qui lui fera mieux comprendre le sens profond de la philosophie de F. Nietzsche. >p217-244

 

 

La culture apparaît, dans une perspective généalogique, comme une forme d'humanisation de la nature consistant à imposer autoritairement à celle-ci des régularités, à la rendre « nécessaire » et calculable. L'histoire de la culture est réductible à l'histoire des moyens inventés pour parvenir à cette fin. Mais de façon curieuse, La généalogie de la morale montre que l'histoire de l'homme consiste également en l'élimination progressive de ses capacités de variation, d'écart par rapport à toute règle, l'apparition de la conscience morale représentant l'un des aboutissements de cette évolution. Dans ce cas, toutefois, l'origine du phénomène semble plus difficile à assigner. De façon pour le moins évasive, Nietzsche désigne la « nature » comme source du processus, si bien que son analyse débouche sur une forme de circularité : l'homme impose des régularités à la nature, mais simultanément, il subit en retour une action de la nature visant à la rendre régulier ; la formulation de Nietzsche dans ce dernier cas a de quoi attirer l'attention : cette action de la nature consiste en effet à rendre l'homme berechenbar, regelmässig, nothwendig, concepts par lesquels se définit l'histoire de la culture. On peut alors s'interroger sur le statut de cette instance déterminante que le texte décrit comme « nature ». N'est-ce-pas retomber dans l'idéalisme que de prêter une forme d'autonomie à la nature et un sens à son action ? En réalité, ce premier paragraphe n'est qu'un texte introductif dont le sens véritable est donné par la suite du second traité : les § 16 et 17 (mais déjà le § 3 en découvrant dans l'utilisation de la souffrance à des fins mnémotechniques « une loi fondamentale de la plus ancienne psychologie sur terre ») montrent que la source de cette tendance à imposer à l'homme de la régularité n'est autre que l'homme lui-même : la naissance de l'État et la moralité des mœurs sont des sources de régularité qu'un certain type d'hommes impose à d'autres hommes en faisant usage d'une force supérieure. Si le processus échappe à toute forme intégralement consciente d'intention, il demeure que Nietzsche lui assigne une origine bel et bien humaine. Il faut donc reconnaître dans ce qu'il désigne comme action de la « nature » une forme d'interprétation de l'homme par l'homme. La réflexion sur la culture met ainsi en évidence la bipolarité fondamentale de l'histoire humaine : il faut considérer l'homme tout à la fois comme source et objet de la cruauté, comme matière et comme force tyrannique qui impose des formes à cette matière. Le couple représenté par les concepts de forme et de matière permet alors à Nietzsche de préciser le statut de la cruauté dans l'histoire de la culture en développant une nouvelle métaphorique, la métaphore artistique. Les textes ne cessent d'insister sur la solidarité entre le concept de cruauté et la métaphore de l'artiste : les forts sont caractérisés comme « artistes de la violence » ; de la tyrannie qu'ils imposent à la population tombée sous leur domination résulte en effet la création d'une forme nouvelle : la première forme de l'État. Il peut paraître surprenant de voir Nietzsche définir l'activité artistique par la cruauté.

Mais, c'est du reste ce qui justifie le privilège de la sphère esthétique dans la série des symptômes exprimant la valeur d'une culture, l'art a pour origine l'accroissement du sentiment de puissance : or, tout le sens de la cruauté est précisément de traduire cette tendance élémentaire de la volonté de puissance ; l'identification des deux concepts se justifie donc par le fait que les deux processus consistent à imposer une forme à une matière et que cette maîtrise tyrannique d'une matière rebelle, soi-même ou autrui, procure un accroissement du sentiment de puissance. La cruauté apparaît donc comme la détermination fondamentale de l'artiste, l'être qui impose des formes, et l'analyse vaut tout particulièrement pour cet artiste sans le savoir qu'est l'homme, l'animal qui invente des rythmes et des formes. Toute culture est une création artistique et suppose l'action incessante de la cruauté, instrument de culture par excellence.

Lorsqu'il évoque l'action par laquelle la « nature » impose une forme à l'homme, au tout début de la seconde dissertation de La généalogie de la morale, Nietzsche lance fugitivement un terme lourd de déterminations, mais dont la signification n'apparaît que plus tard, en relation avec l'usage de la métaphorique artistique : « Élever (heranzüchten) un animal qui puisse promettre, n'est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s'est donné à propos de l'homme ? N'est-ce pas là le problème véritable de l'homme ? » Heranzüchten : D'EMBLÉE, Nietzsche oriente ce second traité vers l'analyse des processus de création qui constituent les cultures. La question des instruments de culture, c'est-à-dire des moyens grâce auxquels il est possible d'agir sur l'homme et d'orienter son développement dans le sens d'un type particulier a toujours été l'une de ses préoccupations. Toutefois, les textes témoignent de l'infléchissement de sa réflexion sur ce point : après la période de Bâle, ses analyses lui permettent d'apporter à cette question une réponse de plus en plus spécifique et mettent en œuvre des relais plus techniques. Le signe en est tout d'abord une évolution frappante du vocabulaire : les premiers textes, jusqu'aux Inactuelles comprises, sont marqués par l'usage constant des concepts d' « éducation » (Erziehung) et d' « éducateur » (Erzieher), alors qu'ensuite, au terme erziehen est presque systématiquement substitué celui de züchten. Substitution d'autant plus frappante que si les mots d'Erziehung et Erzieher appartiennent au vocabulaire proprement humain de l'éducation et de la formation intellectuelle, ceux de Züchtung et de Züchter renvoient en revanche au champs sémantique de l'élevage des animaux ou de la culture des plantes, la métaphorique végétale constituant du reste l'un des grand pôles organisateurs de la pensée nietzschéenne de la culture. Au moyen de la notion de Züchtung, qui représente véritablement le concept central du second moment du Versuch, Nietzsche précise les rapports entre la cruauté et la culture. La Züchtung désigne une technique de sélection visant à conserver, voire même à développer certaines caractéristiques d'une espèce au détriment de certaines autres, qui sont éliminés. La conscience morale est l'une des formes nouvelles imposées à l'homme par un certain type de sélection ; mais la mauvaise conscience est également l'un des produits de la cruauté, en l'occurrence de la sélection suscitée par la violence des forts. La contrainte qui est à l'origine de ces deux déterminations nouvelles représente un exemple d'action sélective. La Züchtung est la cruauté en tant qu'elle s'impose à l'homme, mais quoiqu'elle puisse s'accompagner d'une forme d'une contrainte extérieure violente, comme dans le cas de la naissance de la mauvaise conscience, elle n'est pas réductible à la pure et simple brutalité physique. Elle est avant tout une forme raffinée, spiritualisée de cruauté. On peut dès lors caractériser le projet « thérapeutique », ou plutôt créateur, comme une tentative visant à imposer à l'homme une forme nouvelle. Mais comme l'indique bien la référence à l'élevage, cette action n'est pas création ex nihilo : c'est une métamorphose progressive attentive aux conditions préalables déterminant la matière à transformer, à savoir la forme particulière qui caractérise le type d'homme prédominant dans la culture à réformer : en l'occurrence la praxis que Nietzsche entend mettre en œuvre tiendra compte de la spécificité du type décadent régnant dans la culture européenne contemporaine. La physiologie de la culture trouve son aboutissement dans le projet d'élevage sélectif de l'homme. Un texte de l'époque du Gai savoir expose de manière frappante la ligne directrice de ce second moment du questionnement :

