9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 19:21
Le paganisme aujourd'hui : une nouvelle aventure de l'esprit ? (par Alain de Benoist)

Le paganisme aujourd'hui : une nouvelle aventure de l'esprit ?

 

 

Extrait de Alain de Benoist, Comment peut-on être païen ?, éd. Albin Michel, 1981, pp. 25-30

 

 

En premier lieu, le paganisme n'est pas un « retour au passé ». Il ne consiste pas à en appeler « d'un passé contre un autre passé », contrairement à ce qu'a pu écrire avec légèreté Alain-Gérard Slama (Lire, avril 1980). Il ne manifeste pas le désir d'en revenir à un quelconque « paradis perdu » (thème plutôt judéo-chrétien), et moins encore, contrairement à ce qu'affirme gratuitement Catherine Chalier (Les nouveaux cahiers, été 1979), à une « origine pure ».

À une époque où l'on ne cesse de parler d' « enracinement » et de « mémoire collective », le reproche de « passéisme » tombe d'ailleurs de lui-même. Tout homme naît d'abord comme héritier ; il n'y a pas d'identité des individus ou des peuples sans prise en compte par les intéressés de ce qui les a produits, de la source d'où ils proviennent. De même qu'il y avait hier spectacle grotesque à voir dénoncer les « idoles païennes » par des missionnaires chrétiens adorateurs de leurs propres gris-gris, il y a aujourd'hui quelque comique à voir dénoncer le « passé » (européen) par ceux qui ne cessent de vanter la continuité judéo-chrétienne et de nous renvoyer à l'exemple « toujours actuel » d'Abraham, Jacob, Isaac et autres Bédouins proto-historiques.

Il faut s'entendre, d'autre part, sur ce que signifie le mot « passé ». Nous refusons d'emblée la problématique judéo-chrétienne qui fait du passé un point définitivement dépassé sur une ligne qui mènerait nécessairement l'humanité du jardin d'Eden aux temps messianiques. Nous ne croyons pas qu'il y ait un sens de l'histoire. Le passé est pour nous une dimension, une perspective donnée dans toute actualité. Il n'y a d'événements « passés » que pour autant qu'ils s'inscrivent comme tels dans le présent. La perspective ouverte par la représentation que nous nous faisons de ces événements « transforme » notre présent exactement de la même façon que le sens que nous leur donnons en nous les re-présentant contribue à leur propre « transformation ». Le « passé » participe donc nécessairement de cette caractéristique de la conscience humaine qu'est la temporalité, laquelle n'est ni la « quantité de temps » mesurable dont parle le langage courant (la temporalité est au contraire qualitative) ni la durée évoquée par Bergson, qui appartient à la nature non humaine – la temporalité, elle, n'appartient qu'à l'homme. La vie comme « souci » (Sorge) est ex-tensive de soi-même, comme le dit Heidegger ; elle ne remplit donc aucun cadre temporel préétabli. L'homme n'est que projet. Sa conscience elle-même est projet. Exister, c'est ex-sistere, se pro-jeter. C'est cette mobilité spécifique de l'ex-tensivité que Heidegger appelle l' « historial » (Geschehen) de l'existence humaine – un historial qui marque la « structure absolument propre de l'existence humaine qui, réalité transcendante et réalité révélante, rend possible l'historicité d'un monde ». L'historicité de l'homme tient au fait que, pour lui, « passé », « présent » et « futur » sont associés dans toute actualité, constituant trois dimensions qui se fécondent et se transforment mutuellement. Dans cette perspective, le reproche – typiquement judéo-chrétien – de « passéisme » est entièrement dépourvu de sens.

Il ne peut en effet y avoir de « passéisme » que dans une optique historique monolinéaire, dans une histoire où, précisément, ce qui est « passé » ne peut plus revenir. Mais ce n'est pas dans cette optique que nous nous situons. Nous croyons à l'Éternel retour. En 1797, Hölderlin écrit à Hebel : « Il n'y a pas d'anéantissement, donc la jeunesse du monde doit renaître de notre décomposition ». En fait, il ne s'agit pas de « retourner » au passé, mais de s'y rattacher – et aussi, par le fait même, dans une conception sphérique de l'histoire, de se relier à l'éternel, de le faire refluer, consonner dans la vie, de se défaire de la tyrannie du logos, de la terrible tyrannie de la Loi, pour se remettre à l'école du mythos et de la vie. Dans la Grèce antique, observe Jean-Pierre Vernant, « l'effort de se tout rappeler a pour fonction première, non pas de construire le passé individuel d'un homme-qui-se-souvient, de construire son temps individuel, mais, au contraire, de lui permettre de s'échapper du temps » (entretien paru dans Le Nouvel Obsvervateur, 5 mai 1980). Il s'agit, de la même façon, de se référer à la « mémoire » du paganisme, non d'une façon chronologique, pour en revenir à l' « antérieur », mais d'une façon mythologique, pour rechercher ce qui, au travers du temps, dépasse le temps et nous parle encore aujourd'hui. Il s'agit de se relier à l'indépassable et non pas au « dépassé ».

