15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 19:09
Portrait de Vladimir Sergeyevich Solovyov (1853-1900) - Nikolai Aleksandrovich Yaroshenko

Portrait de Vladimir Sergeyevich Solovyov (1853-1900) - Nikolai Aleksandrovich Yaroshenko

Une famille de peuples

 

 

Par Vladimir Soloviev

 

 

(Première des vingt-deux Lettres du dimanche publiées par Soloviev en 1897, rassemblées dans Lettres du dimanche, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2016, pp. 19-24)

 

 

« Il n'est pas bon pour un peuple d'être seul. » Les païens connaissaient déjà cette vérité-là. L'Antiquité vit l'avènement de sévère pater familias et de sa patria potestas, autour de laquelle se rassemblaient, à l'intérieur du cercle familial, des gens d'ethnies variées. Le régime auquel le citoyen romain soumettait cette maisonnée d'origines ethniques très diversifiées, n'était pas doux, et le régime qui s'appliquait à la cellule familiale proprement dite ne l'était pas non plus. Mais c'était tout de même une famille, et le maître de maison exigeait simplement la cohabitation paisible de ses membres, ainsi que la reconnaissance de son pouvoir supérieur sur eux tous, sans empiété en aucune façon sur leurs droits et particularismes personnels. Il n'y eut de latinisation forcée ni du temps de la République romaine, ni du temps de l'Empire des césars, chaque peuple étant libre de conserver sa langue, son mode de vie, sa religion. Cette liberté relative des diverses composantes rendait l'unité de l'ensemble non seulement plus pleine, plus profonde, plus capable d'intégration, mais plus forte : un corps vivant, malgré sa complexité et la diversification de ses parties, est bien plus fort et plus résistant qu'un simple et monotone tas de sable que le premier vent dispersera. Par rapport aux agglomérats purement mécaniques qui l'avaient précédé, l'organisme complexe de l'Empire romain se montra d'une force et d'une endurance telles, que l'épithète « éternel » court sur toutes les lèvres pour le désigner.

Le fatal défaut qui causa la chute de cet empire éternel n'était pas d'être une famille de plusieurs peuples (sinon ce n'aurait pas été un empire), mais d'être une famille païenne où le pouvoir du chef de famille s'appuyait sur des principes étrangers à la vérité pleine et entière, si bien que l'Empire romain pouvait seulement se présenter comme divin, sans l'être vraiment.

Transféré à Byzance, l'Empire romain s'est soumis à la Vérité absolue, ce qui lui donnait le droit de prétendre à l'absolu. Or le droit ne suffit pas : la condition, unique mais impérieuse, de sa réalisation, est l'accomplissement des devoirs qui lui sont liés. L'empire est resté païen, même à Byzance.

En dehors de l'antique ensemble des peuples de Rome, une autre famille s'est créée par libre décision morale dans un coin du nord-est de l'Europe. Quelques tribus slaves et finnoises, s'étant mises d'accord, appelèrent d'au-delà des mers une puissance supérieure pour arbitrer leurs conflits avec impartialité. Ayant fraternisé avec ses nouveaux sujets, le maître devint rapidement pour eux un grand frère, puis, en plus de ces deux fonctions – d'arbitre et de frère aîné de la famille entière – un troisième pouvoir sur la majorité des membres fut bientôt donné au Grand Prince, celui de père chrétien, de parrain. La nouvelle famille de peuples reçut ainsi une consécration spirituelle, et le fait que la totalité de ses membres initiaux et à venir n'ait pas participé à sa seconde naissance1 ne change rien : les devoirs des frères baptisés à l'égard des non-baptisés ne sont pas définis par le fait que ces derniers ne sont pas baptisés, mais par le fait qu'eux-mêmes le sont. Les devoirs des chrétiens à l'égard des non-chrétiens ne peuvent qu'être des devoirs chrétiens, et ce serait une faute insigne et grossière que d'étaler et revendiquer son christianisme sans vouloir considérer tout homme et toute chose du point de vue chrétien.