 

La métamorphose de l'homme exige des milliers d'années pour la formation du type, puis des générations : enfin un individu parcourt durant se vie celle de plusieurs individus. /Pourquoi ne réussirions-nous pas avec l'homme ce que les chinois savent faire d'un arbre – si bien que d'un côté il porte des roses, de l'autre des poires ? /Ces processus naturels de l'anthropoculture (der Züchtung des Menschen), par exemple, lesquelles jusqu'alors ont été pratiqués avec une lenteur et une maladresse extrêmes pourraient être pris en main par les hommes eux-mêmes.

 

Le modèle végétal mis en œuvre dans ce texte montre qu'en pensant la Cultur comme Züchtung, Nietzsche dépasse l'opposition idéaliste entre nature et culture, et écarte de ce fait toute prétention à reconnaître une quelconque spécificité au règne humain. La condition de possibilité de la praxis sélective sur laquelle débouche le questionnement est en effet le rejet de la fixité. Inversant l'approche idéaliste, Nietzsche reconnaît pour seule spécificité de l'homme par rapport à l'animal non pas une essence suprasensible, mais tout au contraire une capacité de variation supérieure : « l'homme est l'animal dont le caractère propre n'est pas encore fixé ». C'est dans la multiplicité des cultures que présente l'histoire humaine que Nietzsche trouve la trace de ces variations continuelles du « caractère propre ». Des interprétations différentes produisent à la longue des caractères propres différents : en d'autres termes, ce sont les composantes des complexes de cultures elles-mêmes qui tendent à opérer une action sélective sur l'homme. Nietzsche indique par exemple le caractère sélectif des religions en les définissant par une réduction à la cruauté : « Toutes les religions sont au plus profonds d'elles-mêmes des systèmes de cruauté. ». Par cette affirmation, il ne cherche pas uniquement à montrer l'immoralité profonde des formes culturelles qui prétendent se définir par référence au bien, il veut surtout déplacer l'approche traditionnelle des religions, et avec elles des autres composantes culturelles, en substituant à leurs justifications théoriques l'étude de leurs effets réels sur l'humanité. C'est donc à ces mêmes composantes culturelles, abordées jusqu'à présent dans la perspective symptomatologique, que Nietzsche confère désormais le statut d'instrument de culture. La finalité véritable des religions est d'orienter le développement de l'humanité dans le sens d'une forme strictement déterminée de Züchtung, mais la même chose vaut, avec plus d'évidence encore, pour les morales :

 

Toute morale a été jusqu'ici l'expression d'une volonté conservatrice orientée vers le dressage (Züchtung) d'un type identique ; sa maxime : « il faut prévenir toute variation ; il ne doit subsister que le plaisir de jouir de ce type unique ». Un certain nombre de qualités sont ici longuement conservées et hautement éduquées, et d'autres sacrifiées.

 

On retrouve alors les déterminations générales que Nietzsche a mise en évidence en interrogeant l'histoire de la culture : si le spectre des morales montre un nombre important de types humains, chacune d'elles, considérées en particulier, tend en revanche à produire des individus identiques, équivalents, tout au moins relativement invariants, et donc à imposer une norme en tentant de réduire les possibilités d'écart :

 

Toute morale qui, d'une façon quelconque, a imposé sa loi, consista toujours à dresser et à discipliner un certain type d'homme, en présumant que ce type d'homme était le but essentiel et même exclusif : bref, en présumant toujours un type. Toute morale croit que, par l'intention et la contrainte, on peut changer (« améliorer ») beaucoup de choses en l'homme : - elle considère toujours l'assimilation au type de référence comme une « amélioration » (elle n'en conçoit d'ailleurs pas d'autre -).

 

Mais une action sélective de ce type est nécessairement progressive, et c'est pourquoi Nietzsche souligne le lien entre la durée sur laquelle une morale parvient à maintenir son autorité et son efficacité sélective :

 

Les morales autoritaires sont le principal moyen de modeler l'homme au goût d'un vouloir créateur et profond, à condition que ce vouloir artiste, de très haute qualité, ait en mian la puissance et puisse réaliser durant de longues périodes ses visées créatrices, sous forme de législations, de religions, de coutumes.

 

La réflexion s'oriente alors vers les conditions dont dépend l'autorité d'une table des valeurs, morale ou religieuse. C'est à cette question, qui intéresse directement l'expérimentation philosophique et donc la pensée de l'éternel retour, que se rattache l'importance accordée aux mœurs, dont l'objet est précisément de faire passer à l'état d'habitudes les prescriptions morales ou religieuses, et ce afin de les mettre à l'abri de toute contestation :

 

Les morales et les religions sont le principal instrument qui permet de faire de l'homme ce qu'on veut : à condition qu'on ait d'abord une surabondance de forces créatrices et qu'on puisse affirmer sa volonté créatrice sur de longs espaces de temps, sous forme d'institutions juridiques et de mœurs.

