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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 10:08
Les jardiniers – Gustave Caillebotte

Les jardiniers – Gustave Caillebotte

Voici un texte d'Édouard Berth qu'il est important à sa lecture de replacer dans le contexte de l'époque à laquelle il a été écrit, mais qui n'en a pas moins pour autant une grande puissance d'évocation pour les combats à venir...

Y.S.

 

L'ordre vital

 

 

 

Par Edouard Berth

 

Extrait de Les méfaits des intellectuels, éd. KontreKultur, pp. 205-215

 

 

Deux choses, écrivait Proudhon, souffrent aussi peu que possible l'autorité : c'est l'amour et le travail. C'est dire que l'idée d'un ordre essentiellement gouvernemental est une idée, non de producteurs, de travailleurs, mais une idée de gens qui vivent en dehors de la production et prétendent la dominer pour en être les parasites ; par conséquent, une idée de bourgeois, d'échangistes, de marchands ; une idée d'intellectuels et de politiciens. M. Bergson, dans son Évolution créatrice, nous montre, par une fine et subtile analyse de l'idée d'ordre, que ce qu'on imagine comme étant l'absence de tout ordre, comme étant le désordre et l'anarchie, c'est tout simplement l'absence de l'ordre auquel on est habitué ; en l'espèce, de l'ordre géométrique ; mais qu'il y a un ordre vital qui, pour être tout l'opposé de l'ordre géométrique, n'en est pas moins un ordre, et même un ordre bien supérieur. On pourrait dire de même, que l'ordre gouvernemental est, dans le domaine politique, l'analogue et l'ordre géométrique ; c'est celui auquel on est habitué, voilà tout ; et que l'anarchie, ce spectre qui hante nos bourgeois... socialistes, et qu'on conçoit comme l'absence de tout ordre, est un ordre sans doute tout opposé à l'ordre gouvernemental, mais un ordre tout de même, et même un ordre bien supérieur, l'analogue de l'ordre vital. Et remarquez que l'analogie est d'autant plus exact que, si la géométrie est la forme naturelle de notre intelligence, le gouvernement semble, lui aussi, la vocation naturelle de nos intellectuels : intellectuels et politiciens sont d'accord pour faire du métaphysique un prolongement du physique, lui-même conçu geometrico more, et du social ou économique un prolongement du politique ou gouvernemental. Mais la vérité, c'est que le métaphysique est l'inverse du physique, tout comme le social est l'inverse du politique ou du gouvernemental. Seulement, pour admettre cette inversion, il faut se placer au point de vue d'une philosophie de la production, d'une philosophie de la création. La philosophie de M. Bergson est précisément cette philosophie de la création : s'étonnera-t-on encore que les syndicalistes révolutionnaires puissent l'utiliser1 ?

On a dit : savoir, c'est prévoir ; on a dit aussi : gouverner, c'est prévoir ; c'est sans doute que la science était conçue sur un type politique ; on sait assez, du reste, combien Auguste Comte était entiché de hiérarchie et de gouvernementalisme. Et si l'on réfléchit que, comme le dit M. Bergson, « la science moderne est fille de l'astronomie, qu'elle est descendue du ciel sur la terre le long du plan incliné de Galilée » (p. 362), et qu'il n'y a pas de science où savoir soit davantage prévoir et calculer à l'avance la marche des phénomènes, on ne s'étonnera plus qu'on ait pu concevoir une science politique, une science sociale, qui fût capable de prévoir les actes sociaux des hommes. Mais évidemment, pour admettre la possibilité d'une telle science, il faut assimiler chaque unité humaine à une unité planétaire, et c'est alors le triomphe de l'ordre géométrique, de l'ordre gouvernemental, c'est-à-dire un ordre dans lequel le temps, le temps-invention, le temps-liberté, ne compte pour rien ; un mécanisme parfait, la réalisation de ce mathématisme universel, que rêve obstinément la science moderne.

