2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 19:44
Universalité impériale et particularisme nationaliste (par Julius Evola)

Universalité impériale et particularisme nationaliste

 

 

 

Par Julius Evola

 

 

Ce texte de 1931 est paru dans l'ouvrage Essais politiques, éditions Pardès 1988, Puiseaux, pp. 59-70

 

 

Si l'on en juge par les réactions qu'elles ont suscitées chez plus d'un lecteur, certaines des affirmations contenues dans notre précédent article, Les deux visages du nationalisme, semblent mériter d'être quelque peu développées, mais sans qu'il s'agisse de quitter le domaine qui seul nous intéresse, celui des principes. Nous dirons les choses telles qu'elles sont, et personne ne commettrait pire erreur que de croire que certaines de nos considérations pourraient être dictées par des circonstances spéciales d'actualité propre à tel ou tel pays.

Il s'agit de passer de l'analyse de la signification du phénomène « nationalisme » à celle de la signification du concept d' « impérialisme » et, par ailleurs, de déterminer les rapports que l'un et l'autre entretiennent. Eu égard à l'analyse précédente, le problème posé présente une difficulté de taille. En fait, la « nation » étant un mot nouveau pour désigner un phénomène lui-même relativement nouveau, il n'était pas difficile de se faire comprendre : il s'agissait simplement d'interpréter un tel phénomène à la lumière d'une vision historique plus intégrale et plus conforme à la réalité. Par contre, la notion d' « empire » renvoie à quelque chose qui appartient à un monde idéal bien différent de celui auquel les modernes sont habitués : aussi est-il explicable qu'en ce domaine se fassent jour des incompréhensions ou des confusions plus ou moins graves chez la plupart de ceux qui, à l'heure actuelle, se réfèrent à ce concept.

Nous avons fait la démonstration qu'il y a deux sortes de nationalisme : le premier est un phénomène de dégénérescence, en tant qu'il exprime une régression de l'individuel dans le collectif (la « nation »), de l'intellectualité dans le vitalisme (le pathos et l' « âme » de la race). Le second est un phénomène positif, car il exprime au contraire une réaction contre des formes encore plus radicales de collectivisation telles que, par exemple, celles dont relèvent les Internationales prolétariennes ou la standardisation de l'esprit pratique à base économico-sociale (Amérique).

Le premier (nationalisme démagogique) se propose de détruire chez les individus leurs qualités propres, spécifiques, au bénéfice de celles dites « nationales ». Dans le second (nationalisme aristocratique), il s'agit d'arracher les individus à l'état subalterne où ils sont tombés et où chacun se retrouve l'égal de l'autre : il s'agit donc de les différencier jusqu'à ce que le fait de se sentir d'une race ou d'une nation déterminée exprime une valeur et une dignité supérieures au fait de se sentir à égalité (fraternité égalitaire, « humanité » de type communiste).

En développant le processus grâce auquel la nationalisme revêt le sens d'un phénomène positif, on est donc ramené aux valeurs de différence et de hiérarchie : en redevenant eux-mêmes, les individus passent du plan de la matérialité, où il ne peut y avoir de véritables différences, à celui de l'intellectualité, en lequel ils participent à quelque chose qui est non-individuel – non pas au sens d'infra-individuel (collectivisme) mais au contraire de supra-individuel : ils participent à une universalité. C'est alors que, du nationalisme, on passe à l'impérialisme, à l'anonymat de grandes réalités plus qu'humaines. Tout impérialisme véritable est universel, et il se présente comme un dépassement positif du stade nationaliste.