 

De la même manière, c'est encore à la philosophie que Nietzsche fait subir ce déplacement de perspective. Ce serait méconnaître sa nature profonde que de l'aborder dans l'optique d'une réflexion théorique ; tout autant que celle des religions et des morales, la finalité des systèmes de pensée philosophiques est d'ordre sélectif : « Toute philosophie, quelle que puisse avoir été son origine, sert à certaines fins éducatives (Erziehungs-Zwecken), par ex. à donner du courage ou à adoucir, etc. » C'est ce qui explique que le rejet de l'en-soi ne se traduise pas par le relativisme. Le propre du concept n'est pas de saisir une essence suprasensible, mais d'opérer une sélection de la même manière qu'une prescription morale ou religieuse ; et c'est le type de sélection opérée qui permet de maintenir un critère pour les évaluer. L'activité philosophique se définit donc par une pratique et une volonté déterminées. On voit ainsi que la prédominance d'un mode de pensée dans une culture n'a rien de gratuit : Nietzsche y décèle toujours une orientation spécifique de la volonté de puissance qui pose ainsi ses conditions d'existence. Il n'y a donc pas de différence radicale entre le philosophe et le fondateur de religion : tous deux sont fondamentalement des législateurs. En récusant la possibilité d'une activité intellectuelle objective et neutre, Nietzsche que dans les deux cas, la pensée théorique est articulée à un travail de sélection. Du fait de l'activité sélective inhérente au concept, il n'y a pas de philosophie qui ne débouche finalement sur une pratique. C'est la raison pour laquelle Nietzsche rapproche Platon et Mahomet, rapprochement surprenant si on l'apprécie par rapport à la tradition philosophique, mais justifié dans la perspective de la réflexion sur la culture, puisque dans les deux cas, le projet aboutit à imposer à une population des conditions de vie en promulguant une nouvelle table des valeurs. Et si Nietzsche reconnaît au philosophe grec une puissance théorique toute particulière, la sanction historique est le seul point qui distingue finalement les deux législateurs ; alors que Mahomet parvient a ses fins, les expéditions en Sicile de Platon restent vouées à l'échec :

 

quoi d'étonnant si ce dernier […] a fait trois tentatives en Sicile où semblait alors précisément se préparer un État méditerranéen panhellénique ? Dans cet État, et grâce à lui, Platon pensait faire pour tous les Grecs ce que fit plus tard Mahomet pour les arabes : fixer les coutumes importantes ou mineures et surtout le mode de vie journalier de chacun. Ses idées étaient aussi sûrement réalisables que le furent celles de Mahomet : des idées beaucoup plus incroyables encore, celles du christianisme, se sont bien montrées réalisables !

 

La référence à la dynamique des mœurs et des coutumes permet, selon un mouvement d'argumentation qui s'enracine dans l'hypothèse de la volonté de puissance, de mettre en évidence le privilège des conditions pratiques de l'expérience sur le domaine théorique ; c'est dans cette capacité à conditionner l'Erlebnis que réside l'efficacité de l'instrument et que se fait jour pour le législateur la possibilité d'une métamorphose de l'homme. L'importance que le questionnement nietzschéen reconnaît aux morales, aux religions ou aux systèmes philosophiques dans le façonnement de la culture tient donc à la perspicacité qui se révèle dans le choix de leur point d'application : tous leurs efforts consistent en un travail sur le corps, c'est-à-dire sur la source de toute interprétation, dont l'esprit n'est qu'un instrument subalterne. C'est pourquoi l'influence de la discipline qu'elles tentent à mettre en place s'étend bien au-delà de ce que peut produire la simple transformation intellectuelle, qui demeure toujours un phénomène de surface. Tel est le nerf de la critique que Nietzsche adresse à la conception moderne de l'éducation. Mais le problème qui se pose alors est de penser les rapports qui unissent les instruments de culture tel que Nietzsche les définit et les modalités spécifiques de la vie du corps. Pour rendre raison dans le détail des mécanismes de l'action sélective ainsi cernée, et les maîtriser afin d'en tirer une praxis à l'usage de la modernité, Nietzsche se livre alors à l'étude des procédures d'interprétation constitutives du corps, c'est-à-dire des instincts. Car ce que la Züchtung sélectionne, trie, écarte, élimine, ou au contraire favorise, laisse s'épanouir et incite à l'expansion, ce sont bien ds configurations particulières d'instincts, modalités particulières sous lesquelles la volonté de puissance exprime son travail incessant d'interprétation, de digestion du réel et du vécu. Cela signifie notamment que ces instincts sont en devenir, ainsi que permet de le constater la variation des types d'hommes sélectionnés par les diverses cultures : « même les instincts sont devenus ; ils ne prouvent rien quant au suprasensible, pas même pour l'animalité, pas même pour ce qui est typiquement humain ». Les instincts et les affects ont une histoire. En conséquence, la compréhension des mécanismes élémentaires de la Züchtung suppose que soit mené à bien une généalogie des instincts. Dans ces conditions, Nietzsche montre que la ligne directrice du processus de sélection est la question du temps. Ainsi que l'étude des procédures métaphoriques de description du corps l'avait déjà montré, la vie corporelle repose sur la mémoire ; c'est même elle qui, au terme d'un travail d'interprétation nécessitant une longue durée, suscite la fixation du type à peu près uniforme d'activité que Nietzsche désigne précisément par le mot d'instinct ou d'affect : « Les affects sont des symptômes de la formation du matériel de la mémoire – une vie qui se poursuit là sans interruption et une coordination dans son action. » La genèse des instincts au sein d'une formation organique engage donc la totalité de sa vie et de son histoire. Nietzsche expose les grandes étapes de ce processus de formation de la vie instinctive à partir de l'assimilation de l'Erlebnis ; pour ce faire, il se penche sur l'activité propre à la formation élémentaire, c'est-à-dire inconsciente, de mémoire qu'il a introduite :