Mais veut-on aller au fond des choses et rechercher la raison fondamentale de la résistance qu'on oppose à l'idée d'un ordre libre ? Sorel l'a très bien dégagée : « Les anciennes philosophies, écrit-il, se rendait très mal compte des déterminations sociales ; tantôt elles introduisaient un mécanisme rigide, tantôt elles supposaient une mobilité infinie de la volonté ; ces deux attitudes correspondaient à deux régimes politiques : la première, à des sociétés dans lesquelles les masses agissent sans penser, sous l'action de la coutume, sous la terreur du despotisme ou sous l'impulsion de démagogues ; la seconde, à des oligarchies dont les membres sont habitués à satisfaire tous leurs caprices. Les déterminations révolutionnaires, que nous avons surtout intérêt à connaître aujourd'hui, sont à la fois libres et stables, parce qu'elles dépendent de la conscience profonde de gens qui ne prétendent point s'élever au-dessus de la condition populaire. C'est justement de cette liberté que traite la philosophie de M. Bergson. » C'est pourquoi, pour le dire tout de suite, la syndicalisme révolutionnaire se distingue si profondément et du socialisme politique et de l'anarchisme : le socialisme politique, manifestement, correspond au premier type ; il envisage le prolétariat comme une masse qui doit agir sans penser, sous l'impulsion de chefs démagogues ; et il a de la société une conception hiérarchique, autoritaire, saint-simonienne ; l 'anarchisme, au contraire, correspond au second type : c'est, étendu à tous les hommes, le point de vue d'une oligarchie habituée à satisfaire tous ces caprices et pour qui la volonté, par conséquent, est douée d'une mobilité infinie ; l'anarchisme conçoit l'ouvrier sur le modèle du bourgeois intellectuel, qui, n'étant engagé dans aucun lien historique et social et ne faisant parti d'aucun atelier – libre d'une liberté absolue et transcendantale – ne connaît d'autre règle que sa fantaisie et ne veut se plier à aucune discipline. Il faut ajouter, au surplus, que les deux types se complètent fort bien, car nos démagogues veulent bien de la discipline pour les masses qu'ils prétendent diriger, mais non pas pour eux : eux, ils planent au-dessus de ces masses mécanisées ; et ils entendent bien échapper à toute règle, à toute loi, comme à tout contrôle. Tous deux – le socialisme politique et l'anarchisme – ne prennent-ils pas l'ouvrier en dehors de l'atelier, le premier comme citoyen, et le second comme homme ? La démocratie électorale, nous l'avons vu, n'est-elle pas comparable à un mécanisme aveugle, et si l'anarchisme se réalisait jamais, ne serait-ce pas une sorte d'abbaye de Thélème2 ? Et quand le socialisme politique pense à l'atelier, ne le transforme-t-il pas aussitôt en « réunion électorale », et l'anarchisme en « club d'esthète » ?

Le syndicalisme révolutionnaire, au contraire, prend l'ouvrier dans l'atelier ; ce n'est plus le citoyen, ce n'est pas l'homme abstrait qu'il envisage en lui, c'est le producteur – et le producteur d'un atelier libre, autonome, où l'ancienne autorité mystique du Maître s'est fondue dans la discipline impersonnelle, purement technique et objective, du travail ; où la force collective ouvrière, dégagée de toute tutelle, parvenue à l'autonomie, est désormais, à elle seule, l'âme de la production. Nous nous trouvons en présence de déterminations sociales qui, en effet, sont à la fois libres et stables ; ce n'est plus l'ordre purement mécanique de l'État, où les volontés sont juxtaposées comme les pièces d'une machine, et ce n'est pas la fantaisie anarchiste, celui-là ayant toujours servi d'ailleurs à garantir celle-ci (les gouvernants ne sont-ils pas les « anarchistes » d'en-haut, dont les caprices sont d'autant plus libres que les masses sont plus mécanisées?) ; mais c'est la force collective populaire enfin maîtresse d'elle-même et cessant de s'aliéner entre les mains de l'État pour constituer un organisme libre, autonome et vraiment spirituel, c'est-à-dire social ; ou encore, pour reprendre les expressions de Marx, « c'est l'homme, reconnaissant et organisant ses forces propres comme des forces sociales et ne séparant plus de lui la force sociale sous forme de force politique » ; autrement dit, ce que nous avons appelé « la mort de l'État ».

