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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 11:58
L’inspiration du poète – Nicolas Poussin

L’inspiration du poète – Nicolas Poussin

Réflexions inactuelles I

 

 

Face aux événements auxquels nous sommes quotidiennement confrontés, nous sommes amenés presque instinctivement à nous positionner par rapport à l’Histoire. Probablement que celle-ci nous fait don d’un sens en l’absence duquel nous aurions la sensation désagréable et angoissante que notre vie n’aurait rien à trouver qui puisse en supporter le fardeau. Aussi est-ce la « raison » pour laquelle l’on a inventé certains concepts que, d’une observation expérimentale et parfois même scientifique, l’on a transformé en principes dont l’inéluctabilité ne peut plus être discutée. Ainsi en est-il du Progrès (tout étant dans la majuscule) linéaire ou, à l’inverse, d’une irrésistible foi dans une « loi des cycles » dont la promesse d’un retour d’un avenir radieux auquel elle engage pousse toujours les âmes faibles à précipiter leurs propre perte (exemple : le messianisme).

 

Ce qui pose problème dans ces deux interprétations contradictoires, que l’on est amené à qualifier d’idéologiques, c’est qu’elles imposent l’une et l’autre aux hommes d’époques ou de cultures fort différents, une certaine vision de leurs devoirs vis-à-vis de leur existence. Ils s’en trouvent par conséquent enferrés en même temps dans une certaine vision des événements qui les enjoint à des comportements que l’on pourrait qualifier d’irrationnels. Les hommes se laissent ainsi guidés par des croyances qui ne deviennent plus, en vérité, que des formes insidieuses de « pensée uniques ». En désirant s’alléger d’un fardeau, ils ont a contrario accepté d’en supporter un autre bien plus pesant, celui qui les prive de leur entendement et de l’amour de la Vérité. Infléchis par les prescriptions idéologiques ou messianiques, les hommes s’interdisent d’être maîtres de leur destinée en n’étant plus « en phase » avec la Réalité. Ou encore, pourrions-nous dire, avides de puissances, ils en viennent à refouler de leur esprit toute possibilité d’affirmation de soi et de liberté de réellement « voir » et d’agir, c’est-à-dire de Puissance. Ils en viennent, en d’autres termes, à nier inéluctablement la réalité de façon à continuer à être, a contrario, en phase avec leur credo, les yeux rivés sur ce qu’une certaine interprétation monovalente de leur mémoire leur prescrit.

 

Pour des hommes libres, les événements sont comme autant d’occasions de pouvoir affirmer leur être, de faire de leur devoir une liberté par laquelle ils participent au « progrès » du Monde ; de transformer le plomb de leur quotidien en l’or de la connaissance et de la Puissance. Car, effectivement, il existe bien un « progrès », mais c’est celui de la Conscience qui ne demande qu’à croître dans le Monde. C’est aussi un « progrès » qui ne va pas de soi de la façon que nous avons pris l’habitude de définir de façon vulgaire ce que serait un progrès : une progression de notre détachement vis-à-vis du Monde par l’accroissement d’une forme postmoderne d’existentialisme. Mais l’on peut dire que le progrès est effectivement tributaire d’une chose que possède les hommes : leur volonté. Encore faut-il bien préciser ce que nous entendons par le terme de « volonté ». Celle-ci ne se porte pas vers les choses, ou plutôt les objets extérieurs à l’homme qui se laisse guider par ses pensées comme de ses croyances. Cet homme reste stimulé par son hubris, mais certainement pas par un sentiment profond de devoir toujours rester souverain au-delà de ses envies, tel un devoir de perpétuellement se donner la possibilité, en tous lieux et en tous temps, de s’affirmer intérieurement face aux événements. Cette affirmation n’est pas de celles qui font que les tyrans s’octroient une place au-dessus des masses, mais une délicatesse par laquelle l’on se permet de s’élever à bonne hauteur afin de toujours pouvoir démontrer des qualités de sa créativité. C’est cela la volonté vers la Puissance.