 

Il faut reprendre tout ce qu'on a appris sur la mémoire : elle est la masse de tout le vécu de toute vie organique, qui continue à vivre, s'ordonne, se forme par action réciproque, est en proie à des luttes intestines, simplifie, concentre et transmue en une multitude d'unités. Il doit y avoir un processus intérieur qui ressemble à celui de la formation des concepts à partir d'un grand nombre de cas particuliers : la mise ne relief toujours plus insistante du schème général et l'abandon des traits particuliers. - aussi longtemps que quelque chose peut encore être rappelé comme fait particulier, il n'est pas encore fondu au reste : les événements vécus les plus anciens nagent encore à la surface. Des sentiments d'attirance, de répugnance, etc. sont le symptôme que déjà des unités sont formées ; ce que nous appelons nos « instincts » sont des formations de ce genre. Les pensées sont ce qui est le plus à la surface : des jugements de valeur, qui arrivent et sont là sans qu'on comprenne comment, évoluent à un niveau plus profond – plaisir et déplaisir sont des effets de jugements de valeur compliqués réglés par des instincts.

 

Cette analyse montre que les configurations d'instincts dont l'ensemble est désigné par le mot de corps varient chaque fois que varient durablement les conditions d'existence de l'homme, les instincts n'étant que les garants du respect de ces conditions d'existence, l'expression de la façon particulière dont s'effectue le travail d'interprétation de la volonté de puissance. Nietzsche peut alors présenter un schéma généalogique détaillé en quatre étapes principales, depuis la condition élémentaire jusqu'à la formation des régularités instinctives :

 

Toutes les pulsions humaines aussi bien qu'animales ont pris sous l'effet de certaines circonstances la forme de conditions d'existence et ont été mises au premier plan. Les pulsions sont les effets postérieurs de jugements de valeur longtemps pratiqués qui à présent fonctionnent instinctivement comme le ferait un système de jugements de plaisir et de douleur. Tout d'abord contrainte, puis habitude, puis besoin, puis penchant naturel (pulsion).

 

Ce texte apporte désormais une réponse précise : c'est dans le concept d'évaluation qu'il faut chercher la clé de la Züchtung. Nietzsche retrouve dans le second moment de sa réflexion tous les concepts capitaux de son approche psychophysiologique, mais désormais, exactement comme il l'a fait pour les composantes culturelles, il n'envisage plus les évaluations sous l'angle de la théorie de la valeur, mais dans la perspective de l'action transformatrice ; il ne s'agit plus d'apprécier la valeur des valeurs, mais les procédures suivant lesquelles ces appréciations de valeurs agissent sur le corps. C'est alors la contrainte qui constitue le cœur de la réflexion sur les instruments de culture : en soulignant son rôle créateur dans la généalogie des instincts, Nietzsche s'efforce de penser le mécanisme profond de la Züchtung. L'activité d'interprétation de la volonté de puissance consiste à poser des règles de vie qui traduisent ses conditions d'existence, c'est-à-dire ses besoins. C'est à partir de ce schéma fondamental que l'apparition des instincts devient compréhensible. Et une fois reconnu le fait que le système d'instincts caractérisant un type d'homme donné relève d'une idiosyncrasie interprétative et donc d'une histoire, la réflexion nietzschéenne découvre la possibilité d'une action créatrice sur le corps, c'est-à-dire d'une action en retour des valeurs sur le type d'interprétation opéré par un corps. C'est l'imposition de contraintes dans les conditions d'existence, en d'autres termes l'imposition d'une de valeurs déterminée, qui constitue la source unique de toute action sélective. Voilà pourquoi toute sélection est tyrannie, pourquoi toute sélection relève de la cruauté :

 

La façon dont naît un caractère du peuple, une « âme du peuple », cela explique la naissance de l'âme individuelle. D'abord une série d'activités lui est imposée comme conditions d'existence ; il s'y habitue, elles se consolident et s'approfondissent. On voit chez les peuples qui vivent de grands changements une nouvelles organisation de leurs forces : telle ou telle chose se détache et devient prépondérante, parce qu'elle est maintenant plus nécessaire à l'existence, par ex. l'esprit pratique et sobre des Allemands d'aujourd'hui.

 

Cette contrainte dans les conditions d'existence peut être tout d'abord le fait de la nature. Nietzsche reconnaît ainsi une influence sélective aux déterminations géographiques, et notamment au climat. Toutefois, il ne considère pas la contrainte exercée par le milieu comme l'élément essentiel de la Züchtung. L'influence sélective des composantes culturelles, en particulier des morales, est bien plus déterminante, ce que souligne une formule de Par-delà bien et mal qui a le mérite de montrer que l'appréciation nietzschéenne de la morale est plus nuancée que ne pourraient le laisser croire certains commentaires : « Ce qui fait le caractère essentiel et inappréciable de toute morale, c'est d'être une longue contrainte. » La reconnaissance du caractère créateur de la longue contrainte permet alors de reconstituer une généalogie des instincts et de préciser le sens que Nietzsche confère à ce concept :

 

Tout « instinct » est l'instinct de « quelque chose de bon », d'un point de vue ou d'un autre : il y a un jugement de valeur en cela, et c'est pour cette seule raison qu'il est passé dans la vie du corps. /tout instinct a été entretenu comme une condition d'existence valant pour un certain temps. Il se transmet longtemps, même après qu'il a cessé de l'être. /Un certain degré de l'instinct, par comparaison avec d'autres instincts, se transmet toujours de nouveau dans la mesure où il est facteur de conservation ; un instinct opposé disparaît.