Le passage au christianisme, cela va de soi, loin de la réduire, ne pouvait qu'élever et renforcer la portée de cette circonstance heureuse de notre vie historique, à savoir le fait que, dès sa première démarche positive (l'appel aux Varègues pour la création de l'État russe), la Russie s'est comportée comme une famille consensuelle de peuples. Et plus notre État se développait, plus s'élargissait aussi le cercle familiale des peuples placés sous son pouvoir. De nouveaux membres y entraient, baptisés et non baptisés, mais le principe de l'unité véritable, fondée sur la possibilité pour chacun de trouver une place et un espace lui permettant de se développer paisiblement sous la protection de la Puissance commune, est demeuré intact. Même Ivan le Terrible n'y a pas touché. Quelque immense qu'aient été ses erreurs, il ne lui est jamais passé par la tête de rallier à un seul étendard toutes les nationalités rattachées au tsar de Moscou. La Russie des débuts était une grande famille pluriethnique, rassemblée autour de Kiev et de Novgorod, et c'est sous la forme d'une famille analogue qu'elle se rassemblerait plus autour de Moscou, puis se définirait finalement comme l'Empire de toutes les Russies, tenant sous sa domination un septième du globe terrestre.

Et lorsque, après un long et obscur travail de rassemblement politique du territoire, s'éveillèrent et grandirent chez nous la fécondité spirituelle et la conscience de soi, est-il venu à l'esprit de quiconque de présenter et de penser la Russie autrement que comme une entité à la fois une et pluriethnique ? Lorsque notre Poète national [Pouchkine, ndil] par le de sa propre gloire future – en tendant même parfois un peu trop cette corde-là – la patrie, même dans l'avenir, ne se présente pas à lui autrement que sous la forme d'une nombreuse famille de peuples animés de sentiments communs :

 

Ma gloire s'étendra sur la vaste Russie,

Chaque langue authentique existant sur son sol

Célèbrera mon nom.

 

D'où vient donc l'épidémie intellectuelle qui, sous nos yeux, a poussé bien des gens, et des groupes sociaux entiers, à affirmer que « c'est la langue russe qui est l'être de la Russie » ? C'est aller contre le sens commun et les sentiments chrétiens, contre toute notre histoire et nos intérêts nationaux immédiats, c'est faire fi de la pensée de nos élites et des déclarations très nettes du Pouvoir lui-même à ce sujet, que d'affirmer avec une cruelle insistance qu'il n'y a pas en Russie de « langues authentiques » en dehors de la langue russe ; que toute la richesse de notre patrimoine doit être niée, et réduite à une uniformité pauvre ; que ces nationalités innombrables, entrées à des époques diverses dans la composition de l'Empire russe, doivent être effacées pour devenir une masse sans visage, réduite à la composante ethnographique d'une seule race ; qu'elles sont simplement les vestiges d'un désordre ancien et d'un fractionnement dépassé, vestiges à offrir en victimes plus ou moins consentantes mais toute pareillement condamnées sur l'autel de la russification obligée.

Mais Dieu soit loué ! Nous pouvons nous dispenser de la tâche déplaisante de fouiller dans les sources ténébreuses de cette pandémie sociale, tout simplement parce qu'elle est déjà endiguée, même s'il en reste des séquelles – qui s'estompent de jour en jour ; et parce qu'il y a peu de risques de rechute, du moins sous cette forme-là. Nous pouvons désormais nous pencher sur une tâche plus réjouissante : pointer quelques signes révélateurs de la convalescence du corps social, et puis, à partir de cette vérité de fait, à laquelle a fini par revenir la conscience nationale russe (le fait de la plurinationalité de notre patrie), examiner ce que doit être une famille chrétienne de peuples, et quelle est sa vocation. Nous en parlerons dimanche prochain ; pour l'heure, je vous demande de prêter attention aux mots que je viens de souligner. Je les ai soulignés pour mettre en valeur une distinction fondamentale : une famille chrétienne de peuples, ce n'est pas encore forcément une famille de peuples chrétiens. Ces deux conceptions peuvent ne pas coïncider à une époque donnée de l'Histoire, bien que leur coïncidence soit toujours souhaitable.

