20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 21:07
La flagellation du Christ – Michelangelo Caravaggio

La flagellation du Christ – Michelangelo Caravaggio

Libido sciendi

 

 

Extrait de Michel Maffesoli, L'Ordre des choses, CNRS éditions, 2014, pp.250-260

 

 

 

« Professer la vérité avec amour (alétheontes en agapé). »

Saint Paul, Éphésiens, IV, 15.

 

 

Au-delà de la paranoïa intellectuelle, tout autre est la démarche, humble, de ceux s'attachant à l'ordre concret des choses. Ils sont, tout à la fois, des « maîtres de lecture » et des « maîtres de vie ». Refusant la dichotomie entre la science et la sagesse conduisant à l'asthénie de la pensée, ils se souviennent que l'essence primordiale du Penser est chose commune : ce qui met en jeu tous les sens et les sens de tous. Cette unicité on la retrouve dans la démarche mystique de Maître Eckart1, mais il est instructif de noter que c'est cette liaison du savant et du spirituel qui lui permet de s'adresser au public cultivé, comme aux moniales non lettrées. En bref, la connaissance, issue de l'expérience populaire, est en phase avec la vie vivante, propre à la communauté en son ensemble.

Le Penser comme « sens commun » est une manière d'envisager le Réel derrière la réalité. Ou mieux, de saisir la réalité du Réel. C'est pousser jusqu'à son ultime conséquence ce que furent les découvertes de certains penseurs d'envergure. Par exemple Schopenhauer rendant attentif, au-delà du filtre de la raison, à la prégnance de la volonté. Ou encore Nietzsche subordonnant la culture aux instincts. Et bien sûr Freud soulignant, en tous domaines, le rôle de la libido. Il s'agit là, en son sens strict, d'inventions : ce faisant venir à jour (in venire) ce qui est déjà là. Le rapprochement avec la mystique est d'actualité, en ce que cette démarche s'emploie à mettre en œuvre toutes les potentialités de la vie. Et à le faire d'une manière paroxystique.

En cette corrélation, la subjectivité, loin d'être un obstacle, est la condition sine qua non de l'acte de connaissance, ce qui permet de fonder la réversibilité entre la vérité et l'expérience. Ou encore à enraciner la vérité dans cette expérience se manifestant dans la vie effective, c'est-à-dire dans tous ces « faits », du plus anodin au plus important dont la sédimentation constitue, sur le long terme ce qu'il est commun d'appeler culture.

Voilà bien, au-delà de la simple critique, qui fut l'instrument de choix de la connaissance moderne, le retour à la radicalité comme (re)découverte des racines fondamentales. En particulier de ces racines élémentaires que sont les instincts, les humeurs. En un mot : l'émotionnel, tel que l'envisage la phénoménologie allemande, c'est-à-dire le Stimmung ; en son sens fort la tonalité dans laquelle baigne la communauté. La critique est devenue posture, ou mieux une pose sans grand intérêt. C'est une formule vide de sens ; et ce parce qu'elle a déserté la vie vécue. La radicalité, quand à elle, est autrement plus pertinente en ce qu'elle essaie de dire l'entièreté de l'expérience mondaine.

Pour exprimer cela, j'ai proposé d'utiliser un oxymore : la raison sensible2. C'est la pensée augmentée par le goût. « Raison composée », à la manière de Charles Fourier, où la passion enrichit cette propension à connaître, belle spécificité de l'humaine nature. Dans une telle composition, les affects démultiplient les potentialités de la raison. L'inverse étant, bien entendu, également vrai. C'est cela l'entièreté de l'être, en ses dimensions personnelles et sociales. C'est cela qui se manifeste dans la reviviscence multiforme du désir, dans le souci du qualitatif, et, plus généralement, dans l'hédonisme diffus ne pouvant être réduit à un simple « bien-être », mais qui est une inconsciente tension vers un « plus-être » collectif.

La raison sensible tient donc les « deux bouts de la chaîne ». Elle assure la solide concaténation de ce que l'on avait pris l'habitude de séparer. J'ai cité, en ce sens, Arendt à propos du Penser passionné. Ce n'est pas autre chose qu'affirme Heidegger : « Mais la poésie qui pense est en vérité la topologie de l'Être3 ». C'est cela qui constitue l'expérience de la pensée. Non pas le « je pense » de 'étroite conscience individuelle, pivot essentiel de la connaissance moderne, mais bien cette expérience annihilant le petit soi dans le Soi plus vaste du donné mondain. Ce Soi où interagissent les éléments naturels et culturels, les dimensions rationnelles et passionnelles, les vivants et les morts, le profane et le sacré. Expérimenter c'est mourir à soi pour naître à l'Autre. C'est bien cela que s'emploient à déchiffrer la pensée et la poésie en leurs corrélations fécondes.