L'État a été jusqu'ici le support des concepts sociaux ; au-dessus des volontés individuelles, isolées, dispersées et non organisées, il apparaissait comme le seul lien social, lien nécessaire, lien providentiel ; et il semblait impossible qu'on puisse envisager un seul instant sa disparition : car, devant cette hypothèse, les hommes se reculaient, épouvantés, comme s'ils se fussent soudain trouvés devant le vide. Eh quoi, être réduit à la chétive individualité, l'horizon individuel pour tout horizon ! L'individu lui-même sentait qu'une telle réduction équivalait pour lui à un vrai suicide. C'est pourquoi l'anarchisme ne fut et ne sera jamais populaire ; quelques intellectuels, des esthètes, des littérateurs en mal de paradoxes, peuvent bien se dire anarchistes, rêver ce qu'ils appellent l'individu libre ; leur vie réalise déjà cette sorte de vide social, cette réduction de la vie spirituelle à la seule fantaisie et au seul caprice individuels. Mais ce ne peut être là un rêve populaire. Le peuple se sent, s'éprouve un être collectif, un être social ; et pour lui, comme pour Proudhon, l'être, c'est le groupe ; le groupe, non la foule ou le troupeau, le tas grégaire : car il ne se rencontre peut-être nulle part ailleurs autant de types individuels originaux, de fortes personnalités, aux traits accusés et vigoureux, que parmi le peuple. Voyez le peuple courir au passage d'un régiment, courir aux revues, aux parades militaires : des esprits forts déplorent cet engouement populaire pour l'armée, ils l'interprètent comme une manifestation de servilité, de fétichisme, de superstition : l'éternelle bêtise des foules ! Les esprits forts, les beaux esprits, montrent par là qu'ils ne comprennent rien à l'âme populaire ; ce sont des décadents, gens profondément désocialisés, qui ont perdu dans le culte de leur Moi et de leur profond génie tout sens social, et, par conséquent, toute entente de la vie vraiment spirituelle. La vérité, c'est que, dans l'armée, le peuple se reconnaît lui-même ; l'armée est à ses yeux la manifestation glorieuse de son être collectif ; c'est l'État lui-même, c'est-à-dire le peuple s'hypostasiant, se divinisant lui-même, se voyant en beau, jeune, riche de vie, marchant à la victoire, ayant devant lui un infini de gloire et de conquêtes.

Et c'est pourquoi la désaffection du peuple pour l'armée, l'antimilitarisme et l'antipatriotisme sont choses si graves : c'est, tout le monde le sent bien, que cela signifie ni plus ni moins la mort même de l'État, l'État se vidant de son contenu populaire, retombant à plat sur lui-même, flasque, comme une cosse vide. Mais est-ce à dire que le peuple soit devenu anarchiste, au sens traditionnel du mot ? Pas le moins du monde. Il s'est passé simplement ceci : c'est que le peuple a pris conscience de lui-même dans les ateliers ; il a eu la révélation de sa force collective, de son être collectif, dans ces groupements de lutte que sont les syndicats ; et, dès lors, l'État, et ce qui incarne le mieux l'État, l'armée, n'a plus eu, à ses yeux, la valeur mystique du seul support réel de son être social : il a transporté sur lui-même, il s'est accordé cette valeur mystique ; les idées d'action directe et de grève générale n'ont pas d'autre sens. « Ce que nous mettons à la place des armées permanentes, disait Proudhon, ce sont les compagnies industrielles »3. Et voici comment Proudhon s'exprimait au sujet de ces compagnies : « Enfin apparaissent les compagnies ouvrières, véritables armées de la Révolution, où le travailleur comme le soldat dans le bataillon, manœuvre avec la précision de ses machines ; où des milliers de volontés, intelligentes et fières, se fondent en une volonté supérieure, comme les bras qu'elles animent engendrent par leur concert une force collective plus grande que leur multitude même »4. N'est-ce pas là une parfaite transposition de ce qu'on pourrait appeler l'ordre militaire à l'ordre ouvrier ?

