27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 19:27
Couronnement de la Vierge – Albrecht Dürer

Couronnement de la Vierge – Albrecht Dürer

(À la mémoire de Mr Brzezinski.....)

Pré-concept : civilisation et « grand espace »

 

Par Alexandre Douguine

 

Extrait de Pour une théorie du monde multipolaire, éditions Ars Magna, 2013, pp. 119-122

 

Dans le cadre de la construction du monde multipolaire, se posera nécessairement à un moment donné la question de la transposition du concept de civilisation du champs socioculturel vers le domaine juridique. Dans cette perspective, le concept de « grand espace » (Graussraum), développé par le philosophe et juriste allemand Carl Schmitt est extrêmement important.

 

L'importance des idées de Carl Schmitt pour l'ensemble du champs des relations internationales a été largement démontrée. Carl Schmitt s'interroge sur la façon dont se forment les normes internationales, qui finissent par acquérir le statut universellement reconnu de dispositions légales. Il est particulièrement intéressé par l'émergence de phénomènes tels que jus publicum europeum, sur lesquelles se basent les relations entre États européens dans les temps modernes. Schmitt adopte généralement une posture réaliste, et pour lui, par conséquent, la question primordiale est celle de la procédure qui permet de corréler, d'une part, la souveraineté de l'État-nation (lequel, par définition, n'est soumis à aucune autorité supérieure), et d'autre part, la définition des règles de droit international, auxquelles, malgré tout, les États-nation doivent obéir. Habituellement, la possibilité de réguler l'anarchie des relations internationales par la mise en place d'institutions est reconnue notamment par les libéraux, aussi sont-ils désignés sous l'étiquette « institutionnalistes » dans certaines classifications. Dans le cas de Carl Schmitt, nous avons affaire à un fervent réaliste, qui accorde néanmoins une attention particulière à la structuration du champ des relations internationales, ce qui explique le caractère paradoxal de sa démarche : « le réalisme institutionnel ».

 

Le chaos et l'anarchie dans les relations internationales, comme principe de base du réalisme dans les relations internationales sont, selon Schmitt, régies non seulement en faisant appel aux valeurs libérales et démocratiques communément admises, comme la concurrence commerciale et le pacifisme, mais encore par un équilibre des puissances particulier, établi en corrélation avec la situation géographique concrète. En accordant une grande attention à la géopolitique, Schmitt insiste sur la fixation des normes juridiques dans un espace géographique. Il en résulte que l'ensemble du champs des relations internationales est en corrélation avec la carte physique et politique. De ce fait, le chaos des relations internationales acquiert des caractéristiques spatiales et apparaît structurée par des lignes de force et par l'équilibre de différentes puissances.

 

Parce que le système westphalien refuse de reconnaître officiellement une réalité légale et légitime, transcendant les souverainetés nationales, le développement, dans la sphère des relations internationales, de normes conditionnées par des considérations d'ordre spatial, ne peut être formellement exprimé et conceptualisé. Toutefois, l'équilibre des pouvoirs étant parfois à la fois stable et évident, il pourrait être comparable au droit et, par conséquent, devrait être gravé dans le marbre et fixé dans le droit. Tel fut le sort de la « doctrine Monroe », du droit maritime anglais, de la « Doctrine Wilson » ou des termes du Traité de Versailles : les puissances mondiales dominantes ont identifié le contenu du droit positif à leurs intérêts nationaux (garantis par leur puissance), que ce droit soit appliqué à proximité immédiate de leurs frontières, ou sur des théâtres distants.

 

Schmitt examine en détails les différentes étapes de ce processus complexe, qui finalement a eu pour résultat l'émergence de structures juridiques supranationales, lesquelles ont, à des degrés divers, des pouvoirs contraignants, et dans une certaine mesure, heurtent le concept wesphalien de souveraineté nationale, pourtant généralement reconnu. Pour cette analyse, K. Schmitt introduit le terme technique de « pré-concept », idée politique au niveau supra-national, qui n'est pas encore inscrit dans le droit positif, mais qui peut, potentiellement, acquérir un statut juridique, si les circonstances le permettent, en fonction de l'état spécifique de l'équilibre des pouvoirs.

En outre, Schmitt fait un lien entre le « pré-concept » (par exemple, la « Doctrine Monroe » ou le « Reich allemand ») et les limites spatiales, au sein desquelles ce « pré-concept » peut trouver un champs d'application.