Attachons-nous à bien clarifier ce point fondamental de l'opposition entre collectivisme et universalisme, qui pourrait apparaître à un lecteur peu au fait de ces questions comme une subtilité de logicien. Le brassage de diverses éléments au point d'en faire un pot-pourri où ils perdent tout caractère propre et toute autonomie, sous les espèces soit de la masse amorphe, soit de l'uniformité d'un « type » : c'est cela le collectivisme. Remonter de la multiplicité des divers éléments jusqu'à un principe à la fois supérieur et antérieur à leur différenciation, laquelle procède uniquement de leur réalité sensible : c'est cela l'universalisme. Là, abolition de la différence ; ici, intégration de la différence. L'universalité est une réalité purement spirituelle : on y atteint en se hissant, par une espèce d' « ascèse », de la sensibilité et de la passion – domaine du particulier – à l'intellectualité pure et, de façon plus générale, à des formes désintéressées d'activité. Mais elle ne nie cependant pas davantage les réalités individuelles qu'une loi physique ne nie le caractère spécifique de phénomènes très différents, qui peuvent trouver en elle leur principe commun.

Nous avons énoncé ces idées sous une forme abstraite, afin qu'elles conservent leur signification la plus générale. Mais nous pouvons, de ce pas, en venir aux conséquences pratiques, et d'une importance certaine, qui découlent de la distinction entre collectivisme et universalisme. Il existe certaines formes étriquées de nationalisme qui, par exemple, confondent, de façon tendancieuse, le premier avec le second. Elles étendent ainsi une réaction légitime contre les tentatives d'internationalisation et de gommage des différences ethniques (réaction légitime, puisqu'on s'oppose à des tendances qui vont dans le sens d'un nivellement collectiviste), à des choses qui ont, au contraire, une signification d'ordre universel, faisant appel à la liberté des individus vis-à-vis de l'aspect collectiviste et infra-intellectuel du nationalisme lui-même. À cet égard, J. Benda, dans son livre La trahison des clercs, a fait un certain nombre d'observations très justes. Et nous-même, dans notre précédent article, avons cloué au pilori l'étrange prétention de certains nationalistes extrémistes, qui en arrivent à vouloir une science « nationale », une philosophie « nationale », un art « national » et même une religion « nationale ».

Or, vouloir cela signifie n'avoir aucune idée des potentialités universelles que renferment ces phénomènes d'ordre spirituel : cela signifie les imiter, les transposer du plan qui est le leur à un plan inférieur, c'est-à-dire ethnique et non plus spirituel ou intellectuel. On pourrait poser brutalement le problème en ces termes : une « science nationale », dans la mesure où elle est « nationale », n'est pas une « science » et, en tant que science, elle n'est pas simplement « nationale ». Et si, par ailleurs, on voulait seulement faire allusion au fait qu'une science donnée a été cultivée, de façon particulière, par des gens appartenant à une nation donnée, et non aux résultats objectifs de leurs œuvres (lesquels ont une valeur « scientifique » indépendante des individus), il est bien clair qu'alors on s'arrêterait au seul aspect anecdotique et biographique – aspect tout à fait empirique, que nul n'est en droit d'imposer à des considérations d'ordre supérieur. Le fait qu'un scientifique ne soit pas de « notre » terre ne rend certes pas plus faux ou moins acceptables, s'ils sont exacts, les résultats auxquels il est parvenu ; inversement, le fait qu'il soit de « notre » terre ne les rend pas plus vrais ou plus acceptables s'ils sont faux ! S'il est difficile de réfuter l'évidence de tels propos lorsqu'ils s'appliquent à la science, nombreux sont ceux qui croient pouvoir le faire lorsqu'il s'agit d'autres domaines comme la philosophie, l'art ou le supra-sensible. Ce faisant, ils ne démontrent qu'une chose : que pour tout ce qui n'est plus du domaine de la matière (science), leur attitude est celle de l'irréalisme, et qu'ils sont encore incapables de se hisser au point de vue propre à l'objectivité, à la supra-individualité.