Véritable armées de la Révolution : les voici en branle ; elles ne partent plus à la conquête de l'Europe ; elles ne sont plus la vivante incarnation de l'État français moderne, audacieux et conquérant, voulant façonner le monde à son image ; les temps sont finis de la démocratie héroïque et guerrière, qui acheta ses titres de noblesse sur les champs de bataille de Valmy, de Jemmapes et de Fleurus ; la bourgeoisie est devenue pacifiste, et le peuple est devenue antimilitariste ; mais elles partent à la conquête de l'atelier libre, et, devant elles, s'ouvre l'horizon infini de la production moderne, débarrassée de toute entrave et libre de toute tutelle, animée d'un rythme prodigieux et ivre d'ambitions formidables. Le premier ennemi rencontré, c'est le patronat, le capitalisme, voulant à tout prix maintenir son autorité mystique et son hégémonie dans cet atelier que, sans doute, il a édifié, mais dont les ouvriers sont aujourd'hui déjà plus véritables possesseurs que lui-même ; et, derrière le patronat, voici se dresser l'État, et tout ce qui dépend de l'État : tout le monde des parasites de la politique, de la bureaucratie, de la finance, de l'intelligence ; tout le vieux monde « doré, paré, fainéant », les anciennes classes précapitalistes et les nouvelles classes bourgeoises, tous suspendus aux basques du Pouvoir, dont ils attendent le salut par l'écrasement des producteurs ; les voici en branle ; les grèves succèdent aux grèves ; et leur rythme va s'accélérant, chaque jour plus précis, plus sûre et plus audacieuse l'attaque ; jusqu'à la grève générale, jusqu'au grand corps-à-corps final, où le Destin décidera qui, des non-producteurs ou des producteurs, devra dominer désormais le monde5.

Tel est le mythe de la grève générale. Il exprime la résurrection d'un peuple, prenant conscience de lui-même, de sa personnalité complexe, de son unité spirituelle, comme d'un tout indivisé : en face de l'intellectualisation croissante, c'est-à-dire de la matérialisation croissante de la nouvelle décadence, comme autrefois le christianisme en face de la décadence romaine – en face de cette « détente » générale, de cette « extension » dans l'espace social, où chaque individu est redevenu une monade isolée et close, un atome, une pauvre unité réduite à sa misère physique et morale, replongée dans la barbarie raffinée d'un égoïsme animal, et rendue, à force de civilisation, à la liberté de l'état de nature – en face de cet éparpillement, de cette pulvérisation, de cette atomisation, où plus rien de social ne subsiste, aucune unité spirituelle, aucune cité, aucun droit, un peuple se reforme autour des ateliers, dans les syndicats, dans les grèves, un peuple, c'est-à-dire une unité spirituelle, une cité nouvelle, un droit nouveau, une civilisation nouvelle ; le mouvement de tension ramenant à l'unité les éléments épars ; l'acte simple et indivisé, l'acte créateur, dont l'entendement matérialiste ne saurait épuiser la riche infinité et devant lequel toujours il s'arrête étonné, sceptique et gouailleur, lui, le critique impuissant ; car Apollon ne sait pas créer, il ne sait qu'organiser, classer, ordonner ; qu'il laisse donc à Dionysos toute la liberté de ses créations : lorsque Dionysos aura créé dans l'enthousiasme et le délire mythiques, apollon pourra venir : « l'âge des amours, dit Proudhon, est l'époque de l'explosion du sentiment juridique6 » et si l'idéal doit être au service du Droit, sans l'idéal, le Droit demeure inerte et stérile.

Le socialisme politique, avec Guesde, était parti d'une intuition aiguë de la lutte de classe ; mais pour avoir transporté cette intuition sur le terrain démocratique et parlementaire, sur le terrain bourgeois, sur le terrain de l'échange, il s'est vu enliser chaque jour davantage. Ce fut un mouvement croissant d'intellectualisation et de matérialisation, où tout enthousiasme révolutionnaire avait fini par disparaître. Le syndicalisme, avec le mythe de la grève générale, revient donner au socialisme une vigueur nouvelle qui, cette fois, n'est plus exposée à se perdre ; mouvement de producteurs sur le terrain unique de la production, avec, à l'horizon, une révolte générale des ouvriers de tous les ateliers soulevés d'un seul élan – c'est l'échange, le concept et l'État, cette fois, nettement dépassés et transcendés ; et c'est la fin de la domination dans le monde des marchands, des intellectuels et des politiciens.