 

 

L'expression « passer dans la vie du corps », est révélatrice. Pour désigner le processus fondamentale de la Züchtung, Nietzsche utilise le terme d'Einverleibung, que l'on peut rendre par celui d'incorporation, à condition de ne pas réduire l'incorporation à une addition mécanique laissant inchangés aussi bien le corps que ce qu'il s'incorpore ; le corps étant toujours pensé par rapport au schème fondamental de la volonté de puissance, il s'agit tout au contraire d'une forme d'assimilation, qui bouleverse profondément la situation de puissance antérieure. Le propre du véritable instinct est ainsi de posséder une activité autonome, spontanée, qui ne se réduit pas à une réaction suscitée par l'intervention de forces extérieures.

Quels sont alors les moyens permettant de favoriser l'incorporation d'un instinct donné au détriment d'autres instincts ? Dans la perspective de cette réflexion sur la contrainte et la cruauté, le questionnement nietzschéen met en évidence le rôle joué par le langage. Mais sur ce point, Nietzsche va bien au-delà des analyses traditionnelles sur le pouvoir du langage ; lui aussi est à mettre au nombre des instruments de culture car s'il est puissance de persuasion, la persuasion qu'il suscite n'est pas simplement intellectuelle : de manière bien plus profonde, c'est le corps qu'il persuade en ce qu'il contribue sinon à créer au sens strict, du moins à fixer les valeurs :

 

La réputation, le nom et l'apparence, la valeur, le poids et la mesure habituel d'une chose – qui à l'origine ne sont que de l'erreur, de l'arbitraire dont la chose se trouve revêtue comme d'un vêtement parfaitement étranger à sa nature et même à son épiderme – la croyance à tout cela, transmise d'une génération à l'autre, en a fait peu à peu comme le corps même de la chose, en quelque sorte solidaire de sa croissance la plus intime : l'apparence du début finit toujours par devenir essence et agit en tant qu'essence !

 

Le langage est donc l'auxiliaire le plus précieux pour imposer une contrainte sélective. Il permet de valoriser certains instincts qu'une morale, une religion ou une philosophie cherchent à faire passer dans la vie du corps pour réaliser sa Züchtung et favoriser le développement de tel ou tel type humain, ou, de manière symétrique, de calomnier d'autres instincts, d'autres valeurs, qu'elles cherchent à écarter. Nietzsche accumule les exemples de cette fonction sélective du langage, qui impose des valeurs aux instincts pour favoriser leur incorporation, et leur passage dans les mœurs : « Une résolution dangereuse. La résolution chrétienne de considérer le monde comme laid et mauvais a rendu le monde laid et mauvais. » Le dénigrement des passions produit le même type d'effets : « Les passions deviennent mauvaises et perfides lorsqu'elles sont considérées avec méchanceté et perfidie. » Mais l'analyse que Nietzsche présente sous une forme particulièrement ramassée dans ces aphorismes vaut, de manière plus large, pour tous les instincts, qui ne possèdent pas de valeur en soi. Il existe donc un lien de conditionnement réciproque entre les instruments de culture et l'état du corps : c'est lui qui constitue la source des idéaux et des instincts jouant le rôle d'instruments de culture, mais l'action tyrannique de ces instruments imposés sous la forme de tables de valeurs influe en retour sur lui. Le concept d'instrument n'englobe pas par lui-même la valeur de l'action qu'il permet de réaliser. Pour penser cette valeur, il faut renvoyer à la source qui le met en œuvre : et derrière l'instrument, le philosophe découvre en effet une idiosyncrasie interprétative qui le constitue et le fait servir à un but précis. Or Nietzsche montre, en faisant intervenir sa théorie de la valeur, qu'elle renvoie elle-même à une double origine, à savoir à la force ou à la faiblesse. Il faut donc distinguer entre le statut général d'instrument et la nature particulière de chacune des instances qui entrent dans cette catégorie : religions, morale, philosophies peuvent être au service de la vie en expansion ou de la vie en déclin. Le risque que la sélection débouche sur la décadence tient pour une large part au fait que ces instruments de cultures ne se reconnaissent pas comme instruments et prétendent se donner pour des fins. Ainsi des religions :

 

pour mettre aussi en lumière le revers de la médaille et montrer ce que les religions ont de pernicieux, il faut dire qu'on pair toujours effroyablement cher le fait qu'elles ne sont pas des moyens de sélection et d'éducation (Züchtungs und Erziehungsmittel) entre les mains des philosophes, mais entendent règner souverainement, le fait qu'elles prétendent être des fins en soi et non pas des moyens parmi d'autres moyens.

 

Ainsi des morales idéalistes : « les hommes sont devenus des créatures souffrantes à cause de leurs morales », et Nietzsche précise cette condamnation en mettant en évidence plus spécifiquement le caractère décadent de la Züchtung induite par les concepts de bien et de mal. Tous les instruments que met en œuvre un processus de sélection sont au service de l'accroissement de puissance, mais d'un accroissement qui peut être de type dionysiaque, affirmateur, ou de type nihiliste, faible, négateur. Nietzsche prétendra instaurer une sélection destinée à élever la valeur du type humain prédominant dans la culture européenne, mais ce projet créateur a pour condition préalable la connaissance de l'effet induit par les divers types d'instruments de culture.

C'est pourquoi il faut se pencher sur les rapports entre les modalités de la Züchtung et la valeur de la culture qui en résulte, pour voir ensuite comment Nietzsche théorise la question de la finalité de la culture. L'opposition de la Züchtung de la culture grecque à celle du christianisme est éclairante. La trait fondamentale de la sélection mise en œuvre par la culture grecque est la valorisation de tous les instincts doués de puissance, reconnus pour des forces fondamentales de la vie. Nietzsche montre que le propre de cette Züchtung, qui s'oppose diamétralement en cela à celle du christianisme, a été de spiritualiser ces instincts, et même de spiritualiser la maladie en tant que puissance :

 

grâce à cet art de l'idéalisation, certains peuples ont su faire de leurs maladies de puissants auxiliaires de la civilisation : par exemple les Grecs qui souffraient, aux premiers siècles, de grandes épidémies nerveuses (du genre de l'épilepsie et de la danse de Saint-Guy) et en ont formé le type magnifique de la bacchante. - Les Grecs ne possédaient rien moins en effet qu'une santé à toute épreuve ; leur secret fut de vénérer la maladie même comme une divinité, pourvu qu'elle fut douée de puissance.

