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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 11:31
La technologie nous rendra-t-elle meilleurs ou plus barbares ?

La technologie nous rendra-t-elle meilleurs ou plus barbares ?

 

 

Il y a quelque chose d’assez symptomatique chez ceux qui se déclarent être les laudateurs de la technologie : c’est que, d’après eux, ce ne serait pas la technologie qui rendrait, ou risquerait de rendre les hommes plus barbares, car il suffit que cela vienne d’eux-mêmes, de leur fond et de leurs propres actions, sans que la technologie n’y soit au fond pour rien1. Soit, il est tout à fait exact de dire que ce sont les hommes qui portent en eux la barbarie, le pire, comme d’ailleurs aussi le meilleur. Là où les déclarations de ces laudateurs posent question, c’est au point où ils entrevoient la technologie comme quelque chose de distincte de la vie humaine, une création tenue à l’écart des imperfections humaines et dans laquelle l’on pourrait donc transposer nos espérances. La technologie serait ainsi susceptible de marquer de sa progression continuelle ce que l’homme pourrait produire de mieux, une expression de la science en somme, et par conséquent du Progrès – qui est tout d’abord une projection vers un prétendu état parfait de l’étant, perpétuellement reporté. La technologie est l’aboutissement d’une science « appliquée », et surestimée, qui en appelle à ce qu’on en suive les prescriptions incontestables en faveur d’une prolongation infinie de la concupiscence des hommes – selon une finalité consumériste et comptable – qui se traduit par une promesse toujours reportée d’un « mieux-être » à venir (l’obsession du nouveau). C’est un peu comme si la technologie n’était pas la marque la plus expressive dans l’ordre matériel du caractère singulier de l’homme moderne lui-même, étant non seulement issu de sa créativité, mais surtout comme étant le signe de son être particulier au monde, ou encore de son emprise « augmentée » sur le monde, et qui se prodigue sous la forme d’un ordonnancement forcément toujours plus innovant et accéléré. La technologie serait l’expression « naturelle » de l’évolution de l’humanité (« qui dit humanité veut tromper » disait Proudhon), et à ce titre elle ne saurait aucunement être impliquée, en tant que principe au-delà de ses traits physiologiques établis, dans la propension misérable des hommes à la barbarie. Alors effectivement, il est compréhensible que les mêmes veuillent en faire quelque chose de séparée de l’homme, car elle se doit de conserver sa candeur. D’où l’on oublie d’où elle est issue, par rapport à quoi, à quelle dynamique elle se développe.

 

Vouloir séparer la technologie de l’action humaine actuelle, comme l’on sépare le Progrès de l’Histoire en tentant de faire suivre le cours de cette dernière avec l’impératif du premier, c’est en quelque sorte nier à l’homme son entière responsabilité, non seulement dans la manifestation temporellement située de la barbarie, mais essentiellement dans les moyens qu’il a mis en œuvre pour faire surgir celle-ci à notre époque selon les impératifs qu’il s’est imposé à lui-même et à sa vie sociale (nous pensons ici bien sûr aux impératifs liés à la marche du capitalisme, étudiés en son temps, entre autres, par Karl Marx). Nous pensons quant à nous, que la technologie est un prolongement artificiel, un artefact surajouté à ses moyens naturels et techniques, imaginé et produit par une forme de fétichisme – celui de la marchandise – et mis en œuvre par une intentionalité spécifique guidant les actions de l’homme sur son environnement naturel et social, mais aussi, sinon principalement, sur ses congénères et donc lui-même. Elle n’est donc en rien séparée de lui puisqu’elle est le support matériel d’un psychisme singulier propre à la Modernité, que l’on pourrait même analyser en tant que psychose, tendue vers un projet de maîtrise, et même de prétendue domination, de ce à quoi il est appelé à s’affronter quotidiennement dans l’unique but d’accroître la rationalité de son « emploi du temps ». En d’autres termes, nous pensons que la technologie est un aspect de l’homme moderne qui, en aval de la science, ne s’est pas seulement autorisé une bien plus grande maîtrise de la nature (ce qui en soi est typiquement humain), mais en outre du cours de son existence (d’après les impératifs liés à l’extorsion de la valeur dans le cycle de production, puis de financiarisation de l’économie). L’homme moderne devait s’être laissé en réalité dominé par la technologie, par la production perpétuelle d’un « homme nouveau », et en croyant pouvoir dominer de façon quasi-absolue le vivant. Ses croyances ont fait de lui, en réalité, quelqu’un de dominé par ses artefacts. C’est d’ailleurs ce que Heidegger nommait l’ « arraisonnement technique du monde ». Car au fond, si séparation il pourrait éventuellement y avoir conceptuellement, c’est celle d’une pensée arraisonnée par la technologie qui soumet l’homme « générique » à ses propres contraintes, un homme qui n’a pas conscience de ce que ses « pensées » - ou plutôt ses préjugés - orientées par ses phantasmes peuvent faire de lui.