 

 

1Cette opposition du politique et du social est précisément ce que méconnaît la démocratie, qui, muant tout le social en politique, fait évanouir, autrement dit, la société dans l'État. Or, la société doit être une anarchie positive, un ordre libre, l'ordre vital de M. Bergson ; l'État, au contraire, par nature, est statique, conservateur ; son rôle, précisément, est de faire contrepoids à l'anarchie civile qui, sans lui, dégénérerait en anarchie pure et simple, comme, sans la nécessaire réaction de la société, l'État lui-même dégénérerait en pure autocratie. La démocratie prétend extraire électoralement l'État de la société : elle n'aboutit qu'à frapper l'État et la société d'une double et radicale impuissance, impuissance de l'État qui, sorti de l'élection, n'a plus aucune force devant les prétentions naturellement anarchistes des citoyens ; et impuissance de la société, qui, dévorée par un État à la fois monstrueux et faible, énorme et poussif, se voit paralysée dans son libre essor. Ce qu'il faut, c'est redonner à l'État et à la société leur indépendance réciproque et leur réciproque liberté de mouvement, en les cantonnant l'un et l'autre dans leur domaine respectif. L'État ou l'autorité est un, et la société ou la liberté un autre ; ni la société ne saurait se concevoir sans État, comme le croient à tort tous les anarchistes modernes, ni l'État dévorer la société, comme le veulent tous les étatistes ; mais, de leur libre antagonisme, doit résulter l'équilibre social et la paix civile (qu'il ne faut pas confondre avec la paix sociale). Quand le syndicalisme disait conspirer la mort de l'État, il n'entendait exprimer par là que l'absolutisme de sa propre notion ; ce n'est pas à un absolu de se limiter lui-même et de concevoir, ce qui est contradictoire, sa propre relativité ; mais si l'État existe, un État digne de ce nom, cet absolutisme est ipso facto ramené à la raison et à l'ordre dont, sans ce contrepoids nécessaire, il tend naturellement à exorbiter. (Note de 1913)

2Utopie décrite par Rabelais dans Gargantua (chapitre LVII) [NDE]