Il se trouve qu'une telle « tonalité » est chose vécue dans la vie de tous les jours. En reprenant une image connue, c'est ce qui constitue l'atmosphère mentale de cet « homme sans qualité » qui, sur la longue durée, assure la perdurance du vivre-ensemble. Pour le dire en des termes qui me sont chers, ce qui sert de fondement à la puissance sociétale, alternative au pouvoir social. C'est cela la socialité de base ou la centralité souterraine dont on ne redira jamais assez qu'elles constituent le substrat irréfragable de tout ensemble social. Pareto parlait, pour le désigner, de « résidu ». Mot judicieux pour désigner ce qui ne se fragmente ou ne se divise pas.

Et c'est bien pour aborder ce Réel caché, et non moins présent, qu'il faut savoir mettre en œuvre l'empathie (Einfühlung), véritable pénétration intuitive, grâce à laquelle s'opère cette véritable copulation mystique qu'est la libido sciendi. Car il y a du désir dans la connaissance. Ce qui est perceptible dans le lyrisme propre à la parole féconde qui selon l'expression de Nicolas de Cue (Sermon du 23 janvier 1457), fait qu'un prédicateur « animé du feu de l'esprit peut embraser des charbons éteints ». Qui n'a pas expérimenté une telle métaphore ? Tant il est vrai qu'en diverses occasions : discours politiques, cours magistral, conférence publique, les mots exprimant la vie vécue deviennent, sans coup férir, paroles fondatrices.

Pascal rappelle que « le cœur a son ordre, l'esprit le sien ». Ordre : ce qui permet l'agencement du divers en une unicité harmonieuse. La manière d'agir de l'esprit est celle de la démonstration, celle du cœur étant la « monstration », ce qui favorise « l'échauffement » des sentiments4. Et il est frappant de voir revenir, de multiples manières, un ordre de la charité que l'on croyait relégué dans les oubliettes de l'obscurantisme médiéval. Mouvement caritatif divers, réseaux de solidarité sur Internet, bienveillance se diffractant dans de nombreuses émissions télévisuelles, foisonnement des ONG ayant pour objectif la générosité de base, en bref le mutualisme est tendance. Il exprime concrètement le (re)nouveau de la conjonction de l'esprit et du cœur, ou de la raison et de la passion.

Rappelons encore Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », mais qui n'en sont pas moins opérantes dans la vie de tous les jours. Tout comme la poésie et la pensée ont, en des époques de haute culture, partie liée, il en est de même de l'art et de la science, qui se fécondent mutuellement. C'est cette conjonction que l'on retrouve fréquemment dans les histoires humaines, qui permet de comprendre le rôle fondateur de la passion dans toutes les manifestations de la vie sociale, y compris le politique. Les croyances, les délires, les fictions sont comme autant de modulations du substrat affectuel de tout vivre-ensemble. Les constitutions politiques, les normes juridiques, les règles positives ne viennent qu'après coup : « la loi suit les mœurs » (Durkheim). Et ce principe, faisant fondement et autorité, accorde au désir la place qui est la sienne : la première.

Pour Spinoza, en effet, « bien que le désir de l'homme soit déterminé par un bien objectif, c'est du désir lui-même que l'objet désiré tient sa valeur propre5 ». Sentence craquante de sens ! On ne peut plus claire et précise. Et de poursuivre : « Il ressort donc de tout cela que nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons, ne le poursuivons ni ne le désirons, pas parce que nous jugeons qu'il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu'un objet est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons, et le désirons ».

Le mot « désir » ayant souvent mauvaise presse, peu importe le vocable employé. L'essentiel est ce qu'il désigne. En la matière la force intense étant à l'œuvre dans le donné mondain. La dynamique profonde animant la nature, cette phusis traversée de flux souterrains, d'instincts et de pulsions que nous sommes loin de dominer. C'est l'élan vital, quelque peu mystérieux, mais toujours présent tout à la fois dans l'environnement naturel et social. Effervescence païenne que l'on retrouve dans les diverses panthéismes ayant marqué de nombreuses cultures et qui tend à caractériser la sensibilité écosophique propre à la modernité.

C'est Goethe, dit-on, qui parla du « funeste instant » où triompha le dualisme. Ce qui est certain, c'est que ce dernier engendra une méfiance vis-à-vis des sens et du sensible. Dès lors, l'homme et le Réel furent découpés en rondelles étanches les unes aux autres. Ce qui aboutit, outre la dévastation du monde et des esprits, à l'élaboration d'un rationalisme mortifère sécrétant des visions du monde on ne peut plus abstruses, ad usum delphini : c'est-à-dire pour les protagonistes des querelles bysantines.