Ceci posé, il est clair qu'un impérialisme mérite son nom lorsqu'il domine en vertu de valeurs universelles auxquelles une nation ou une race déterminée s'est élevée à travers sa capacité de se dépasser elle-même. C'est exactement le contraire de la « morale » inhérente à ce qu'on appelle l' « égoïsme sacré » des nations. Sans un « Meurs et deviens », aucune nation ne peut aspirer à une mission impériale effective et légitime. On ne peut rester enfermé dans ses caractéristiques nationales et puis vouloir, sur une telle base, dominer le monde ou simplement une autre terre. Si les tentatives impériales des temps modernes ont avorté ou mené à la ruine les nations qui les ont entreprises (dernier exemple en date : les Empires Centraux), la cause en est cette contradiction consistant à vouloir être, dans le même temps, « nation » et « empire » - ainsi que l'absence, à la base, d'une véritable universalité.

Les tentatives en question impliquent, en outre, une dégradation de type matérialiste et barbare du concept même d'empire. Il ne peut en être autrement : il n'y a domination vraie que si l'on se hausse à quelque chose qui est supérieur à ce que l'on veut dominer ; on ne peut le faire en demeurant au même niveau. En tant que main, une main ne peut s'imaginer pouvoir dominer les autres organes du corps ; elle y parvient, par contre, en cessant d'être main, en se faisant âme, c'est-à-dire en faisant appel à la fonction, unitaire et immatérielle, qui a vocation d'unifier et de diriger la diversité des fonctions physiques particulières. L'hypothétique tentative d'une main qui veut se rendre maîtresse du corps, en usurpant la fonction impartie à l'âme, peut aider à comprendre l'état d'esprit de certaines idéologies « impériales » de type nationaliste, matérialiste ou militariste. Le moyen, ici, n'est pas la supériorité, mais la simple violence d'une force plus puissante et néanmoins de même nature que celle qu'elle entend soumettre à sa loi.

Ce qui ne manque pas d'être étrange, c'est le fait que si, d'une part, dans le cadre d'une nation civilisée, est réputé répréhensible l'acte de tout individu s'emparant par la violence des biens d'autrui, sous le simple prétexte qu'il en a besoin – d'autre part, un pareil comportement entre nations semble le plus naturel et le plus légitime du monde, et sert de fondement à cette conception barbare de l'impérialisme évoquée plus haut. Une nation pauvre, estime-t-on, a parfaitement le droit de mettre la main sur les biens d'une nation plus riche, afin de donner de l' « espace » à son expansion. La solution militaire ou diplomatique pour y parvenir aurait le caractère « sacré » dont se prévalent les « impérialistes » de ce type. Ce n'est pas tout : dans certains cas, on crée carrément une situation telle que la nation soit délibérément poussée à la nécessité d'une expansion, c'est-à-dire à l'impérialisme. Telle est, par exemple, la méthode de type « démographique » : une fois qu'on est parvenu à la surpopulation, à la condition de nation « qui n'a pas d'espace », s'impose la nécessité d'un débouché, d'un déferlement qui, à nos yeux, dans la mesure où l'on reste sur ce plan, présente des caractéristiques que l'on pourrait facilement distinguer de celles propres aux « invasions barbares ».

 

Le matérialisme de cette conception « impérialiste » apparaît, en outre, de façon flagrante, dans son incapacité de soupçonner l'impuissance du nombre et de la quantité devant la qualité. Si une nation ne possède pas le fondement solide d'une culture qualitativement supérieure, toutes les expansions que rendra nécessaire son surnombre – qu'il s'agisse de celles de l'émigration ou de celles de caractère militaire – déboucheront sur le même résultat : fournir une matière brute sur laquelle prédominera un type de culture qui lui est étrangère. Les vainqueurs sur le plan matériel seront les vaincus sur le plan idéal. Le cas de Rome par rapport à la Grèce n'est pas tout à fait comparable, mais il nous permet cependant d'entrevoir le bien-fondé d'une telle thèse. De nos jours, on pourrait mentionner l'Amérique, singulier creuset où les vagues d'émigrants aux origines ethniques les plus diverses ont été, deux générations après, quasiment réduites, dans l'ensemble, à un type unique – alors que l'Inde, par exemple, a su maintenir intacte son unité idéale, en dépit de la domination, durant des siècles, de races plus puissantes mais qualitativement inférieures à elle.