3Idée générale de la Révolution, p. 259

4Idée générale de la Révolution, p. 232

5Je répète, pour ceux qui seraient tentés de voir ici une tendance un peu trop accusée à l'utopie (en fait, les grèves sont loin d'avoir pris ce rythme crescendo, et l'épopée des grèves, dont Sorel parlait un jour, ne s'est pas réalisée), qu'il faut se garder, au contraire, de donner à ce passage un sens utopique. Quand on interprète un mouvement social, il faut le prendre tel qu'il est et tel qu'il se conçoit lui-même, et ne pas substituer ses propres conceptions aux siennes : l'utopie a toujours un caractère individualiste et intellectualiste ; le mythe est une intuition sociale. Les écrivains bourgeois qui s'occupent de questions sociales ont toujours une tendance à ne voir dans l'ouvrier qu'une sorte de mineur ou de larbin : ils veulent bien rechercher ce qui pourrait faire de la condition ouvrière une condition meilleure ; ils reconnaissent qu'il y a des améliorations à apporter au sort des ouvriers et qu'il faut réparer les maux causés par la grande industrie ; mais ils ne veulent pas que ce soient les ouvriers eux-mêmes qui, librement, recherchent ce qui leur convient ; ils toujours le mouvement ouvrier avec des lunettes... jaunes. Ce qui fait au contraire la valeur sociale du mouvement ouvrier rouge (pour lui donner sa couleur vraie), c'est précisément qu'il est animé de cet esprit guerrier, générateur du droit et source de liberté ; les ouvriers ne veulent plus être traités en mineurs ou en larbins ; ils ont l'orgueil de vouloir être traités en hommes libres. Et c'est cet esprit de liberté, esprit invincible, qui effraie tant tous nos conservateurs, gens fort timorés ; ils prêchent le devoir, l'opposant au droit, traité par eux de rêveries métaphysiques malsaine (voir Auguste Comte). Que cet esprit de liberté engendre des excès, s'égare parfois ou dégénère en pure licence, c'est possible, c'est certain ; mais si la liberté ne comporte pas la capacité du mal comme du bien, de l'erreur comme de la vérité, ce n'est plus la liberté : l'erreur de tous les intellectualistes et dogmatiques sociaux, c'est de ne pas admettre la liberté du mal et de l'erreur. L'homme a été créé libre, cela veut dire, sans doute, que Dieu a voulu qu'il apprenne à ses dépens et à ses risques et périls, à travers des expériences malheureuses, terribles et souvent tragiques, à s'élever à la vérité et au bien. Dieu a jugé qu'un univers libre était plus parfais qu'un univers esclave ; il a préféré régner sur des êtres libres que sur des larbins. Le monde moderne est affamé de liberté : c'est sa grandeur, c'est aussi, si l'on veut, sa misère ; mais grandeur et misère sont toujours corrélatives. Tous les utopistes sociaux ne rêvent que de lui remettre des lisières, que de le faire rentrer, bien sage et résigné, dans les cadres d'un ordre immuable et figé. Eh, bonnes gens, soyez donc plus hardis et moins couards, et ne vous faites pas plus royalistes que le roi ni plus conservateurs que Dieu lui-même. Il n'y a qu'une chose qui donne du prix à la vie, c'est la liberté : sans elle, tout est insipide. Vous craignez ses excès : eh, trouvez donc des contrepoids, renforcez l'autorité, et vous aurez l'équilibre. L'équilibre ne peut se trouver dans la seule autorité ni dans la seule liberté ; mais il doit résulter, je le prétète une fois de plus, du libre antagoniste d'une autorité entière et d'une entière liberté. En dehors de là, il n'y a que despotisme et anarchie. Si le mouvement ouvrier moderne dégénère en pure licence anarchique, c'est précisément qu'il ne rencontre pas ou n'a pas jusqu'ici rencontré en face de lui une bourgeoisie assez énergique, pour lui résister de front : il n'a trouvé qu'une bourgeoisie couarde et poltronne, une bourgeoisie pacifiste et humanitaire, que la peur fait toujours capituler ou qui, par sa trop molle résistance, corrompt son assaillant. Loin donc de se plaindre que les ouvriers aient l'esprit trop libre, il faudrait plutôt déplorer la trop grande facilité qu'ils ont à suivre des directions étrangères et à se contenter, comme idées, des ragots que leur passent des bourgeois décadents. Il n'y aura de mouvement ouvrier sain et véritable que le jour où, la bourgeoisie ayant cessé de vouloir faire du patronage et se contentant d'être ce qu'elle doit être, une évocatrice hardie de forces productives, ne donnera plus dans aucune espèce de socialisme : ce jour-là, les ouvriers, livrés à eux-mêmes et à leurs seules forces, prendront peut-être aussi une conscience plus nette et plus claire de leurs véritables intérêts, et nous aurons peut-être enfin une lutte de classes digne de ce nom, et non plus ces obscures et infécondes rivalités de classes démocratiques, se disputant autour du râtelier, toujours trop peu garni, de l'État-Providence. Le mouvement ouvrier, concentré sur le terrain économique, sans alliage de bourgeois, d'intellectuels et de politiciens, pourra prendre cette allure grandiose et épique, qui fera atteindre tout ensemble à la société bourgeoise sa perfection historique et à la classe ouvrière sa pleine maturité sociale. Les grands mouvements historiques sont toujours de grands mouvements épiques. Que serait la grande Révolution française sans les guerres de la Révolution et de l'Empire ? Ramenée aux seules luttes des clubs et des assemblées, aux seules Journées, elle apparaîtrait sous un jour bien misérable et bien prosaïque. Ce qui fait sa grandeur, c'est évidemment qu'elle fut le passage d'un régime de devoirs à un régime de droits, à qui la gloire d'une épopée guerrière qui dura vingt ans donna droit de cité définitif dans l'Histoire. De même, dans l'esprit de sorel, l'épopée des grèves, si elle s'était déroulée sur le plan d'une véritable lutte de classes, devait donner au mouvement ouvrier une gloire immortelle et faire passer dans le trésor historique de l'humanité un droit nouveau : le producteur se serait élevé à la dignité impérissable de l'homme libre. Les intrigues d'une démocratie apaisement-détente ont fait jusqu'ici avorter cette épopée des grèves, et, comme dit Sorel, l'avenir de l'humanité se retrouve plongé dans la plus complète indétermination. Tout ce qu'on peut espérer, c'est que le demi-réveil bourgeois, qui semble se manifester à l'heure actuelle, aille en s'affermissant et force par réaction la classe ouvrière à se réveiller à son tour. Toutes nos espérances sociales reposent donc sur le double mouvement nationaliste et syndicaliste : il faut saluer dans Sorel et Maurras les deux maîtres de la régénération française et, j'ajouterai, européenne. (Note de 1913)

6Justice, 10e étude, p. 453

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Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

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