Dans l'atmosphère sismique caractérisant le renversement des valeurs modernes, c'est là contre qu'est en train de renaître le réalisme contemporain qui, en une interaction sans fin, conforte l'unicité de la réalité sensible et du Réel spirituel. Non plus un dualisme réducteur, mais une réversibilité amplificatrice. Ce qui est en œuvre dans les diverses philosophies de la vie qu'il est de bon ton de tenir pour quantité négligeable. Ne serait-ce que parce qu'elle relativise une causalité unique, et met l'accent sur le « pluricausalisme » dont la fécondité caractérise ce que Max Weber nommait le « polythéisme des valeurs ».

La réalité, économique, politique, sociale, par crainte de fourmillement vital, a besoin de lois tout à la fois rigides et abstraites. C'est tout autre chose qui est en jeu dans le Réel qui, dans sa complexité, est tributaire de ce nomos, terme grec qu'il est bien difficile (et abusif) de traduire en « loi », tant il signifie le principe générateur, directeur, organisateur, propre à la vie vivante en son accroissement. Le « nomos de la terre6 » est une force irrésistible s'exprimant dans un vouloir-vivre têtu qui, malgré les impositions, les aliénations, les exploitations multiples et diverses, assure, sur la longue durée, la perdurance de l'espèce humaine en son site naturel. C'est cela que je nomme le donné mondain.

C'est ce nomos interne, à forte charge érotique qui s'emploie régulièrement à arracher la vie aux illusoires arrière-mondes dont sont pétris les divers dualismes philosophiques ou moraux. Il est cause et effet de ce saisissement radical à partir de l'expérience vécue particulièrement évident dans les modes de vie et de penser propres à l'époque contemporaine. Il est, en effet, frappant d'observer la tonalité équilibré la caractérisant. Celle de la raison et du bon sens, du naturel et du culturel qui, ainsi que je l'ai souvent indiqué, constitue une véritable harmonie à partir de la tension.

Attitude exprimant cette grande santé vitaliste ordonnant en un mixte fécond l'imagination, l'expérimentation, et l'intellectualisation. Voilà qui peut permettre ces deux maximes antagonistes et « en apparence incompatibles : celle d'une immersion minutieuse et celle de la distance libre7 ». Judicieuse remarque du philosophe Adorno ne valant pas seulement pour la démarche théorique, mais particulièrement pertinente pour l'expérience existentielle en ses diverses modulations. Équilibre entre la distance et l'immersion, voilà bien une posture juste n'étant pas « pose » simulée ; très précisément en ce qu'à l'encontre du « devoir-être » moraliste, elle laisse apparaître ce qui doit l'être, justement l'être en son propre devenir.

C'est cette libido sciendi qui, en faisant coïncider les contraires, accompagne le dynamisme et la fécondité de cette « terre-mère » (Edgar Morin) que l'on a avec constance saccagée8. Ce qui, dans la fibre païenne, déjà évoquée, permet ce que chante le poète : patuit Dea9 (elle se révéla la déesse). Métaphore pour indiquer la force irrépressible du vitalisme populaire nécessitant, à l'encontre de la sinistrose et du catastrophisme propres à l'ambiance intellectuel de l'époque, une vraie appétence pour cette vie et pour l'allégresse fringante de la socialité de base.

Celle-ci est, certes, cachée, mais non point présente dans le secret de la vie quotidienne. Max Weber rappelait qu'il fallait « être à la hauteur du quotidien ». C'est, en effet, dans ses plis, échappant au regard de « Big Brother » et aux diverses injonctions morales, que se trouve le vitalisme de la vitalité. C'est là que niche, insensible aux pouvoir politiques, économiques, religieux, la Puissance populaire d'obédience quelque peu anarchique : celle qui reconnaît l'ordre sans l'État. C'est dans le secret de la vie effective que s'élabore la bienveillance nécessaire à tout vire-ensemble. C'est l'intime secret qui suscite l'ex-time affiché. C'est dans ce que Heidegger nommait « la tendresse intense de l'intimité10 » que se développe cet ordre de l'amour (ordo amoris) requérant une démarche intellectuelle qui soit en phase avec lui : la libido sciendi.

Il y a de l'intensité dans le secret du vécu, et c'est ce qui échappe aux pensées courtes et aux esprits pressés. Mais pour que soit établie une intelligence du donné, c'est-à-dire unir ce qui doit l'être, permettre de rassembler ce qui est épars, la tâche n'est pas, forcément, aisée, mais elle est prospective. Et surtout en pertinence avec le temps qui ne se laisse plus illusionner ou impressionner par des systèmes théoriques tout aussi abstraits que plaqués, mais qui est avide d'un Réel dont la richesse ne s'accorde plus avec l'utilitarisme moderne.