 

La culture grecque est donc une culture de l'acquiescement, qui refuse d'associer à la puissance la mauvaise conscience comme le fait en revanche le christianisme. Restent alors à préciser les déterminations du cas particulier de Züchtung mise en œuvre par celui-ci, qui a abouti à l'avènement de la culture nihiliste dans l'Europe contemporaine, car il s'agit bien d'un simple cas particulier, et non de l' « essence de la culture » : Nietzsche la désigne du nom de Zähmung, emprunté au lexique de la zoologie et désignant l'acte de domestiquer, d'apprivoiser, de dompter un animal, et tout particulièrement un animal puissant et dangereux, un fauve. Quoiqu'elle aboutisse également à la sélection d'un type d'homme déterminé, Nietzsche l'oppose fréquemment à la Züchtung au sens strict, en raison de la spécificité du but qu'elle se propose et du caractère violent de son action :

 

Pour nous faire une idée juste de la morale, il faut mettre à sa place deux notions empruntées à la zoologie : dressage de la brute et élevage sélectif d'une certaine race (Zähmung der bestie und Züchtung einer bestimmten art).

 

Or, Nietzsche y insiste, c'est la crainte qui motive cette imposition tyrannique de régularité, la crainte devant une force aux manifestations imprévisibles qu'il s'agit donc d'interpréter et de maîtriser. L'analyse du christianisme fournit ainsi une illustration éclatante au schéma dégagé à partir de l'enquête sur l'histoire de la culture. La praxis du christianisme est cruelle et fondamentalement immorale, en dépit de ses protestations de moralité. Pour parvenir à maîtriser les forts, le christianisme cherche à les affaiblir, et le seul moyen d'y parvenir est de les rendre malades :

 

La lutte contre les instincts brutaux est autre que la lutte contre les instincts maladifs/ : cela peut même être un moyen pour maîtriser la brutalité, que de rendre malade/ : la traitement psychologique dans le christianisme revient souvent à faire d'une bête brute un animal malade, et par conséquent, apprivoisé (ein […] zahmes Thier).

 

Mais en quoi consiste exactement ce « traitement psychologique » destiné à opérer une Zähmung ? Un texte du Crépuscule des idoles précise cette praxis :

 

Qui sait ce qui se passe dans les ménageries, doute que la bête brute y devienne « meilleure ». On l'affaiblit, on la rend moins dangereuse, on fait d'elle, par l'affect déprimant de la peur, par la douleur, par les blessures et par la faim, une bête maladive. Il n'en va pas autrement de l'homme domestiqué (mit dem gezähmten Menschen) que le prêtre a « amendé ».

 

C'est grâce à la notion d'affect que Nietzsche indique en quoi consiste le processus de transformation mis en jeu. Fondamentalement, ce sont les instincts et les affects qui constituent les instruments au moyen desquels les prêtres, ou de façon général le législateur, peut opérer une Züchtung. Or, la lutte contre un instinct ne peut se concevoir comme éradication ou ablation immédiate ; elle relève d'une pratique spécifique qui suppose toujours un détour par l'association d'un autre instinct à celui qu'il s'agit d'anéantir : la peur ou la mauvaise conscience sont les exemples les plus fréquemment évoqués par Nietzsche. L'opposition entre l'action sélective de la culture grecque et celle du christianisme est frappante. Le seul type de Züchtung qu'ait entrepris ce dernier est une Zähmung, qui vise à uniformiser le type humain en affaiblissant les forts, c'est-à-dire en favorisant l'incorporation d'instincts déprimants dont l'effet est d'étouffer les instincts puissants et de susciter la maladie. Tout au contraire, la culture grecque fait de la glorification des instincts forts une condition de vie, une contrainte traduite dans les mœurs et les coutumes.

La valeur d'une action sélective dépend de la valeur du type humain dont elle favorise le développement. La sélection que Nietzsche se propose se mettre en œuvre doit avoir pour but de susciter l'apparition d'un type humain fort, c'est-à-dire sain. Or ce projet se heurte à une difficulté que souligne bien un posthume consacré à la renaissance :

 

Que prouve la Renaissance ? Que le règne de l' « individu » ne peut être que bref. Le gaspillage est trop grand ; il manque la possibilité même d'accumuler, de thésauriser, et l'épuisement suit immédiatement. Ce sont des temps où tout est gaspillé, où l'on gaspille jusqu'à la force même qu'il faut pour accumuler, pour thésauriser, pour entasser richesse sur richesse...

 

Le problème de la culture, envisagé désormais dans une perspective créatrice, est donc la problème de l'accumulation et de la rétention des forces. La seconde question qui se pose au philosophe médecin, après celle de la valeur des cultures, est de savoir comment opérer cette rétention, ou en d'autres termes comment lutter contre l'épuisement, c'est-à-dire l'apparition de la décadence. La construction de cette nouvelle orientation du questionnement sur la culture est de nouveau étroitement solidaire du problème du langage de Nietzsche : si la métaphore physiologique offrait un mode d'expression adéquat pour développer la problématique de la valeur, parce qu'elle permettait de traduire avec précision le travail philologique de déchiffrage du texte du corps, elle est en revanche inopérante lorsqu'il s'agit de constituer une théorie de la transformation et de la modification des valeurs ; elle est inapte à traduire son propre dépassement vers une théorie de la sélection, et c'est pourquoi Nietzsche privilégie alors la métaphore dynamique de la force. La terminologie physico-chimique présente le double avantage d'offrir une représentation susceptible de décrire non seulement des états ou des comparaisons entre états, mais des changements d'état, ainsi que le jeu des variations quantitatives affectant l'économie d'un système global. Le lexique de la force permet donc de construire tout à la fois un langage dynamique et un langage quantitatif. Nietzsche parle ainsi de « libération de force », d' « accumulation » ou encore de « transmission des forces ». Il est donc insuffisant de définir le but du Versuch nietzschéen comme l'apparition et l'épanouissement d'individus exprimant la grande santé ; par lui-même, l'individu est une erreur, et ne peut être considéré indépendamment des générations dont il constitue l'aboutissement. Si Nietzsche déclare effectivement que les buts font défaut, et que ces buts doivent être des individus, il reste que la valeur d'un individu, son degré de force ou d'épuisement, repose sur le travail des générations antérieures ; l'épanouissement des grandes individualités, c'est-à-dire de la grande santé s'exprimant à travers un individu, n'est pensable que par référence à la création d'une culture, c'est-à-dire d'une procédure de sélection de très longue durée dont le sens consiste à rendre possible l'accumulation et la transmission des forces. Telle est en effet la définition que Nietzsche donne de la sélection :