 

Le nouveau concept de « grand espace » (graussraum) apparaît comme l'une des composantes les plus importantes de la théorie politique de Carl Schmitt. Le « grand espace » est un pré-concept juridique dans les relations internationales exprimant une idée d'espace. Si nous appliquons cette approche à notre concept de « civilisation », nous découvrons qu'il coïncide parfaitement à la théorie du monde multipolaire. La multipolarité, comme, d'ailleurs, la bipolarité ou unipolarité, n'est pas une notion juridique et ne le sera dans un avenir proche, ni lointain. Elle constitue une description de l'équilibre des pouvoirs réels entre les acteurs de premier plan dans le monde. Sous cet angle, on peut affirmer que « la civilisation », tout comme « l'ordre multipolaire » sont éligibles au statut de pré-concepts juridiques : ils existent, et ils peuvent être appuyés par la force qui disposent de ressources nécessaires pour ce faire. Ils peuvent faire l'objet de déclarations de principe, et peuvent devenir effectifs et réels. Si les circonstances le permettent, ils peuvent même être appelés à remplacer le modèle westphalien, et dans ce cas, il serait alors logique de se poser la question du rejet formel de la souveraineté nationale, et du transfert de ce concept à une autre instance – la civilisation elle-même, pôle du monde multipolaire. Dans ces circonstances, le pré-concept accéderait simplement au statut de notion et de concept juridique.

 

Mais les événements pourraient aussi suivre un déroulement différent, et dans ce cas, civilisation et multipolarité resteraient à l'état de pré-concept pour une durée indéterminée (tout comme la bipolarité n'a pas aboli la souveraineté nationale, mais elle l'a relativisée, dans tous les pays qui n'ont pas le statut d'une superpuissance).

 

Lorsque nous nous appliquons à dessiner les frontières des civilisations, nous nous trouvons vite en présence de l'idée de « grand espace », idée qui, en raison de son caractère pré-conceptuel, est d'une grande utilité pour fixer la localisation spatiale des civilisations. Le monde multipolaire, fondé sur l'équilibre des pouvoirs de ses civilisations constitutives, peut être appelé, à la suite de K. Schmitt, « l'ordre des grands espaces ».

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

Présentation

  • : In limine
  • In limine
  • : Recherche "aristocratique" philosophique et métapolitique intégrée au projet d'une Europe Nouvelle de type impérial post-libéral, inspirée de penseurs tels J. Althusius, F. Nietzsche, P.J. Proudhon, G. Sorel, O. Spengler, J. Evola, S. Weil, E. Jünger, A. de Benoist, etc
  • Contact

Propos pour un "Empire" européen

(Une Grande Europe de la Spiritualité et de la Puissance !)

Res Publica Europensis

(cliquer pour télécharger le PDF)

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser

Pierre-Joseph Proudhon

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

F. Nietzsche

 

 

Friedrich Nietzsche

 

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

"Minuit" de Vincent Vauclin

 

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 


Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne

 

Site du Think-Tank EurHope

 

 

« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

 

Recherche

Intro

 

soldat avec groom_Giorgione

 

« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(nationaliste-révolutionnaire pour l'Imperium européen en devenir !)

 

La revue des revues :

 

Site de la revue Éléments

Blog de la revue Éléments

 

Site de la revue Rebellion et de l'OSRE

 

Site de la revue Réfléchir & Agir

 

Site de la revue Synthèse nationale

 

Site de Terre & Peuple

Liens

Métamag

Le magazine européen de l'esprit critique

George Orwell

Site sur George Orwell

Gabriele Adinolfi

Site de Gabriele Adinolfi

Jean Mabire

Site de l'Association des Amis de Jean Mabire

Europe Solidaire

Pour une Europe intelligente - Solidarité et puissance

Bonne nouvelle à l'élite des élus !

Site sur F. Nietzsche

Hommage à Nietzsche

Site sur F. Nietzsche

Société P.J. Proudhon

Site de la Société Pierre-Joseph Proudhon

Thibault Isabel

Blog du philosophe et écrivain Thibault Isabel

La Revue du M.A.U.S.S.

Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales

Johannes Althusius

Site (en allemand et anglais) sur Althusius

Métapo Infos

Actualité du combat culturelle et métapolitique

Chroniques du Grand jeu

La géopolitiques autrement, pour mieux la comprendre

Réseau international

Site de réflexion et de réinformation

Eurolibertés

La réinformation européenne

Le Saker Francophone

Les humbles veillent !

Jean Borella

Site sur J. Borella

Association Castoriadis

Site sur Cornélius Castoriadis

Parousia

"Que l'homme assoiffé s'approche"

Traditionalists

A Blog for the study of Traditionalism and the Traditionalists

Bastion Social

Autonomie - Identité - Justice sociale
 

 

 

 

Front de la contre-subversion

 

Le Socle

 

 

 

 

 

"Il n'y a pas de pensées dangereuses, penser est en soi-même dangereux"

Hannah Arendt