 

L’Histoire ne serait au fond qu’un parcours onirique que les hommes ont, malgré tout, choisi de suivre aveuglément parce que, pensent-ils, il en est ainsi du fait d’une certaine fatalité qu’il s’agit d’interpréter selon les airs du moment. Les innombrables confrontations qui ont été destinés à faire admettre définitivement que de l’Histoire il s’agissait de suivre une fonction linéaire n’ont dans les faits rendu les hommes que toujours plus dupes de leurs propres croyances et de leurs pensées idéologiques. En s’imposant aux esprits, surtout dans les périodes de crises et d’incertitudes, elles leur ont ôté toute conscience de leur devoir et de leur pouvoir de création. La peur, aujourd’hui, guide les pas des hommes qui se mettent à douter tout autant de l’inéluctabilité du « progrès » que de leurs propres possibilités de création. Il devient aujourd’hui urgent de réintroduire la controverse et le goût délicat de la rhétorique par rapport au « sens commun » de la Modernité, un sens commun qui ne figure plus en vérité que l’impasse paradigmatique du « Progrès ». La contradiction dans la pensée doit nous aider à nous faire prendre conscience que le Réel est au-delà, et ainsi faire croître la Conscience. La Puissance, à mille lieux de cette peur, s’en trouverait grandement augmentée, et nous pourrions ainsi retrouver un peu de ce qui avait fait la grandeur de civilisations passées : leur penchant pour la croissance de l’efficience et de la pertinence, soit pour la force, tout autant que pour le Beau, c’est-à-dire pour l’harmonie entre la forme et son pouvoir de satisfaire les besoins inhérents à cette force (un pouvoir de suggestion).

 

Nous devrons donc libérer l’histoire, le récit historique, d’une interprétation mythologique qui engage à positionner celui-ci dans une herméneutique visant à justifier la présence de l’homme sur Terre en fonction d’une certaine vanité. Il faudra donc bien que nous redonnions au mot « histoire » son véritable sens, soit celui qui découle du grec ancien historia signifiant « enquête », qui lui-même vient du terme histor « sagesse », « témoin » ou « juge ». Ce faisant, nous nous donnerons le pouvoir tout autant d’interpréter le plus justement possible les événements passés, comme avait pu le faire en son temps Thucydide, en écrivant par nous-mêmes, et avec le moins possibles d’interférences, ce récit historique, que de le poursuivre au temps présent dans une vision réaliste du futur, en nous réappropriant la volonté d’agir efficacement sur les événements en proportion et de nos réelles capacités et d’une efficience croissante de nos créations. Le seul véritable progrès est celui de la Conscience, le seul qui puisse être discernable scientifiquement (tel qu’il l’a été d’une certaine façon, par exemple, par Vladimir Vernadsky), et ce uniquement dans la mesure où nous faisons ex-sister une réelle volonté humaine dans le cours des événements, nous permettant de nous y affirmer avec force et détermination pour le Bien commun, de nos communautés comme de l’humanité toute entière dans la diversité de ses lois. Car, il n’y a pas ici de détermination extra-humaine à laquelle nous pourrions nous en tenir. Il s’agit seulement de la vie réelle… tout comme de la véritable raison !

 

L’humanité, dans la lente progression versatile de sa conscience du monde et d’elle-même, et de façon fort différente en fonction des cultures, a abordé les problèmes qui lui faisaient face de différentes manières et avec une efficience très inégale. La teneur de cette dernière s’est avérée croître à mesure que les hommes ont pu se défaire efficacement des préjugés. Ce qui peut être à même de douter en l’existence primordial d’une quelconque loi de progrès linéaire de l’humanité, c’est justement que cette soit-disant « loi » est un pur préjugé reposant sur des a-priori non fondés scientifiquement comme expérimentalement. Son fond religieux a été repris par l’idéologie libérale qui, depuis trois siècles, en a fait le socle doctrinaire d’un progressisme morbide. Face aux événements, aux problèmes de toutes natures qui se présentent à nous, il nous faut donc recouvrer en premier lieu notre liberté de pensée et d’être (nous libérer des pensées établies et faire triompher le doute quant aux « affaires » du monde), et par la suite affirmer la force de nos personnalités, de nos singularités, et de ce qu’elles ont à dire du Monde. Alors seulement nous nous accorderons un privilège divin, au nom de l’intuition partagée secrètement par toute l’humanité qui déclare que « Le Seigneur réside dans le cœur de chaque personne » (Upanishad) : celui de déterminer par nous-mêmes notre destinée, d’accroître notre Puissance, d’élever nos perspectives entre le passé et le futur, bref, de tendre vers l’autonomie car celle-ci est la seule forme par laquelle s’affirme le véritable progrès humain, et c’est non uniquement une question de volonté mais en outre d’entendement et de Bien commun.

 

Yohann Sparfell

(février 2020)

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Publié par Yohann Sparfell - dans Textes de critiques et réflexions Philosophie

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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