 

Le dressage, comme je le comprends, est un des moyens de l'énorme accumulation de forces de l'Humanité, de sorte que les générations peuvent continuer à bâtir sur le travail de leurs ancêtres – dont, non seulement extérieurement, mais intérieurement, organiquement, ils sortent, en plus fort...

 

Dans cette perspective, la Züchtung se présente par conséquent comme une technique de régulation des forces, c'est-à-dire des instincts. L'action sélective menée par le philosophe dans la perspective de la création d'une culture déterminée exige que l'on privilégie l'épanouissement de certains instincts au détriment d'autres, dont la croissance doit être entravée : « Dans l'éducation, la raison voudrait que l'un des systèmes d'instincts au moins fut paralysé dans un véritable étau, afin de permettre à un autre de prendre des forces, de dominer. » La Züchtung doit donc se comprendre à partir d'une réflexion sur l'économie des forces internes à un organisme, le développement simultané de tous les instincts et affects étant impossible car « un affect s'affirme toujours aux dépends des autres affects auxquels il dérobe de la force ». Il s'agit alors d'empêcher que plusieurs systèmes d'instincts concurrents ne se développent simultanément à des degrés comparables, sans qu'aucun puisse assurer sa domination sur les autres. Le sens de cet impératif est d'éviter l'anarchie des instincts, la contradiction physiologique, c'est-à-dire l'incapacité à se surmonter, à se maîtriser, formes de dysfonctionnement du corps et donc de décadence. En évitant la dispersion des forces dans plusieurs directions, vers plusieurs systèmes antagonistes, et donc les situations de conflit interne, la contrainte qui est au cœur de la pratique sélective doit permettre la thésaurisation de la force. Pour désigner la condition de ce processus d'accumulation des forces que doit être la sélection, Nietzsche forge le concept de lenteur. La lenteur, le lento, toujours qualifié d'aristocratique car il est le propre du fort, est donc une détermination fondamentale de la culture, de son rythme propre. Il exprime son rapport à l'économie des forces, et permet donc de déterminer la valeur de son action sélective. Si Nietzsche considère le lento comme l'indice d'une Züchtung de haute valeur, c'est parce qu'il exprime un rapport privilégié au temps, plus précisément à la durée : il est la caractéristique propre des cultures qui savent accumuler des forces, qui ne laissent pas leur énergie se dissiper, parce qu'elles savent utiliser la longue durée à leur profit. En d'autres termes, il est l'indice de la longueur de la contrainte imposée dans les conditions de vie, c'est-à-dire de la condition même de l'incorporation des instincts. C'est ce qui explique l'insistance, qui confine à la lourdeur dans certains textes, sur les notations relatives à la durée.

De même qu'elle permet de comprendre qu'elle est la signification profonde des morales, des religions et des autres composantes des cultures en complétant l'analyse de leur valeur par la description de leur mode d'action sur le corps, la théorie de la Züchtung permet de repenser le statut spécifique de la philosophie, et surtout de clarifier la question délicate du statut de l'interprétation particulière que constitue la pensée de Nietzsche. En effet, la détermination de la philosophie et du philosophe que propose Nietzsche reprend les deux grand moments qui définissent le concept de culture : la dimension « médicale » se prolonge en une dimension proprement créatrice. Le rôle du philosophe ne peut se réduire à l'enregistrement et au diagnostic des valeurs sur lesquelles reposent les diverses possibilités de formes culturelles. Suivant l'axe de réflexion institué par le problème de la Züchtung, le philosophe authentique est à la fois déterminé comme produit d'une certaine sélection, et initiateur d'une action sélective orientée elle-même par le premier aspect de sa tâche, l'évaluation des conditions de vie et la distinction entre les valeurs décadentes et les valeurs propres à favoriser l'épanouissement de la volonté de puissance. La théorie de la valeur trouve donc son parachèvement dans la théorie de la sélection. En instaurant des conditions de vie, l'activité philosophique consiste en réalité à imposer un certain type d'interprétation. Il n'est donc pas étonnant de voir Nietzsche préciser d'emblée sa redéfinition du philosophe par la détermination du processus d'accumulation de force dont il est l'aboutissement. Ce n'est pas l'individu génial, mais celui qui a recueilli l'héritage d'une longue discipline ayant permis l'incorporation de certains instincts :

 

Pour produire un philosophe il faut le travail d'un grand nombre de générations ; il faut que ses vertus aient été acquises et cultivées une à une, puis transmises par hérédité afin qu'elles deviennent chair et sang.

 

Cette analyse livre le sens que Nietzsche donne au concept de vertu, qu'il emprunte au langage idéaliste pour le réinterpréter à partir des schèmes de son expérience de pensée : la vertu n'est pas une valeur, c'est un instinct intériorisé, passé dans la vie du corps à la suite d'une longue contrainte dans les conditions de vie. Ainsi de la probité :

 

Quand, par la pratique d'une longue chaîne de générations, s'est accumulé suffisamment de délicatesse, d'audace, de prudence et de modération, la force de l'instinct de cette vertu incarnée rayonne jusque dans la plus haute intellectualité – et ce rare phénomène devient visible : la probité intellectuelle.

