16 octobre 2016 7 16 /10 /octobre /2016 09:00
Jean Auguste Dominique Ingres – Étude anatomique d'un homme

Jean Auguste Dominique Ingres – Étude anatomique d'un homme

L'humanisme dévergondé

 

Par Chantal Delsol

 

 

(Extrait de l'ouvrage Les pierres d'Angle, À quoi tenons-nous ?, éd. Cerf, Paris, 2014, pp. 70-73)

 

L'humanisme dévergondé, l'anthropocentrisme forcené, c'est cette conviction selon laquelle, parce que l'homme est un roi, tout lui est possible. Quelle subversion du message ! Ainsi est franchi le saut (périlleux) qui va de la personne autonome à l'individu indépendant. Ce dernier bénéficie d'un pouvoir total et irresponsable. L'indépendance confère un pouvoir sans responsabilité. Ainsi l'individu subit-il de plein fouet, sans l'avoir prévu et sans savoir pourquoi, les conséquences de ses actes. Et ainsi s'instaure la crise du prométhéisme, qui représente l'architecture de la culture occidentale. La question est de savoir si cette culture peut se sortir de cette crise sans perdre l'essentiel de ce qui la fonde.

La radicalisation de l'anthropocentrisme a engendré cet homme maître et possesseur de la nature, dont la puissance s'avère inacceptable à tout point de vue – une puissance qui s'exerce sans réflexion ni responsabilité, et finit par tuer ce qu'elle touche.

L'individualisme est un leurre. On n'imagine pas une société où chacun s'imposerait de lui-même les règles morales sans y être incité d'une manière ou d'une autre. Seule une élite de sagesse (non une élite intellectuelle, ce qui est différent) le peut. La morale ordinaire et commune, soit les limites imposées à la volonté de l'individu, le sont par la pression sociale qui peut dépendre d'une religion ou d'un pouvoir. Le politiquement correct joue le rôle de la morale holiste. D'une certaine façon, nous sauvons les apparences de l'individualisme (« je fais ce que je veux »), mais nous vivons dans un monde où il faut faire et penser comme tout le monde, faute d'y perdre son honneur. Nous sommes fiers d'avoir abandonné les villages où l'on vous regardait vivre en vous jugeant, mais nous avons reconstitué des sociétés où la parole est surveillée. Les barbaries de l'individualisme ont engendré le retour d'une forme de holisme.

Il nous échapper à cette spirale funeste.

La crise écologique impose une rupture. Nous nous rendons compte que la pensée prométhéenne ne peut plus fonctionner : la nature traitée comme simple « environnement » est devenue une collection d'objets. La philosophie occidentale depuis la Renaissance est celle de la maîtrise exacerbée de l'homme sur le monde. Possession et domination. Mythe du progrès, développement infini, perversion du temps fléché qui devient destin de la puissance humaine. Nous finissons par croire qu'aucune difficulté ne nous résistera, que nous parviendrons toujours à résoudre les problèmes que nous avons soulevés.

La crise écologique nous impose de respecter un ordre naturel : nous nous rendons compte, pour la première fois depuis le début du prométhéisme, que nous avons dérangé un ordre sacré, autrement dit, précisément quelque chose qui ne dépend pas de nous alors que nous dépendons de lui, quelque chose qu'il ne faut pas déranger faute de détruire celui-là même qui se permet la destruction pour son propre intérêt. En cela, le moment est solennel : en raison de tout ce que cela signifie en terme de rupture mentale car, jusqu'à présent, nous nous imaginions que tout était possible – et d'ailleurs nous sommes encore sur cette lancée dans le domaine des mœurs, car il faut toujours beaucoup de temps avant qu'une pensée devienne cohérente.

L'humanisme dévergondée se déploie grâce au dualisme qui n'est pas un pur produit de la culture originaire, mais plutôt l'un de ses sous-produits.

L'émergence de la transcendance dans la culture juive, puis chrétienne, est une scission profonde qui va tout ouvrir et déchirer. La séparation entre le règne immanent et le règne transcendant, met fin au monde de la fusion est êtres, du Grand Tout, et symboliquement, au monde de la déesse Mère. C'est bien cette séparation que la Renaissance et les Lumières vont radicaliser au point de rendre notre univers se sens carrément méconnaissable et finalement infréquentable. Michel Maxime Egger souligne avec raison que l « Occident souffre depuis lors (XVème siècle) d'une véritable addiction au dualisme qui sépare tout : Dieu et la création, l'humain et la nature, l'esprit et la matière, le masculin et le féminin, la foi et la raison, etc.1 »

Les séparations que nous avons posées n'existent pas : la médecine se rend compte que le corps et l'esprit ne sont pas si séparés ; de même, en général, entre le sujet et l'objet : nous ne sommes pas entièrement séparés du monde. La foi et la raison ne sont pas irréductibles, pas davantage que l'homme et la femme ne sont si radicalement spécifiques...

Nous assistons aujourd'hui à une révolte contre ce dualisme exacerbé : d'où l'émergence d'une pensée du limes, partout et à tous égards. Ce qui explique que l'insularité de l'homme (sa royauté face aux animaux) soit moins facile à défendre et à concevoir. La personne a été trop séparée des autres et du monde, d'où la recherche de fusion (Grand Tout) par contrepoids. Le succès des pensées orientales, et d'une manière générale le besoin d'Orient, traduit la fatigue du dualisme qui à force de vouloir tout expliquer rationnellement, prive la réalité d'une grande partie de sa vérité d'interprétation. Nous sommes à nouveau capables d'entendre sans ricanements l'exaltation des formes de monismes, qu'ils soient orientaux ou occidentaux : « La technique, écrit Berdiaev, arrache l'homme à la terre et porte un coup fatal à toute mystique tellurique, à la mystique du principe maternel qui a joué un si grand rôle dans la vie des sociétés humaines. L'ascétisme et le titanisme techniques s'opposent directement à l'inhabitation passive dans le sein maternel, dans le sein de la Magna Mater. Ils détruisent la chaleur de la vie organique blottie contre la terre. La signification de l'époque technique, c'est d'abord de clore la période tellurique de l'histoire humaine2. »

La révolte contre le dualisme mène aisément à un monisme vengeur et finalement destructeur. Parce que l'âme et le corps ont été séparés au point que la corps ne comptait plus, on réduit l'âme à du physico-chimique afin de la neutraliser. Parce que l'homme et la femme ont été séparés au point que la femme n'était plus qu'un appendice second, la théorie du Gender vient tout fusionner. Et ainsi de suite.

Mieux vaudrait réinstaurer une saine philosophie de la relation. Si la fatigue du dualisme mène à un monisme fusionnel, on ne voit pas bien ce que nous aurons gagné au change. Mais n'importe quelle pensée radicale est plus facile à instaurer qu'une pensée de la mesure.

1Michel Maxime Egger, La Terre comme soi-même, Genève, Labor et Fides, 2012, p. 12

2Nicolas Berdiaev, « Métaphysique de la technique », Contacts, n°53, 1966, p. 163

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Propos pour un "Empire" européen

(Une Grande Europe de la Spiritualité et de la Puissance !)

Res Publica Europensis

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Il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser

Pierre-Joseph Proudhon

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

F. Nietzsche

 

 

Friedrich Nietzsche

 

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

"Minuit" de Vincent Vauclin

 

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

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« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

 

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, pagano-catholique enraciné dans sa patrie !)

 

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