21 juin 2017 3 21 /06 /juin /2017 18:42
Alexandre le Grand dans le temple de Jérusalem – Sébastiano Conca

Alexandre le Grand dans le temple de Jérusalem – Sébastiano Conca

Malgré la nécessité de replacer ce texte dans le contexte de l'époque à laquelle il fut écrit par Julius Evola (contexte de la montée du fascisme en Italie comme ailleurs en Europe), il reste néanmoins d'actualité car il pose indéniablement une question incontournable dans la dynamique actuelle de la pensée et de l'agir autour du projet de l'Imperium européen dans un monde multipolaire, projet qui s'enracine dans un au-delà du fascisme, du communisme et du libéralisme.

Y.S.

 

Sur les prémisses spirituelles de l'empire

 

Par Julius Evola

 

 

Ce texte de 1937 est paru dans l'ouvrage Essais politiques, éditions Pardès 1988, Puiseaux, pp. 83-87

 

 

Le problème de l'empire, dans son acception la plus haute, est celui d'une organisation supranationale telle que l'unité n'agisse pas dans le sens d'une destruction et d'un nivellement de la multiplicité ethnique et culturelle qu'elle englobe.

Ainsi posé, le problème de l'empire admets deux grands types de solutions : si la première est d'ordre juridique, la seconde est d'ordre spirituelle.

Pour la première, l'unité de l'empire est celle d'une simple organisation politico-administrative, d'une loi générale d'ordre, au sens le plus empirique du terme. Dans cette hypothèse, les qualités, les cultures et les traditions spécifiques des diverses peuples réunis au sein de l'empire ne sont pas lésées, du simple fait que vis-à-vis d'elles, ce dernier demeure indifférent et étranger. Ici, la seule chose qui importe à l'empire, c'est la simple organisation politico-administrative de pair avec la pure souveraineté juridique. L'empire se comporte, à l'égard des peuples, exactement comme l'État agnostique libéral se comportait vis-à-vis des particuliers, auxquels il laissait faire ce qu'ils voulaient, sous réserve que certaines lois générales fussent respectées.

À l'époque moderne, un exemple caractéristique d'empire ainsi conçu nous est donné par l'empire britannique. Certain ont voulu (Bryce, par exemple) établir une analogie, sur de semblables critères, entre l'empire britannique et celui de la Rome antique. Même chez nous, des historiens n'ont pas manqué de tomber dans la même erreur, consistant à considérer dans l'empire romain son seul aspect juridique et politique, et à négliger – ou à tenir pour accessoire – toute prémisse d'ordre supérieur, qu'elle soit spirituelle ou religieuse.

Il n'en est pas moins vrai qu'avec Rome se profile, déjà, une organisation impériale du second type, correspondant, en d'autres termes, à la seconde solution. Et celle-ci veut que l'unité soit déterminée par quelque chose de spirituellement plus éminent que le particularisme de tout ce qui, chez les peuples, se trouve conditionné par l'élément ethnique et naturaliste.

Dans la Rome antique, on eut une réalité de ce genre à double titre.

Tout d'abord, en vertu de la présence d'un type unique et d'un idéal unique correspondant au civis romanus, lequel n'était nullement, comme d'aucuns l'imaginent, une pure formule juridique, mais une réalité éthique, un modèle humain ayant une valeur supranationale.

En second lieu, Rome posa, à titre de point de référence transcendant, le culte impérial. Le Panthéon romain, on le sait, accueillait les symboles de toutes les fois et de toutes les traditions ethnico-spirituelles des races soumises à Rome, que celle-ci respectait et parfois protégeait. Mais cette hospitalité et cette protection avait pour présupposé et pour condition une « fidélité » (la fides) d'ordre supérieur. Au-dessus des symboles religieux rassemblés dans le Panthéon, trônait le symbole de l'empereur, conçu comme numen, comme être divin : celui-ci incarnait l'unité même, transcendante et spirituelle, de l'empire, car l'empire de la tradition romaine était conçu moins comme une œuvre simplement humaine que comme celle des forces d'en haut. La fidélité à ce symbole était la condition première. Dès lors qu'avait eu lieu le serment de fidélité sous la forme d'un rite sacré, toute foi ou tradition particulière des peuples soumis – dans la mesure où elle ne lésait ni n'offensait l'éthique et la loi générale romaines – était acceptée et respectée.