 

En quoi consiste la différence qui oppose cette entreprise de sélection opérée précédemment par la table des valeurs du christianisme ? Le cas particulier de Züchtung imposée par ce dernier reposait avant tout sur le sentiment de peur : peur devant le fort, devant le fauve qu'il s'agit de maîtriser, et qu'il faut pour cela affaiblir, rendre malade. Ce type d'action sélective favorise donc le développement d'un type décadent, auquel le prêtre tente de ramener le fort. La Züchtung du philosophe médecin et législateur en revanche, si elle demeure une forme de cruauté raffinée, n'obéit pas à un sentiment de crainte. Elle se détermine en fonction de la conformité aux conditions de conservation et d'intensification de la vie. L'efficacité de la sélection suppose donc que cette Züchtung soit instaurée par un législateur qui soit également médecin, qui ait repensé la théorie de la valeur et puisse donc déterminer les instruments de culture appropriés au but qu'il se propose. C'est pourquoi, d'une certaine manière, et en dépit de son caractère antisystématique, la réflexion nietzschéenne maintient une architectonique : si la philosophie possède un privilège sur les autres composantes culturelles, c'est bien en ce qu'elle seule peut déterminer la finalité de la culture ; mais il s'agit d'une finalité pratique, les morales et les religions représentant les moyens de la législation philosophiques :

 

Le philosophe tel que nous le comprenons, nous esprits libres, l'homme de la plus vaste responsabilité, qui se sent responsable de l'évolution totale de l'humanité, ce philosophe se servira des religions pour son œuvre de sélection et d'éducation, comme il se servira des conditions politiques et économiques existantes. L'action sélective, éducative, c'est-à-dire destructrice autant que créatrice et formatrice, qu'il est possible d'exercer avec l'aide des religions est une action diverses et multiforme selon l'espèce d'hommes qui sont placés sous leur contrainte et leur tutelle.

 

Le sens du Versuch nietzschéen est donc de lutter contre le hasard qui a prévalu jusqu'alors dans la sélection opérée sur l'homme, et de chercher à favoriser l'apparition d'un type fort, affirmateur, créateur, qui s'assignera lui-même pour tâche de donner forme à l'humanité. Le but de la législation des philosophes à venir est d'exercer une contrainte sur le corps de manière à favoriser la sélection d'un type incarnant l'épanouissement de la volonté de puissance, c'est-à-dire de parvenir à dépasser le type sélectionné par la table des valeurs du christianisme, actuellement prédominant. Si le symptôme par lequel se trahissent toutes les formes de décadence est l'épuisement, c'est-à-dire la dissipation de la force et donc de l'aptitude à interpréter victorieusement la réalité, la thérapie mise en œuvre par le philosophe médecin doit renverser cette tendance au gaspillage et à l'appauvrissement. En d'autres termes, il ne s'agit pas simplement de détruire les valeurs qui sont à la source de cet épuisement, celles du platonisme et du christianisme ; la tâche du philosophe législateur est plus ambitieuse : il doit se servir des morales et des religions pour opérer une accumulation et une rétention de force. C'est précisément cette forme de praxis que Nietzsche désigne lorsqu'il se définit comme disciple de Dionysos et qu'il forge, pour traduire la spécificité de son questionnement, la formule, quelque peu énigmatique à première lecture, de « philosophie de Dionysos » :

 

Pour la part j'ai appelé toute cette façon de penser la philosophie de Dionysos : une réflexion qui reconnaît dans la création et la transformation de l'homme aussi bien que des choses la jouissance suprême de l'existence et dans la « morale » seulement un moyen pour donner à la volonté dominatrice une force et une souplesse capables de s'imposer à l'humanité. Je n'ai tenu compte des religions et des systèmes d'éducation que dans la mesure où elles amassent de la force et en transmettent en héritage ; et rien ne me paraît plus essentiel à étudier que les lois de la sélection, afin que la plus grande quantité de force ne se perde pas de nouveau du fait de regroupements et de modes de vie inadéquates.

 

Toutefois, si l'orientation générale de ce questionnement est définie avec précision, la pensée nietzschéenne de la culture reste une expérience, un Versuch. La difficulté à laquelle Nietzsche se trouve désormais confronté tient à la nouveauté de son questionnement : si toute morale, toute religion, toute philosophie, toute culture a toujours eu pour conséquence de favoriser la sélection d'un type humain et de prévenir les variations de ce type, cette histoire des pratiques sélectives que représente finalement l'histoire de l'humanité a toujours été dominée par le hasard. La théorie de la Züchtung se heurte donc à un problème considérable : quel sera l'effet induit par la destruction de la vérité comme valeur et l'incorporation des valeurs nouvelles que Nietzsche entend lui substituer ? En toute rigueur, seuls les résultats constatés à la suite d'une expérience de même type permettraient d'apporter une réponse à cette question. Or, si l'histoire a connu à plusieurs reprises des renversements de valeurs, ils se sont essentiellement produits en sens inverse de celui dont Nietzsche veut faire l'essai, et jamais avec une ampleur comparable à celle qu'il entend lui donner. Dans ces conditions, on voit pourquoi le Versuch est une pensée du risque, du danger. C'est ce que signifie la célèbre formule que lance Nietzsche, de manière particulièrement provocante, dans un texte posthume : « Nous faisons une expérience (Versuch) avec la vérité ! Peut-être fera-t-elle périr l'humanité ! Allons-y ! » Nietzsche peut-il résoudre le problème posé par la lacune que constitue notre ignorance des lois de la Züchtung, qui risque de faire demeurer sa philosophie de Dionysos à l'état de simple programme général, voire d'utopie culturelle ? Les deux dimensions de son questionnement sur la culture, articulées dans un mouvement de pensée unique, ne suffisent pas à rendre compte du dispositif théorique qu'élabore Nietzsche : la difficulté qui vient d'être soulevée oriente son interrogation dans le sens d'une analyse typologique des cultures qui doit apporter une solution au problème.

La culture comme sélection (par Patrick Wotling)

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Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(nationaliste-révolutionnaire pour l'Imperium européen en devenir !)

 

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