 

Car la technologie est en réalité l’incarnation de l’état d’esprit d’une époque, d’une vision du monde et des humains qui se matérialise en autant d’objets qui auraient l’ambition de prolonger notre puissance de l’agir (ce qu’ils font en fait, mais pas prioritairement pour le bienfait des hommes). Notre plus grande illusion est de croire qu’un sujet libéré de toute contraintes, soit l’homme moderne technologiquement avancé et acteur de l’histoire linéaire, puisse à terme – sans qu’aucun « terme » ne puisse jamais être défini - s’assurer une maîtrise parfaite de ce que l’on pense être uniquement des moyens ou des outils de sa puissance sur le monde et de leurs implications sur celui-ci et lui-même. Nous ne voyons pas que ces moyens, en réalité, représentent un aspect de notre aliénation (l’hyper-industrialisation en est un autre aspect, directement lié à l’emploi de la technologie), et sont la matérialisation d’un comportement psychique, bien situé dans l’histoire, vis-à-vis du vivant et de ses potentialités de valorisation du Capital. La technologie n’est donc pas innocente puisqu’elle nous démontre, du moins à ceux qui veulent bien le voir, à quel point nous avons converti une croyance, religieuse, en une autre, matérialiste par laquelle n’importe que le culte du nouveau et de la rationalisation à tous crins. La technologie est en fait le symptôme non seulement d’une époque donnée et des hommes qui y « habitent », mais surtout de leur cosmovision régressive. Mais elle nous éclaire surtout sur une forme de soumission à ce que l’on prétend être une « pensée » rationnelle qui nous conduit à ne plus pouvoir nous poser et nous interroger sur nous-mêmes, sur nos propres actions, sur nos croyances et nos espérances, bref, penser ! Nous nous trouvons en fait happés par un prolongement inattendue de l’ « impératif catégorique » soudoyé par l’universalisme de la logique technicienne. C’est donc bien là que se situe une sorte de dichotomie : entre d’une part le logos d’une certaine technique instrumentalisée à des fins d’accumulation capitalistiques, ou encore entre l’impératif d’un rythme d’accroissement de celle-ci imposé par ce qui a été systématisé en tant qu’économisme, et d’autre part l’homme dans toute sa considération à l’égard de ses possibilités d’affirmation de son être, comme de ses prétentions au bien-être (et du juste partage de celui-ci). Car cette considération réclame une chose qui se doit de compléter des moyens, aussi évolués soient-ils techniquement parlant : un réel pouvoir analytique, introspectif et, en dernière instance, décisionnaire, bref, une Puissance bien au-delà de la puissance le plus souvent aujourd’hui illusoire parce que vaine (car demandant à ce qu’elle s’accroisse sempiternellement). En effet, cette puissance incarnée par le prolongement technologique de notre psychè, colonisé par une supériorité phantasmée de la raison – et plus exactement, d’un rationalisme empirique servant un destin indéfiniment accumulatif - nous fait, en réalité, tourner en rond plutôt qu’évoluer, et nous entraîne en un profond asservissement de l’entièreté de nos êtres par une « logique » visant à accroître un ordre mécaniste pour une rationalisation toujours plus poussée du vivant.

 

C’est ainsi que le côté barbare de l’homme prend singulièrement corps, et s’empare même de son corps, augmenté d’excroissances destinées à imposer de plus en plus l’emprise de cet ordre sur le monde. Nous croyons régner de par notre puissance technologique. Nous nous sommes, en réalité, laissés dominer par une croyance, par des préjugés glaciaux qui n’ont que faire de l’ « humanité » dont ils nous rebattent les oreilles et dont, pourtant, ils n’ont qu’une estime fort utilitaire. La technologie, c’est nous-mêmes, ou plus exactement l’image de notre propre soumission à des « pensées » caractéristiques de la Modernité, à un logos subjuguant et techniciste qui nous a transformé en des êtres attentifs et au fond, impuissants. Le capitalisme nous y a entraîné parce que, pour lui, l’homme ne vaut que pour la valorisation de la valeur, et suite aux hommes, ce sont les machines dites « intelligentes » qui vaudront plus qu’eux pour cela. D’ailleurs, la conséquence ultime de la technologie, c’est le transhumanisme, et l’obsolescence de l’homme. Et c’est nous qui feignons de le vouloir ainsi, tout en soumettant que la « technique » pourrait être quelque chose de neutre, n’attendant, en somme, que nous soyons enfin plus sages afin d’en exploiter les meilleurs aspects (ce qui ne saurait être exact qu’à condition que nous prenions conscience de notre aliénation à des valeurs purement matérielles). La technologie n’est pas une ressource neutre et indépendante. Elle n’est que le prolongement de nous-mêmes exploitant le monde et ses potentialités pour la croissance (économique) ! Mais, bien sûr, d’autres voies sont possibles. Seulement, pas sans avoir compris tout d’abord à quel point nous pouvons être gouvernés par nos croyances, par nos illusions modernes, comme par une prétention à ce que nous puissions dominer de façon absolue, et surtout comptable, le vivant. Et alors à ce moment les techniques pourront réellement redevenir des moyens, aussi évolués soient-ils, dédiés réellement au Bien commun.