De pair avec ce faux impérialisme, il en existe un autre, tout aussi faux, de type économique. Il va de soi, aujourd'hui, que toute activité, quasiment, est conditionnée et mesurée en terme d'économie (nous avons vu en cela le signe de l'avènement de l'avant-dernière caste, celle des marchands) ; qu'un terrain propice s'offre à ceux qui caressent l'illusion selon laquelle dominer et monopoliser les ressources économiques d'un groupe de races aurait une signification impériale. Mais pour quiconque ne communie pas dans l'abaissement moral si caractéristique du standard of living moderne, pareille illusion présente indubitablement tous les aspects de l'extravagance, pour ne pas dire du ridicule.

Les seigneurs du temps jadis abandonnaient les questions administratives (l'économie) à leurs affranchis et à leurs intendants. Ce qui leur importait essentiellement, c'était de cultiver des formes supérieures, « aristocratiques », d'intérêt, d'existence, d'action et de dignité – formes qui constituaient précisément l'essence du droit et de la fonction inhérents à leur caste. Si quelqu'un était apte à l'administration et en avait le goût, il pouvait sans exclusive l'exercer : le fait que ce soit celui-ci plutôt que celui-là qui se charge de l'économie ne pouvait que les intéresser médiocrement, l'essentiel étant que perdurent la juste subordination et l'engagement de loyauté de l'administrateur hors caste par rapport à l'aristocrate ou au Prince. Mais, aujourd'hui, les choses ont bien changé. Les ploutocrates ont pris la place des aristocrates ; l'administrateur, tout comme le trafiquant avec son or, se prennent pour des « chefs » et ne reconnaissent plus personne devant qui ils aient à répondre – jusqu'à ce que, un beau jour, la contingence propre à toute force matérielle, abandonnée à elle-même et privée de principes, les renverse et en mette d'autres (sinon carrément l'anonymat des masses) à leur place.

C'est dans ce cadre que doit être évalué le péril que représente l' « impérialisme » - au même titre que l'inter-nationale financière sémitique ou maçonnique. Ce péril existe, il est bien réel pour quiconque subit et accepte la réduction de tout critère et de toute conception de la puissance au niveau de la pure économie. Mais quiconque – individu ou race – qui se hisse un peu, inversement, au-dessus d'un tel plan et s'ancre fermement là où les choses ne « s'achètent » ni ne se « vendent » plus, ne peut manquer de se demander sur quoi de tels « impérialistes » s'imaginent asseoir leur domination.

La considération de ces aspects négatifs nous mène à celle des véritables conditions de l'empire. Une race est mûre pour l'empire lorsqu'elle s'avère capable de se porter au-delà d'elle-même, lorsqu'elle va au même pas que le héros – lequel ne serait pas ce qu'il est si, dans son élan, il ne triomphait pas sur l'instinct qui voudrait le river au petit amour animal pour sa propre vie. C'est pourquoi nationalisme (au sens statique et exclusiviste) et impérialisme sont deux termes qui s'excluent réciproquement. Une race impériale s'éloigne tout autant de ses particularités propres que de celles qui caractérisent d'autres races ; elle n'oppose pas un particularisme à un autre (une nation à une autre, le droit de celle-ci au droit de celle-là, etc.) : elle oppose l'universel au particulier.

