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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 16:49
Yohann Heinrich Füssli - Le silence

Yohann Heinrich Füssli - Le silence

Le travail contre l'autorité

 

 

 

 

« Obsédés par l'économie, les « pères fondateurs » des Communautés européennes ont volontairement laissé la culture de côté. Leur projet d'origine visait à fondre les nations dans des espaces d'action d'un genre nouveau dans une optique fonctionnaliste. Pour Jean Monnet et ses amis, il s'agissait de parvenir à une mutuelle intrication des économies nationales d'un niveau tel que l'union politique deviendrait nécessaire, car elle s'avérerait moins coûteuse que la désunion. N'oublions pas d'ailleurs que le premier nom de « l'Europe » fut celui de « Marché commun ». Cet économisme initial a bien entendu favorisé la dérive libérale des institutions, ainsi que la lecture essentiellement économique des politiques publiques qui sera faite à Bruxelles. Loin de préparer l'avènement d'une Europe politique, l'hypertrophie de l'économie a rapidement entraîné la dépolitisation, la consécration du pouvoir des experts, ainsi que la mise en œuvre de stratégies technocratiques.

 

En 1992, avec le traité de Maastricht, on est passé de la Communauté européenne à l'Union européenne. Ce glissement sémantique est lui aussi révélateur, car ce qui unit est évidemment moins fort que ce qui est commun. L'Europe d'aujourd'hui, c'est donc d'abord l'Europe de l'économie et de la logique du marché, le point de vue des élites libérales étant qu'elles ne devrait être rien d'autre qu'un vaste supermarché obéissant exclusivement à la logique du capital. » Alain de Benoist dans le texte d'un colloque sur l'Europe du 26 avril 2014, dont l'intégralité sera diffusée d'ici peu sur ce site.

 

 

 

Est-il nécessaire de rappeler que l'économisme (que nous ne saurions confondre avec l'économie) est devenue dans le monde, et particulièrement en Europe, la pièce maîtresse autour de laquelle s'est construit l'ensemble de la société moderne. Cela paraît être une rengaine que de déclarer de nouveau que l'économisme a envahi toutes les sphères de la vie humaine, c'est une évidence à laquelle nous nous sommes presque habitués, pour laquelle nous avons tant sacrifié, avec plus ou moins de regret. L'économisme s'est imposée dans la sphère publique et a façonnée une vision du monde en adéquation avec ses propres impératifs. Ce qu'il en est du « politique » aujourd'hui ne nous apparaît plus comme la fonction qui fut autrefois celle par laquelle les hommes avaient prise sur leur destinée commune ; elle est devenu par la force des impératifs économiques, une gestion d'un ensemble sociétal structuré pour et par l'expansion du marché, gestion qui de plus en plus fait preuve de suivisme par rapport à la poursuite du processus de l' « économisation » du monde.

 

Mais l'économisme a aussi envahi la sphère privée, ou du moins elle est sur le point d'avoir totalement réalisée une normalisation partant de l'intimité de cette sphère. Si l'on peut dire qu'elle s'est imposée en tant que vision gestionnaire du monde dans cette sphère de relations humaines, cela signifie qu'elle l'a faite en ayant remplacé peu à peu l'ancienne économie familiale par une lente mise en conformité des individus, au sein de ce qui reste des familles autrefois élargies, avec cette vision désormais unique du monde et de son devenir. Depuis la nécessaire reproduction du travailleur, de sa force de travail, jusqu'à la normalisation de l'individu en vue de son adaptabilité aux fluctuations du marché, l'économisme a subrepticement transformé la sphère privée en une condition initiale du formatage de l'homme pour son intégration dans le processus économique.

 

L'individu libéral évolue désormais dans ce qui ne semble plus n'être qu'une grande sphère, tant la continuité entre les deux anciennes sphères privées et publiques les a en fait éclaté pour ne former qu'un vaste ensemble que l'on nomme « société capitaliste ». L'économisme est donc partout et règle la vie des hommes où qu'ils se trouvent. En rabaissant la prétention de la politique à élever l'homme en tant que citoyen, et en déstructurant l'univers intime qui nous servait autrefois, non seulement à notre subsistance, mais aussi à nous préparer à nous accomplir en tant qu'adultes responsables dans un monde humain, c'est l'autorité dans la continuité de ses deux acceptions qui a été profondément atteinte et dont le sens s'est par la suite progressivement perdu.

 

Pourtant, l'économie n'est pas un fait étranger à l'être humain depuis ses origines, du moins dans sa forme d'économie familiale. Elle n'était seulement dans le passé que contenue dans la sphère privée, et même souvent quelque peu méprisée comparativement à la sphère publique, royaume de la politique et des hommes libres. L'effort réalisée en vue de la satisfaction des besoins humains, notamment des besoins primaires liés à la simple survie de l'animal humain, caractérise l'activité de la sphère privée que l'on appelle labeur, ou travail. En effet, le travail et la consommation, de part leur aspect répétitif, leur manque de sens et de grandeur, leur caractère inséparable du processus vital sans fin ni commencement, ne peuvent correspondre à l'activité humaine par laquelle l'homme fonde et fait perdurer son monde.