L'esprit du temps est luxueux. Luxe qu'il faut comprendre en un de ses sens : ce qui n'est pas, seulement, fonctionnel, une « luxation » de la vie en quelque sorte. Puis-je ici, une fois n'est pas coutume, m'abriter derrière Bourdieu qui, reprenant une analyse Panofsky, tente de comprendre le goût, quelque peu exubérant de l'abbé Suger qui, pour la construction des édifices religieux, par exemple la basilique de Saint-Denis, s'oppose à la sévérité rigoureuse de saint Bernard : « On ne peut que mettre en relation le goût de la splendeur et du luxe que Suger ose affirmer et imposer contre les raffinés de son entourage avec d'autres traits, tels que son goût pour la fréquentation des grands ou la préciosité un peu prétentieuse de son style. Et si, avec M. Panofsky, on ajoute un dernier trait, la petite taille de Suger, on peut voir dans une attitude libérée à l'égard de la « petitesse physique » et surtout sociale, le principe générateur et unificateur de cette personnalité singulière et, par là, le principe qui permet de comprendre et d'expliquer la forme singulière de son action novatrice11. »

Voilà une analyse de l'aspect novateur de la préciosité, du plaisir de choquer des « raffinés » ou du « goût du luxe » que je me suis amusé à appliquer à un président de la République française12. Mais au-delà du cas spécifique des individus en question, l'importance est de voir en quoi ils sont en phase avec l'époque, en quoi ils en représentent le « principe » et comment ils cristallisent ce dernier.

En la matière, pour rester dans le droit fil du chemin de pensée emprunté ici, montrer comment l'irruption du désir, et du plaisir d'être, comment la prise en compte de l'inutile peuvent être le ciment d'une société donnée. Ce qui incite à penser ce qui, en son sens strict, se présente comme une éthique de l'esthétique, celle de l'Homo eroticus.

C'est le (re)nouveau d'une telle énergie parcourant, d'une manière explosive, ou dans la discrétion, le corps social, qui en appelle à une connaissance sachant, avec justesse, en rendre compte. C'est ainsi qu'à l'idéalisme intellectualiste, il convient d'opposer un « réalisme » sachant composer passion et raison. Goethe, dont nombres d'analyses anticipatrices préfigurent le romantisme, notait : « Das Schaudern ist der Menschheit bestes Teil », le frisson sacré est la meilleure part de l'humanité (Second Faust).

C'est ce tremblement qui, d'une manière brutale, parcourt à nouveau le corps social. Ses modulations politiques, culturelles, sociétales, sont légions. Ce « frisson sacré » révèle, au grand jour, le fourmillement vital de ce monde souterrain qu'est la société officieuse aux soubresauts aussi violents qu'imprévisibles. Par là s'exprime le principe générateur d'un Réel aux potentialités insoupçonnées. Le défi est lancé. La tâche de Penser est, dès lors, bien définie : dresser les contours et repérer les conséquences sociales de ce que l'on peut, sans hésitation, nommer Eros énergumène !

 

1B. Beyer de Ryke, Maître Eckart, une mystique du détachement, Éditions Ousia, 2000, p. 33.

2M. Maffesoli, Éloge de la raison sensible (1996), La Table ronde, 2005. Sur Charles Fourier, cf. P. Tacussel, L'Imaginaire radical. Les mondes possibles et l'esprit utopique selon Charles Fourier

3M. Heidegger, « L'expérience de la pensée », in Questions III, p. 37

4J. Maritain, De la sagesse augustinienne, in Œuvres, DDB, 1975, p. 604-605

5B. Spinoza, Éthique, partie III, prop. 9, scolie, PUF, 1990, p. 165 ; cf. aussi Charles Baladier, Eros au Moyen-Âge, Éditions du Cerf, 1999, p. 54.

6C. Schmitt, Le nomos de la terre, PUF, 2001.

7T. Adorno, Trois études sur Hegel, Payot, 2003, p. 94 ; cf. aussi p. 134 et 139.

8E. Morin, Un paradigme perdu, la nature humaine, Seuil, 1979 et E. Morin, A. B. Kern, « Terre-Patrie », Seuil, 1996.

9Virgile, Énéide, I, 405.

10M. Heidegger, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976, p. 27.

11P. Bourdieu, postface à E. Panofsky, Architecture gothique et pensée scolastique, Éditions de Minuit, 1967, p. 165-166

12Cf. M. Maffesoli, Sarkologies. Pourquoi tant de haines ?, Albin Michel, 2011

Libido sciendi (par Michel Maffesoli)

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« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la déversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral, peut-être deux fois millénaires, soit ! mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, conservateurs révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma confédéraliste, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, de l'écologie social et du communisme national communautaire)

 

 

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