Est du domaine du particulier tout ce qui est subjectivisme, sentimentalisme, « idéalisme » et même utilitarisme. Est du domaine de l'universel ce qui est exempt de tels éléments et peut se traduire en termes de pure objectivité. Qu'il s'agisse du développement d'un individu, d'une culture ou d'une race, parvenir à comprendre le point de vue de la réalité et à le vouloir envers et contre tout est une étape décisive – avant laquelle on pourrait dire que l'esprit n'a pas encore atteint à la véritable virilité. Si ce sont les sentiments, les orgueils, les valeurs, les cupidités, les haines – en somme tout ce qui est élément « humain » au sens étroit, sur le plan aussi bien individuel que collectif – qui guident une race, celle-ci sera nécessairement à la merci de la contingence inhérente aux choses qui n'ont pas en elles-mêmes leur principe. Mais si cette race, du moins au sein d'une élite de chefs, parvient à débarrasser de tout cela les deux éléments fondamentaux de l'existence : la connaissance et l'action – elle se révélera alors qualifiée pour une mission, dont on peut dire qu'elle est déjà supérieure au monde empirique et politique. Universalité comme connaissance et universalité comme action : tels sont les deux piliers de toute époque impériale.

 

La connaissance est d'ordre universel lorsqu'elle parvient à nous donner le sens de choses devant la grandeur et l'éternité desquelles tout ce qui est pathos et caprices des hommes s'évanouit ; lorsqu'elle nous introduit au primordial, au cosmique : à ce qui, dans le domaine de l'esprit, présente les mêmes traits de pureté et de puissance que les océans, les déserts et les glaciers. Toute véritable tradition universelle a toujours porté en elle ce souffle du grand large, suscitant à son contact des formes désintéressées d'activité, éveillant une sensibilité pour des valeurs qui ne se laissent plus mesurer par de quelconques critères d'ordre utilitaires ou passionnel, sur le plan aussi bien individuel que collectif ; ouvrant, parallèlement à la « vie », à un « plus de vie ». Tel est le type propre à un empire invisible dont l'histoire nous montre des exemples dans l'Inde brahmanique, le Moyen Âge catholique, l'Hellénisme lui-même : une culture unitaire, qui prévaut de l'intérieur, au sein d'une diversité de peuples ou de cités éventuellement indépendantes, sur toute réalité « politiquement » et économiquement conditionnée.

 

C'est ainsi que l'on peut concevoir un empire, visible tout autant qu'invisible, ayant une unité matérielle autant que spirituelle. On bâtit un tel empire lorsque, parallèlement à l'universalité comme connaissance, on a également l' « universalité comme action ». À titre de références historiques, nous pourrions ici évoquer l'ancienne Chine, Rome et, de nouveau, en partie, le Moyen Âge, à travers à la fois le mouvement des Croisades et l'Islamisme.

L'action « universalisée », c'est l'action pure – l'héroïsme. C'est ainsi que dans les deux exigences du concept impérial nous retrouvons très exactement les qualités qui définissaient les deux anciennes castes supérieures : la caste sapientielle (ce qui ne signifie pas nécessairement « sacerdotale ») et la caste guerrière. Signalons, sans plus tarder, que le concept d' « héroïsme » utilisé ici n'est pas celui des modernes. Traditionnellement, l'héroïsme est une ascèse au sens le plus rigoureux du terme : le héros est une nature aussi purifiée de tout élément « humain » que l'ascète ; il participe du même caractère de pureté que les grandes forces des choses, et il n'a que faire de la passion, du sentimentalisme et des diverses motivations, idéales ou matérielles, collectives ou individuelles, qui entraînent les hommes. Les fonctions spécifiques de chacune des anciennes castes exprimaient la nature propre, le mode d'être de celui qui y appartenait : c'est ainsi que, pour le guerrier, la guerre était sa fin ultime, la voie de sa réalisation spirituelle elle-même. On combattait donc de façon « désintéressée », la guerre était un bien en soi, et l'héroïsme une forme « pure », donc universelle, d'activité. La rhétorique de la « lutte pour le droit », les « revendications territoriales », les prétextes sentimentaux ou humanitaires et autres fadaises sont quelque chose de typiquement moderne, d'absolument étranger à la conception traditionnelle de l'héroïsme. Dans la Bhagavad-Gîtâ, dans le Coran, dans la conception latine de la mors triumphalis, dans l'assimilation hellénique du héros à l'initié, dans le symbole du Walhalla nordique ouvert aux seuls héros, dans certains aspects de la « guerre sainte » exprimés par la féodalité catholique elle-même – nous trouvons, diversement formulée, l'idée à la fois supranationale et supra-humaine d'un héroïsme transcendant. Ici, l'héroïsme est une technique d'ascèse virile, de destruction de la nature inférieure, une voie d'immortalité, une relation avec ce qui est éternel. Transfigurée grâce à une telle atmosphère générale, l'action acquiert une nature universelle : elle devient une force d'en haut, capable d'incarner également en un corps terrestre l'universalité d'une tradition spirituelle : elle est la condition même de l'empire au sens le plus élevé du terme.

