Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 18:08
La « common decency » d'Orwell et le projet socialiste (par Jean-Claude Michéa)

  

 La « common decency » d'Orwell et le projet socialiste

 

Par Jean-Claude Michéa

 

Extrait de Le complexe d'Orphée – La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Flammarion, 2014, p. 90-93.

 

 

Dans la mesure où ce qu'Orwell appelait la common decency ne représente, au fond, que la réappropriation moderne de l'esprit traditionnel du don – sous la forme de règles intériorisées par la ''conscience morale'' individuelle – on comprend donc qu'elle ne puisse porter à elle seule tout le poids du projet socialiste. Celui-ci, en effet, repose d'abord sur l'idée d'égalité sociale (c'est, du moins, précise Orwell, ce ''qu'aurait admis Marx, ou Lénine, ou Keir Hardie, ou William Morris, ou n'importe quel socialiste représentatif avant 1930 environ'')1. Idée d'égalité qui doit être comprise, il est devenu nécessaire de la rappeler, non comme le ''droit de tous sur tout'' (ce jus omnium ad omnia qui conduit à percevoir toute différence comme une ''discrimination'' – c'est-à-dire comme l'expression d'une hiérarchie cachée). Mais, de façon autrement plus radicale, comme l'abolition de toutes les structures qui rendent possible la domination de classe – et donc l'exploitation du travail d'autrui -, en autorisant la concentration aux mains de minorités privilégiées des moyens nécessaires à l'existence, voire à la survie, du plus grand nombre (c'est précisément cette dissolution organisée des bases de l'autonomie matérielle et morale des individus et des communautés locales – par exemple lors de l'épisode historique des enclosures – qui a fini par engendrer la ''condition prolétarienne'' et le salariat moderne). Or un tel projet d'égalité sociale est tout à fait étranger à la plupart des sociétés ''précapitalistes''. Dans ces dernières, en effet, les systèmes d'obligation réciproques que la logique du don conduit à définir – à l'image de ceux, par exemple, qui lient traditionnellement le suzerain et son vassal ou l'homme et la femme – sont, le plus souvent, asymétriques et inégalitaires (si l'on veut bien mettre à part un certain nombre de sociétés dites ''primitives'' dont le mode de vie était déjà, en grande partie, égalitaire)2.

Pour que les premiers théoriciens socialistes puissent ainsi placer l'idéal d'une société sans classes (et, par conséquent, celui d'une vie individuelle et collective autonome) à l'horizon de tous leurs combats, il était donc bien nécessaire qu'ils en aient emprunté les principes, consciemment ou non, à d'autres sources historiques et culturelles que le seul esprit du don – qu'il s'agisse ainsi de la mémoire collective des luttes populaires antérieures (comme, par exemple, celles des républicains de 1793 et des niveleurs anglais) ou de l'écho indirect d'un certain nombre de débats philosophiques et religieux. Même si on ne doit pas oublier que le souvenir des pratiques d'entraide propres aux communautés villageoises traditionnelles – dont le prolétariat industriel naissant était généralement issu – a certainement joué un rôle important dans la constitution de l'imaginaire socialiste (tout comme celui des habitudes de solidarité propres à l'ancien système corporatif des métiers).

S'il est donc clair que le sentiment populaire qu'''il y a des choses qui ne se font pas'' – ou qui déshonorent leur auteur – suffit amplement à percevoir l'immoralité d'un monde établi sur le calcul égoïste et la transgression permanente de toutes les limites, il est non moins clair que ce sentiment ne saurait fonder, à lui seul, beaucoup plus qu'un idéal politique négatif (à l'image de ce ''désir de n'être pas opprimé'' qui animait, selon Machiavel, le petit peuple des cités italiennes). Et c'est bien pourquoi – Orwell a toujours insisté sur ce point – il est absolument indispensable de lui assurer un développement politique en lui conférant ces fondements philosophiques spécifiques qui, seuls, pourront permettre d'en universaliser le principe et de jeter ainsi les bases concrètes d'une société décente 

1James Burnham and the Managerial Revolution, 1946. De fait, on chercherait en vain, dans tous les programmes de la gauche contemporaine, la moindre allusion à l'idéal d'une « société sans classes » (tout comme d'ailleurs, au concept de bourgeoisie ou de classe dominante). Alors même que jamais, dans l'histoire de l'humanité, les inégalités de classe n'ont atteint une telle ampleur (et un tel degré d'indécence) qu'aujourd'hui.

2Toutes les figures se l'obligation asymétrique ne sont pas pour autant condamnables. Pour ne prendre qu'un exemple, la civilité (ou politesse) est fondée sur un principe d'effacement de soi en faveur d'autrui (« après vous, je vous en prie »). Mais chacun voit bien que l'application quotidienne de ce principe asymétrique (en tout point contraire à l'esprit procédurier du droit) n'implique aucun renoncement à sa propre dignité, ni même à l'idée d'égalité comprise au sens socialiste du terme (encore faut-il, bien entendu, ne pas confondre ici la véritable civilité avec cette comédie sociale – l'univers glaciale et hypocrite des « convenances bourgeoises » - qui caractérise les classes dominantes et ne relève que d'une simple stratégie de la distinction). Orwell a donc entièrement raison d'inclure la politesse dans la liste de ces qualités positives (à côté – dit-il - « de l'affection, de l'amitié et de la bienveillance ») qui permettent aux individus de neutraliser « la lutte pour le pouvoir ».

Partager cet article

Repost0
Publié par Yohann Sparfell - chevalier de Bretagne - dans Politique et social

Présentation

  • : In limine
  • : Ce site participe d'un questionnement profond sur la nature de la société capitaliste occidentale, et s'avance à proposer aux hommes qui la constituent un dépassement de leur métaphysique dualiste.
  • Contact

"Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence"

Friedrich Nietzsche

 

Georges Palante sur 1libertaire.free

 

CIRET

Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires

 

Site de Dorian Astor

 

Site de Basarab Nicolescu

 

Tiersinclus.fr - Le blog du tiers inclus et de la mésologie

 

L'Inactuelle

Recherche

Intro

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

"Il convient de savoir que le combat est universel et la lutte justice, et que toutes choses arrivent par opposition et nécessités."

Héraclite

 

HyperNietzsche

 

Expertise & Prospective dans le monde réel

Site de Marc Halévy

Nietzsche Circle

A philosophical community

 

Réseau Intelligence de la Complexité

 

Webdeleuze

 

"Critique de la valeur"

Site de Palim Psao

 

 

"La maturité de l'homme, c'est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu quand on était enfant"

Friedrich Niezsche

 

Calendrier Philosophique Nietzschéen