 

Dimanche 19 janvier 1897

1La naissance de la Sainte Russie, datée de la conversion au christianisme en 988 du Grand Prince de Kiev Vladimir (980-1015) qui fut baptisé à Kiev ou, selon certains historiens, à Chersonèse en Crimée. L'Ukraine, la Rouss' kievienne, est le premier État russe (c'est seulement sous Pierre le Grand que le nom de Rouss' fut abandonné pour celui de Rossia). Au XIe siècle, il s'étendait de la mer Noire à la Baltique, et à l'est jusqu'aux Carpates. Envahie successivement par la Pologne et les Cosaques, l'Ukraine, à nouveau rattachée à la Russie au milieu du XVIIIème siècle par Catherine II, est devenue autonome en 1991.

Partager cet article

Repost 0
Published by Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne

Présentation

  • : In limine
  • In limine
  • : Recherche "aristocratique" philosophique et métapolitique intégrée au projet d'une Europe Nouvelle de type impérial post-libéral, inspirée de penseurs tels J. Althusius, F. Nietzsche, P.J. Proudhon, G. Sorel, O. Spengler, J. Evola, S. Weil, E. Jünger, A. de Benoist, etc
  • Contact

Propos pour un "Empire" européen

(Une Grande Europe de la Spiritualité et de la Puissance !)

Res Publica Europensis

(cliquer pour télécharger le PDF)

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser

Pierre-Joseph Proudhon

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

F. Nietzsche

 

 

Friedrich Nietzsche

 

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

"Minuit" de Vincent Vauclin

 

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 


Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne

 

Site du Think-Tank EurHope

 

 

« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

 

Recherche

Intro

 

soldat avec groom_Giorgione

 

« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, artisan parmi tant d'autres du nouvel Imperium européen)

 

Le coin des revues :

 

Site de la revue Éléments

Blog de la revue Éléments

 

Site de la revue Rebellion et de l'OSRE

 

Site de la revue Réfléchir & Agir

 

Site de la revue bretonne War Raok

 

Liens

Métamag

Le magazine européen de l'esprit critique

George Orwell

Site sur George Orwell

Gabriele Adinolfi

Site de Gabriele Adinolfi

Jean Mabire

Site de l'Association des Amis de Jean Mabire

Michel Maffesoli

Site du sociologue Michel Maffesoli

Europe Solidaire

Pour une Europe intelligente - Solidarité et puissance

Bonne nouvelle à l'élite des élus !

Site sur F. Nietzsche

Hommage à Nietzsche

Site sur F. Nietzsche

Société P.J. Proudhon

Site de la Société Pierre-Joseph Proudhon

Thibault Isabel

Blog du philosophe et écrivain Thibault Isabel

La Revue du M.A.U.S.S.

Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales

Revue Mille neuf cent

Site d'études sur Georges Sorel

Johannes Althusius

Site (en allemand et anglais) sur Althusius

Métapo Infos

Actualité du combat culturelle et métapolitique

Chroniques du Grand jeu

La géopolitiques autrement, pour mieux la comprendre

Réseau international

Site de réflexion et de réinformation

Mondialisation.ca

Centre de recherche sur la mondialisation

Le Saker Francophone

Les humbles veillent !

Jean Borella

Site sur J. Borella

Et vous n'avez encore rien vu...

Critique de la science et du scientisme moderne

Association Castoriadis

Site sur Cornélius Castoriadis

Voltaire-net.org

Site du Réseau Voltaire

Parousia

"Que l'homme assoiffé s'approche"

Traditionalists

A Blog for the study of Traditionalism and the Traditionalists

Bastion Social

Autonomie - Identité - Justice sociale
 

 

Europe Maxima / Spiritualité, Puissance, Identités

 

Site de Dominique Venner

 

Front de la contre-subversion

 

Le Socle

 

Association des amis d'Alain de Benoist

 

 

 

 

"Il n'y a pas de pensées dangereuses, penser est en soi-même dangereux"

Hannah Arendt