De semblables exhumations sont aussi vaines qu'anachroniques ? On ne peut pas exclure cela non plus. Mais, dans ces conditions, la conclusion qu'il faut en tirer, c'est que l'époque est telle qu'elle transforme également en rhétorique l'évocation, devant laquelle beaucoup hésitent, d'idéaux et de symboles qui ont, aujourd'hui, perdu leur signification originelle.

Cela n'empêche nullement que, sur le plan doctrinal, on puisse et on doive toujours tracer une ligne de démarcation entre les concepts et veiller à ne pas sombrer dans les contradictions. Lorsque les points de références sont l' « orgueil national », les « revendications irrédentistes », les « nécessité de l'expansion », etc. - répétons-le -, on est dans le cadre des principes légitimes d'une grande nation moderne, mais en aucun cas dans celui d'un empire. Peut-on imaginer qu'un Romain ait jamais combattu pour quelque chose de semblable, et qu'il ait jamais eu besoin de s'échauffer la tête avec quelque rhétorique passionnelle, pour accomplir le miracle de cette conquête mondiale, par laquelle l'universalité de la lumineuse civilisation gréco-latine se répandit jusqu'aux plus lointains rivages ?

Il est nécessaire de se reporter à cet état de forces pures, de forces qui se meuvent avec la même fatalité et la même pureté, avec la même inhumanité que les grandes forces des choses. Les grands conquérants se sont toujours considérés, en quelque manière, comme des « fils du destin », porteurs d'une force qui devait s'accomplir et à laquelle tout, à commencer par leur personne, leur bonheur et leur tranquillité, devait être plié et sacrifié. Dans sa signification intégrale, l'empire est quelque chose de supérieur et de transcendant : sacrum imperium. Comment, par conséquent, pourrait-on associer le mythe de l'empire – écrivions-nous déjà il y a quelques années – à tel ou tel « idéalisme » ou traditionalisme (au sens étroit du terme), à tel ou tel sentimentalisme ou « utilitarisme » ? Comment le relier aux exigences d'une faction ou d'une nation – pour ne pas dire d'une région, d'un bourg ou d'un village ? Chez les modernes, le cas n'est que trop fréquent où l'on en vient à proférer de telles absurdités.

Quiconque évoque à nouveau des symboles impériaux, quelle que soit la terre où il est né, doit être capable de bien voir tout cela. Il lui faut savoir ce qu'est une « nation » et ce qu'est un « empire », et quelles sont les limites de l'une et de l'autre. Il convient que son esprit s'ouvre à ce qui, chez l'homme, ne commence ni ne finit avec l'homme : qu'il comprenne l'universalité, en tant que culmination de l'individualité portée à son paroxysme – sur le plan à la fois de la connaissance et de l'action. Mais l'essentiel, avant tout, c'est que, conscient de l'artificielle baisse de niveau dans tous les domaines qui sévit aujourd'hui, il sache qu'existe tout un monde auquel il faut dire « non » pour que puissent se lever les clartés aurorales d'une éventuelle ère impériale européenne – par-delà l'univers des « serfs » et des « marchands ».

 

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Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

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« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral, peut-être deux fois millénaires, soit ! mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme révolutionnaire européen et de l'eurasisme, catholique enraciné dans sa patrie !)

 

 

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