Les termes de « début » et de « fin » n'ont plus alors le sens que leur donne la problématique judéo-chrétienne. Dans la perspective païenne, le passé est toujours avenir (à venir). Herkunft aber bleibt stets Zukunft, écrit Heidegger : « Ce qui est à l'origine demeure toujours un à-venir, demeure constamment sous l'emprise de ce qui est à venir. »

Dans son Introduction à la métaphysique (Gallimard, 1967), Heidegger examine précisément la question du « passé ». Un peuple, dit-il, ne peut triompher de l' « obscurcissement du monde » et de la décadence qu'à la condition de vouloir en permanence un destin. Or, il « ne se fera un destin que si d'abord il crée en lui-même une résonance, une possibilité de résonance pour ce destin, et s'il comprend sa tradition d'une façon créatrice. Totu cela implique que ce peuple, en tant que peuple proventuel, s'ex-pose lui-même dans le domaine originaire où règne l'être, et par là y ex-pose la pro-venance de l'Occident, à partir du centre de son pro-venir futur ». Il faut, en d'autres termes, « re-querir le commencement de notre être-là spirituel en tant que proventuel, pour le transformer en un autre commencement ». Et Heidegger ajoute : « Pour qu'un commencement se répète, il ne s'agit pas de se reporter en arrière jusqu'à lui comme à quelque chose de passé, qui maintenant soit connu et qu'il n'y ait qu'à imiter, mais il faut que le commencement soit recommencé plus originairement, et cela avec tout ce qu'un véritable commencement comporte de déconcertant, d'obscur et de mal assuré. » En effet, « le commencement est là. Il n'est pas derrière nous comme ce qui a été il y a longtemps, mais il se tient devant nous. Le commencement a fait irruption dans notre avenir. Il chasse au loin sa grandeur qu'il nous faut rejoindre ».

Il n'y a donc pas retour, mais bien recours au paganisme. Ou, si l'on préfère, il n'y a pas retour au paganisme, mais retour du paganisme vers ce que Heidegger, dans cette page d'une importance lumineuse, appelle un « autre commencement ». « On ne peut rien pour ou contre sa généalogie, et il vient toujours un moment où chacun doit comprendre sans reprendre, éclairer sans renier, pour choisir ensuite, seul, ce qui le rattache ou l'éloigne de ses origines », écrit Blandine Barret-Kriegel, qui, elle, s'affirme « judéo-chrétienne » (Le Matin, 10 septembre 1980). Elle ajoute : « Lorsque les entreprises des générations précédentes échouent, le mouvement naturel est de repartir en deçà de la bifurcation, de distendre la durée, d'élargir l'espace » (ibid). C'est très exactement de cela qu'il s'agit : repartir « en deçà de la bifurcation » pour un autre commencement. Mais un tel projet apparaîtra sans doute comme « blasphématoire » aux yeux de beaucoup. En hébreu, le mot « commencement » a aussi le sens de « profanation » : commencer, nous aurons l'occasion de le voir, c'est rivaliser avec Dieu. C'est si vrai que le passage de la Génèse où il est dit qu'Enosh, fils de Seth, « fut le premier à invoquer le nom de Iahvé » (4, 26) est interprété dans la théologie du judaïsme comme signifiant, non le début du monothéisme, mais le début du paganisme (Alors on commença. Ce verbe signifie profaner. On commença à donner aux hommes et aux statues le nom du saint-Béni-Soit-Il et à appeler dieux les idoles », commentaires de Rachi sur Gen. 4, 26). Depuis Siméon Bar Yo'haï jusqu'à nos jours, la culture païenne n'a d'ailleurs cessé de faire l'objet de critiques et de mises en accusation. Ce suel fait, s'il en était besoin, suffirait à montrer combien certain « passé » reste présent aux yeux mêmes de ceux qui le dénoncent. « Ce n'est pas un hasard, a écrit Gabriel Matzneff, si notre vingtième siècle, fanatique, haineux, doctrinaire, ne perd pas une occasion de donner une image calomniatrice et caricaturale des anciens Romains : D'instinct, il déteste ce qui lui est supérieur » (Le Monde, 26 avril 1980).

Aux XVe et XVIe siècles, la Renaissance fut bel et bien une re-naissance. « Il s'agissait, dira Renan, de voir l'Antiquité face à face ». Ce ne fut pourtant pas un retour en arrière, une simple résurgence du « passé », mais au contraire le point de départ d'une nouvelle aventure de l'esprit, d'une nouvelle aventure de l'âme faustienne désormais triomphante parce qu'enfin éveillée à elle-même. Aujourd'hui, le « néo-paganisme » n'est pas non plus une régression. Il est au contraire le choix délibéré d'un avenir plus authentique, plus harmonieux, plus puissant – un choix qui projette dans le futur, pour des créations nouvelles, l'éternel dont nous provenons.

 

Alain de Benoist

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Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

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« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

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« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme révolutionnaire européen et de l'eurasisme, catholique enraciné dans sa patrie !)

 

 

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