C'est en ces termes que la Rome antique s'offre à nous comme un exemple d'organisation impériale ayant une valeur éternelle et universelle.

En effet, il suffit de substituer aux formes, conditionnées par le temps, d'une solution comme celle-ci, d'autres formes pour balayer toute apparence d'anachronisme – et pour prendre conscience que quiconque voudrait aujourd'hui aborder le problème d'un empire spirituel ne saurait envisager d'autres perspectives.

Ce qui serait effectivement beaucoup plus « anachronique », de nos jours, consisterait à envisager une organisation supranationale fondée sur l'affirmation d'une idée religieuse particulière, fût-elle chrétienne. Nul ne peut raisonnablement considérer comme actuelle, à l'heure qu'il est, l'idée de revenir à un empire de type espagnol, ultra-catholique et inquisitorial comme celui de Charles Quint. Mais même si l'on exclut cette forme extrême bien que cohérente, d'autres formules, plus vagues et plus « intellectuelles », d'unité supranationale fondée unilatéralement sur la religion n'en montrent pas moins, à l'analyse, le même défaut. Dans le cadre d'un vaste ensemble tel que l'empire, on ne peut laisser de côté le fait qu'existent de nombreuses traditions religieuses, la plupart du temps d'une dignité et d'une élévation spirituelle comparables. Si l'empire recourait à la violence pour réaliser son unité, en la fondant sur l'affirmation et la reconnaissance d'une religion au détriment des autres, il est bien clair que nous nous trouverions confrontés à une manifestation de sectarisme plutôt qu'à un universalisme spirituel.

L'exemple impérial qui se profile avec le fascisme semble, du reste, indiquer déjà un dépassement de cette perspective. En effet, dans l'empire fasciste, le catholicisme représente la religion nationale du peuple italien, tandis que l'empire se déclare simultanément protecteur de l'Islam, et qu'il a reconnu et respecte la religion copte également. Qu'est-ce que cela signifie, sinon qu'avec le fascisme s'affirme l'exigence d'un point de référence qui, déjà, se situe par-delà celui propre à une foi religieuse particulière ? Nous disons « par delà » et non pas « en dehors de », car il convient de garder à l'esprit que le fascisme possède également une éthique, une spiritualité, un type humain, une aspiration à traduire en termes de volonté dominatrice le sens d'une réalité permanente et universelle. Il ne peut donc s'agir, dans ce cadre, d'un simple respect, indifférent et agnostique, sur le modèle de la première des deux solutions que nous évoquions au départ, mais bien du principe d'une réalisation d'ordre supérieur et « romain ».

 

Ceci reconnu, le problème central des prémisses spirituelles de l'empire consiste à définir le principe en fonction duquel on peut simultanément reconnaître et dépasser toute foi religieuse particulière des nations qui le constituent. Tel est le point fondamental. L'empire au sens vrai, en fait, ne peut exister que s'il est animé par une ferveur spirituelle, une foi, quelque chose qui puise aux mêmes sources spirituelles que celles dont la religion tire sa raison d'être. Si cela fait défaut, on n'aura jamais qu'une création forgée par la violence - l' « impérialisme » -, simple superstructure mécanique et sans âme. C'est pourquoi il est nécessaire de capter – si l'on peut dire – les forces mêmes qui agissent au sein des fois religieuses sans que celles-ci s'en trouvent le moins du monde lésées, mais au contraire intégrées et sublimées. Or, une voie existe pour y parvenir : elle nous est dévoilée par la conception selon laquelle toute tradition spirituelle et toute religion ne représentent que l'expression particulière d'un contenu unique, antérieur et supérieur à chacune de ses diverses expressions. Savoir remonter jusqu'à ce contenu unique et, pour ainsi dire, supratraditionnel, signifierait également disposer d'une base solide pour fonder une unité qui ne détruise pas, mais intègre toute foi particulière, définissant ainsi une « fidélité » impériale, par référence, précisément, à ce contenu d'ordre supérieur. Transcender, selon l'étymologie latine,, signifie « dépasser en montant » : toute l'essence du problème est contenue dans ce mot.