 

L’individu gadgétisé du monde moderne, absolument dépendant de la dynamique évolutive de la technologie, est un narcissique dont la motivation principale se résume à se survaloriser par rapport à l’autre (individu tout autant dépendant de la même cause). La technologie, parce que sa dynamique est d’abord et avant tout destinée à l’individu du monde hyper-moderne, devient par le fait un nouveau substitut additionnel à la religion, ce qui en fait par la même occasion une acolyte à la toute puissance divinisée de l’argent, ou plus exactement aujourd’hui, de la Finance. Elle devient ainsi - puisque le devenir échappant à l’être est de son essence – le facteur principal et incontournable de l’impératif post-social du maintien de l’individu au sein d’une moyenne statistique et spéculative de valorisation générale et collective. En enfermant les individus dans leur univers prétendument libre et autonome – nous dirions quant à nous : illusoirement autarcique – le monde capitaliste hyper-moderne a en fait très bien vendu l’illusion fallacieuse d’une liberté qui passe, réellement, par une objectivation et une hyper-rationalisation de la personne humaine. Désormais, nous rêvons tous d’indépendance, de puissance matérialisée dans nos extensions artificielles. En le faisant, nous nous engageons inconsciemment et toujours plus profondément dans la matérialisation, et la numérisation, d’une pensée autonome qui tend peu à peu à saper les bases mêmes de notre humanité.

 

Alors, bien sûr, les artefacts issus de notre créativité technique, comme nous l’avons mentionné plus haut, peuvent être des outils au service de l’homme et de son émancipation (à l’égard de ses propres limites naturelles mais non, ceci dit, d’un affranchissement vis-à-vis de la nature, comme si la culture pouvait être indépendante de celle-ci), mais à condition de les resituer dans une dynamique qui ne soit plus hétéronome, mais autonome. Ce que cela signifie, c’est que les techniques, quelque soit leur degré de technicité, devront être conçues (acquérir l’intelligence de soi-même en même temps que la vision prospective de ce que l’on crée, ce qui dépasse allègrement la sphère étroite des simples « concepteurs ») par l’ensemble de la communauté intéressée en faveur de ses réels besoins et, en cela, de sa propre autonomie. Les techniques ne pourrons être véritablement à notre service qu’à la seule condition qu’elles puissent véritablement correspondre à des besoins partagés et co-définis en dehors de toutes prescriptions économistes ou idéologiques. Et, elles ne le seront d’autant plus que si elles émanent d’une dynamique de création et de conception communautaire visant à répondre à un usage partagé et constamment redéfinissable (certains logiciels « libres », tel linux, conçus par des communautés de développeurs et d’utilisateurs sont actuellement des exemples intéressants à cet égard, ainsi que, par exemple, certaines conceptions communautaires d’imprimantes 3D libres de droits). Les moyens techniques pourrons ainsi être au service d’un véritable progrès humain en conséquence d’une cause que nous serons à même d’asseoir dans le présent, mais il n’en demeure pas moins que rien de ce que nous ferons ne pourra réellement acquérir une neutralité sans y voir alors un symptôme de notre renoncement à notre autonomie et notre véritable liberté (qui n’est point liberté de tout, mais liberté pour cela qui est nôtre).

 

Yohann Sparfell (mars 2020)

1Lire à ce propos cet entretien paru sur le site de la revue L’inactuelle, « revue d’un monde qui vient » : https://linactuelle.fr/index.php/2020/02/25/heidegger-isabel-monvallier-rousseau/

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Publié par Yohann Sparfell - dans Politique et social

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée tout à la fois sociale et individualiste (non-libérale) !

Si le monde est pétri de contradictions, il ne sert plus à rien de vouloir les annihiler en instaurant une suprématie de la logique déductive-identitaire, comme l'a fait la Modernité. Ces contradictions sont constitutives de la vie, et en premier lieu de la vie humaine. La société n'est antagoniste à l'individu que de notre point de vue. En réalité, les deux sont aussi concurrents et complémentaires. La vie comme le monde sont complexes, et les réduire à des lois physiques ou mathématico-logiques ne conduit qu'à des impasses doctrinaux ou idéologiques au final. La société ne peut "être", c'est-à-dire, réellement, devenir, que par les individus qui la composent, et les individus ne peuvent devenir que par l'héritage et le soutien qu'ils reçoivent de la société, donc des Autres. La vie est communautaire-organique/individuelle-égoïste, et la réduire qu'à l'un ou l'autre de ces aspects est proprement ignorer la réalité. Tout comme est occulter la moitié du réel de vouloir le réduire à l'identité ou à l'altérité absolues.

C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice selon le sens traditionnel de ce terme, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et leurs communautés, ainsi que, au-delà, les Imperii  civilisationnels connectés entre eux par un universel "pont terrestre". À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(Socialiste conservateur-révolutionnaire européen et individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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