 

Et s'il en était ainsi de l'interprétation qu'avaient les Anciens du travail, c'est parce qu'ils avaient un sens aigu de l'autorité par lequel ils avaient pleinement conscience de l'importance de maintenir le travail à l'intérieur de la sphère privée, de ne point laisser envahir la sphère publique par la bassesse du labeur quotidien. L'autorité en effet, s'accorde avec une continuité, une pérennité qui dépasse l'effort fait par l'homme pour simplement se maintenir en vie. Cette pérennité outrepasse même le processus cyclique de la survie afin d'instaurer un monde par lequel l'homme puisse réellement se faire homme, c'est-à-dire s'accomplir au travers de tout ce par quoi il peut s'élever : l'expérimentation, le conflit, le débat, la prouesse, bref, la politique.

 

L'autorité, à partir du moment où l'on en fait l'élément essentiel par lequel s'accomplit imperturbablement la tradition, par lequel celle-ci trouve à s'exprimer et à évoluer à la mesure de l'expression politique des hommes au sein de leur Cité, est donc supérieure au travail. Dire que l'autorité est supérieure au travail, c'est simplement énoncer une évidence : l'autorité découle forcément d'un accomplissement préalable, d'une compétence reconnue, alors que la travail a contrario n'implique qu'un degré fort modeste de maîtrise de soi et pour tout dire, qu'une habitude quasi animal d'opérer telle ou telle tâche répétitive.

 

Or, comme on l'a vu au départ, l'économie a eu la nécessité, afin de pouvoir se déployer dans l'ensemble du monde humain, de devenir « économisme », d'imposer à l'homme une « autorité » d'une autre nature par laquelle il s'agissait d'immiscer dans les esprits une interprétation « laborieuse » de la « vie bonne ». En d'autres termes, il s'agissait d'imposer à l'ensemble de la Cité les présupposés de la sphère privée et ainsi ôter à l'autorité ce qui en fait la marque des hommes accomplis. Il n'a suffit donc alors que d'en faire un autoritarisme (religieux, puis idéologique) par lequel briser toute certitude aux hommes, toute stabilité par rapport à laquelle ils peuvent s'affirmer, l'un et l'autre ne se situant ailleurs qu'en leur monde.

 

L'économie est en effet une quête sans fin, une instabilité perpétuelle, une accumulation qui n'est que son seul but, jamais réalisée. Elle se nourrit du travail, de cette activité humaine animal qui n'a en elle-même aucun sens. Parce que fondamentalement, la vie n'en a pas non plus. Mais l'autorité a ce rôle indispensable dans une communauté humaine un tant soit peu équilibrée de donner ce sens nécessaire à l'accomplissement des hommes en son sein. Le travail devait par conséquent s'opposer à l'autorité, et instaurer à sa place une contrainte permanente sur l'activité des hommes, une peine éternelle sous l'emprise d'un autoritarisme totalitaire, aujourd'hui habilement maquillée sous les travers de la « liberté individuelle ». Ne peut-on d'ailleurs dire qu'aujourd'hui l' accomplissement » par excellence est l'enrichissement, l'accumulation d'argent ? Or, qu'est-ce que l'argent sinon du travail réifié ? Qu'est-ce que cet « accomplissement » alors sinon qu'un fétichisme du travail, de l'abêtissement humain ? Qu'est-ce qui rapproche l'indigent du bourgeois sinon la crédulité que seul l'argent, et la glorification du travail des autres, élève l'homme par-delà lui-même ?

 

La généralisation du travail et du consumérisme narcissique dans la société moderne a en outre engendré un autre aspect de la dégénérescence humaine : l'uniformité. En effet, c'est une caractéristique du travail que de tendre vers l'interchangeabilité des individus du fait de la baisse tendancielle des compétences due au besoin d'apprentissage minimal et mimétique. Contrairement à l'œuvre qui nécessite un savoir-faire et, par conséquent, par rapport à laquelle la notion d'autorité fait encore sens ainsi que l'inégalité avec qui elle fait corps, le travail n'implique aucune réelle maîtrise d'un vrai savoir-faire sinon une aptitude radicale à la banalité. Le travailleur n'a que sa propre soumission à transmettre à ses successeurs.

 

La société est le monde du travail « par excellence ». C'est en fait un non-monde dans lequel la seule activité se résume à participer à l'auto-accumulation du capital. Et en son sein, chaque individu est invité à ne s'en tenir qu'à cette extrémité qui est celle de ne se concevoir que d'une façon marchande. L'individu atomisé du monde moderne ne ressemble même pas à celui de la vieille sphère privée, l'homme attaché à la nécessité de son auto-subsistance dans l'intimité de son foyer, mais plutôt à une excroissance de la machine qu'il sert désormais. Mais c'est la société dans son ensemble qui est devenue machine, immense mécanisme géré par les courbes, graphiques et autres figures de statistiques. Et l'on peut effectivement d'autant plus encore l'affirmer aujourd'hui que la méthodologie du management, qui s'appuie sur l'utilisation simpliste des présupposées de la psychanalyse freudienne, a fortement tendance à « formater » les esprits dans le sens d'une uniformisation utilitariste.

 

Il en est qui regrettent le manque d'autorité dans ce monde ; ils feraient mieux d'en analyser la raison ! D'autant plus qu'ils ne voient pas à quel point ils sont soumis comme tout à chacun à un autoritarisme dont nous ne savons que trop rarement discerner la nature et le caractère sournois. La victoire du travail sur l'autorité accompagne l'avènement du silence !

 

Yohann Sparfell

Le travail contre l'autorité

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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