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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 17:20
Dimension sociale de l’autonomie (par Cornélius Castoriadis)

Dimension sociale de l’autonomie

 

 

Par Cornelius Castoriadis

 

(Extrait de L’institution imaginaire de la société, éditions du Seuil, 1975, rééd. 1999, pp.158-161)

 

Nous avons parlé longuement du sens de l’autonomie pour l’individu. C’est que, d’abord, il était nécessaire de distinguer clairement et fortement ce concept de la vieille idée philosophique de la liberté abstraite, dont les résonances se retrouvent jusque dans le marxisme.

 

C’est, ensuite, que seule cette conception de l’autonomie et de la structure du sujet rend possible et compréhensible la praxis telle que nous l’avons définie [comme le faire qui vise l’autre ou les autres comme êtres autonomes]. Dans toute autre conception cette « action d’une liberté sur une autre liberté » reste une contradiction dans les termes, une impossibilité perpétuelle, un mirage – ou un miracle. Ou alors, elle doit se confondre avec les conditions et les facteurs de l’hétéronomie, puisque tout ce qui vient de l’autre concerne les « contenus de conscience », la « psychologie », est donc de l’ordre des causes ; l’idéalisme subjectiviste et le positivisme psychologiste se rencontrent finalement dans cette vue. Mais en réalité, c’est parce que l’autonomie de l’autre n’est pas fulgurance absolue et simple spontanéité que je peux viser son développement. C’est parce que l’autonomie n’est pas élimination pure et simple du discours de l’autre, mais élaboration de ce discours, où l’autre n’est pas matériau indifférent mais compte pour le contenu de ce qu’il dit, qu’une action inter-subjective est possible et qu’elle n’est pas condamnée à rester vaine ou à violer par sa simple existence ce qu’elle pose comme son principe. C’est pour cela qu’il peut y avoir une politique de la liberté, et qu’on n’est pas réduit à choisir entre le silence et la manipulation, ni même à la simple consolation : « après tout, l’autre en fera ce qu’il voudra ». C’est pour cela que je suis finalement responsable de ce que je dis (et de ce que je tais).

 

C’est enfin parce que l’autonomie, telle que nous l’avons définie, conduit directement au problème politique et social. La conception que nous avons dégagée montre à la fois que l’on ne peut vouloir l’autonomie sans la vouloir pour tous, et que sa réalisation ne peut se concevoir pleinement que comme entreprise collective. S’il ne s’agit plus d’entendre par ce terme, ni la liberté inaliénable d’un sujet abstrait, ni la domination d’une conscience pure sur un matériel indifférencié et essentiellement « le même » pour tous et toujours, obstacle brut que la liberté aurait à surmonter (les « passions », l’ « inertie », etc.) ; si le problème de l’autonomie est que le sujet rencontre en lui-même un sens qui n’est pas sien et qu’il a à le transformer en l’utilisant ; si l’autonomie est ce rapport dans lequel les autres sont toujours présents comme altérité et comme ipséité du sujet – alors l’autonomie n’est concevable, déjà philosophiquement, que comme un problème et un rapport social.

 

Cependant ce terme de social contient plus que nous n’en avons explicité, et révèle aussitôt une nouvelle dimension du problème. Ce à quoi nous nous sommes directement référés jusqu’ici, c’est l’inter-subjectivité, même si nous l’avons prise dans une extension illimitée – le rapport de personne à personne, même s’il est articulé à l’infini. Mais ce rapport se place dans un ensemble plus vaste, qui est le social proprement dit.

 

En d’autres termes : que le problème de l’autonomie renvoie aussitôt, s’identifie même, au problème du rapport du sujet et de l’autre – ou des autres ; que l’autre ou les autres n’y apparaissent pas comme obstacles extérieurs ou malédiction subie - « l’Enfer, c’est les autres », « il y a comme un maléfice de l’existence à plusieurs » -, mais comme constitutifs du sujet, de son problème et de sa solution possible, rappelle ce qui après tout était certain dès le départ pour qui n’est pas mystifié par l’idéologie d’une certaine philosophie ; à savoir que l’existence humaine est une existence à plusieurs et que tout ce qui est dit en dehors de ce présupposé (lors même qu’on s’efforce péniblement de réintroduire « autrui » qui, se vengeant d’avoir été exclu au départ de la subjectivité « pure », ne se laisse pas faire) est frappé de non-sens. Mais cette existence à plusieurs, qui se présente ainsi comme inter-subjectivité prolongée, ne reste pas, et à vrai dire n’est pas, dès l’origine, simple inter-subjectivité. Elle est existence sociale et historique, et c’est là pour nous la dimension essentielle du problème. L’inter-subjectif est, en quelque sorte, la matière dont est fait le social, mais cette matière n’existe que comme partie et moment de ce social qu’elle compose, mais qu’elle présuppose aussi.

 

Le social-historique n’est ni l’addition indéfinie des réseaux inter-subjectifs (bien qu’il soit aussi cela), ni, certainement, leur simple « produit ». Le social-historique, c’est le collectif anonyme, l’humain-impersonnel qui remplit toute formation sociale donnée, mais l’englobe aussi, qui enserre chaque société parmi les autres, et les inscrit toutes dans une continuité où d’une certaine façon sont présents ceux qui ne sont plus, ceux qui sont ailleurs et même ceux qui sont à naître. C’est, d’un côté, des structures données, des institutions et des œuvres « matérialisées », qu’elles soient matérielles ou non ; et, d’un autre côté, ce qui structure, institue, matérialise. Bref, c’est l’union et la tension de la société instituante et de la société instituée, de l’histoire faite et de l’histoire se faisant.

 

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Publié par Yohann Sparfell - dans Politique et social

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Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée tout à la fois sociale et individualiste (non-libérale) !

Si le monde est pétri de contradictions, il ne sert plus à rien de vouloir les annihiler en instaurant une suprématie de la logique déductive-identitaire, comme l'a fait la Modernité. Ces contradictions sont constitutives de la vie, et en premier lieu de la vie humaine. La société n'est antagoniste à l'individu que de notre point de vue. En réalité, les deux sont aussi concurrents et complémentaires. La vie comme le monde sont complexes, et les réduire à des lois physiques ou mathématico-logiques ne conduit qu'à des impasses doctrinaux ou idéologiques au final. La société ne peut "être", c'est-à-dire, réellement, devenir, que par les individus qui la composent, et les individus ne peuvent devenir que par l'héritage et le soutien qu'ils reçoivent de la société, donc des Autres. La vie est communautaire-organique/individuelle-égoïste, et la réduire qu'à l'un ou l'autre de ces aspects est proprement ignorer la réalité. Tout comme est occulter la moitié du réel de vouloir le réduire à l'identité ou à l'altérité absolues.

C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice selon le sens traditionnel de ce terme, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et leurs communautés, ainsi que, au-delà, les Imperii  civilisationnels connectés entre eux par un universel "pont terrestre". À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(Socialiste conservateur-révolutionnaire européen et individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

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