Limitons-nous, pour l'instant, à ces grandes lignes générales : elles nous servirons de point de départ dans un prochain article pour des considérations qui mettront davantage en lumière la conception développée dans ces colonnes.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Autres auteurs

Présentation

  • : In limine
  • In limine
  • : Recherche "aristocratique" philosophique et métapolitique intégrée au projet d'une Europe Nouvelle de type impérial post-libéral, inspirée de penseurs tels J. Althusius, F. Nietzsche, P.J. Proudhon, G. Sorel, O. Spengler, J. Evola, S. Weil, E. Jünger, A. de Benoist, etc
  • Contact

Propos pour un "Empire" européen

(Une Grande Europe de la Spiritualité et de la Puissance !)

Res Publica Europensis

(cliquer pour télécharger le PDF)

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser

Pierre-Joseph Proudhon

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

F. Nietzsche

 

 

Friedrich Nietzsche

 

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

"Minuit" de Vincent Vauclin

 

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 


Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne

 

Site du Think-Tank EurHope

 

 

« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

 

Recherche

Intro

 

soldat avec groom_Giorgione

 

« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, artisan parmi tant d'autres du nouvel Imperium européen)

 

Le coin des revues :

 

Site de la revue Éléments

Blog de la revue Éléments

 

Site de la revue Rebellion et de l'OSRE

 

Site de la revue Réfléchir & Agir

 

Site de la revue bretonne War Raok

 

Liens

Métamag

Le magazine européen de l'esprit critique

George Orwell

Site sur George Orwell

Gabriele Adinolfi

Site de Gabriele Adinolfi

Jean Mabire

Site de l'Association des Amis de Jean Mabire

Michel Maffesoli

Site du sociologue Michel Maffesoli

Europe Solidaire

Pour une Europe intelligente - Solidarité et puissance

Bonne nouvelle à l'élite des élus !

Site sur F. Nietzsche

Hommage à Nietzsche

Site sur F. Nietzsche

Société P.J. Proudhon

Site de la Société Pierre-Joseph Proudhon

Thibault Isabel

Blog du philosophe et écrivain Thibault Isabel

La Revue du M.A.U.S.S.

Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales

Revue Mille neuf cent

Site d'études sur Georges Sorel

Johannes Althusius

Site (en allemand et anglais) sur Althusius

Métapo Infos

Actualité du combat culturelle et métapolitique

Chroniques du Grand jeu

La géopolitiques autrement, pour mieux la comprendre

Réseau international

Site de réflexion et de réinformation

Mondialisation.ca

Centre de recherche sur la mondialisation

Le Saker Francophone

Les humbles veillent !

Jean Borella

Site sur J. Borella

Et vous n'avez encore rien vu...

Critique de la science et du scientisme moderne

Association Castoriadis

Site sur Cornélius Castoriadis

Voltaire-net.org

Site du Réseau Voltaire

Parousia

"Que l'homme assoiffé s'approche"

Traditionalists

A Blog for the study of Traditionalism and the Traditionalists

Bastion Social

Autonomie - Identité - Justice sociale
 

 

Europe Maxima / Spiritualité, Puissance, Identités

 

Site de Dominique Venner

 

Front de la contre-subversion

 

Le Socle

 

Association des amis d'Alain de Benoist

 

 

 

 

"Il n'y a pas de pensées dangereuses, penser est en soi-même dangereux"

Hannah Arendt