Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 15:54
La croyance, l’espérance et l’amour – Heinrich Maria von Hess

La croyance, l’espérance et l’amour – Heinrich Maria von Hess

De croyance en croyances

 

 

« […] mais à supposer que tout cela soit vrai […], que savez-vous, vous, que pourriez-vous savoir du degré de ruse que met l’instinct de conservation dans pareille illusion sur soi-même, du degré de raison et de vigilance supérieure qu’elle comporte, - et quel degré de fausseté m’est encore nécessaire pour pouvoir continuer à me permettre le luxe de ma véracité à moi ?… Suffit, je vis toujours ; et la vie, au moins, ce n’est pas la morale qui l’a inventée : elle veut l’illusion, d’illusion elle vit… mais me voici déjà, c’est-ce pas ? à recommencer et à faire ce que j’ai toujours fait, immoraliste et oiseleur impénitent que je suis – parler contre la morale, en dehors de la morale, ‘’par-delà le bien et le mal’’ » Friedrich Nietzsche, Choses humaines, trop humaines, I, Préface, § 1.

 

 

À la question de savoir si nous pouvons nous passer de croyance, Nietzsche, dans le passage ci-dessus nous donne une réponse éclairante : bien sûr que non, car la vie ne pourrait reposer en dernier lieu sur d’éternelles incertitudes, quant bien même les certitudes ne seraient que passagères. Tout à chacun a besoin de croire, car s’il ne serait plus donné de pouvoir croire, toute action pourrait par là-même être jugée inutile et vaine, et nous serions alors aspirés dans le cyclone du non-sens ou, pourrions-nous dire, dans une vision strictement nihiliste de la vie qui se traduirait en une perte totale de nos nécessaires illusions. Mais pourquoi les illusions sont-elles nécessaires ? Parce que la vie humaine ne pourrait trouver un terrain fertile pour qu’elle puisse se développer hors de toute forme culturelle donnée, de tout repos dans la conscience : « Aussitôt qu’on nous montre quelque chose d’ancien dans une innovation, disait Nietzsche, nous sommes apaisés ». Et la culture représente bien globalement une forme sédimentée d’interprétation – soit de croyance cristallisée en autant d’expressions culturelles et quotidiennes – des, et d’acclimatement aux, conditions dans lesquelles la vie humaine tente de s’affirmer en un lieu et en un temps donnés. Mais dans le cœur de toute véritable culture qui ne se serait pas encore fossilisée en une forme totalitaire, demeure une part d’incertitude et de remise en cause perpétuelle et en puissance, de ce que l’on croyait immuable. Toute véritable culture est une dynamique vitale dans laquelle l’expérience et, peut-on dire la science, vient se délecter de la surprise des hommes face à leurs propres découvertes. Car, si le rôle de l’art est de fixer à la vue la culture, le rôle de la science, quant à elle, est de semer la discorde et de contrer l’art dans son effort. L’affirmation de la vie humaine est donc la force qui tend à trouver un juste équilibre et une juste harmonie entre ces deux tendances extrêmes. Cette affirmation n’est donc pas le fruit d’une dialectique, mais le troisième élément de ce que, peut-être abusivement, l’on peut appeler une « trialectique » dans laquelle rentre en jeu une « raison de la raison » ; soit une conscience supérieure des enjeux liés à la vie.

 

« L’homme, disait Arnold Gehlen, est un être de culture par nature ». Si, pour vivre il se doit de s’attacher - de s’ancrer, disent certains, ce qui n’est pas une vue inintéressante – à un milieu qu’il fait sien, il se doit tout aussi bien de s’ouvrir au monde afin de palier à une adaptation qui n’est, au fond, qu’illusoire et provisoire au regard de sa fragilité. De sa fragilité, soit ! mais tout aussi sûrement de son esprit de conquête et de son besoin d’affirmation dans le cours incertain d’un continuum qu’il sectionne en une suite de causes et de conséquences. L’homme conscient et supérieur, adepte de l’ « Éternel retour », sait bien que le temps n’est qu’illusion là où se confrontent simultanément les forces contraires du sens et du non-sens. La culture se situe au point d’équilibre de ces deux forces, car elle comporte autant de certitude que d’incertitudes, de croyance que de doutes ; et que sont ces doutes sinon de nouvelles croyances qui s’immiscent subrepticement dans le monde uniforme de la certitude chez ces êtres qui ont su conserver l’esprit libre ? C’est bien pourquoi il nous faudra toujours garder une porte ouverte vers l’innovation, et ne point sommer l’ensemble à dépérir dans une identité vue comme statique, « identitaire » diront les autres… « L’état qui engendre la règle est différent de celui que la règle engendre » selon Nietzsche. C’est en rapport à ces deux vérité qui ne se contredisent point qu’en apparence que doivent penser les nouveaux philosophes. Et penser, c’est bien tracer une voie vers le futur, évaluer justement les actions des hommes en vertu de leur pouvoir tout comme en conscience de leur nature. Bien que cela aussi soit croyance, au fond, croyance en un idéal qui rassure...

 

Le besoin de constance tout autant que la nécessité de la nouveauté font partie de la vie humaine, parce qu’il s’agit là des dispositions par lesquelles elle peut s’affirmer et s’élever. Et tout porte à croire qu’elle le fait au travers de deux attitudes inverses, qui s’opposent donc, mais qui aussi se complètent. D’une part, nous nous laissons apprivoiser par nos préjugés, par tout ce qui « nous rassure » et nous engage vers une homogénéité familière. D’autre part, nous nous sentons portés vers une forme de pessimisme que Nietzsche nommait le « pessimisme vaillant » ou la « suspicion profonde », qui doit faire suite à une forme ou une autre de négation du monde, d’écœurement et de déception de l’état présent, et qui nous invite à formuler des présuppositions et à tendre vers l’hétérogénéité. Il s’agit en fait d’une tension constante qui émane d’une force propre à l’homme en lequel réside encore une volonté de vivre et d’aventure. Nietzsche, en parlant de lui-même, disait dans Choses humaines, trop humaines : « On m’a déclaré souvent, et toujours en s’en étonnant fort, que tous mes ouvrages avaient quelque chose de commun et de marquant, depuis La naissance de la tragédie jusqu’au dernier publié, Par-delà bien et mal : ils recèleraient tous, m’a-t-on dit, […] presque une provocation, sourde mais constante, à renverser les estimations habituelles et les habitudes estimées. Eh quoi ? Tout ne serait… qu’humain, trop humain ? […] On a qualifié mes ouvrages d’école du soupçon, davantage encore du mépris, du courage aussi, heureusement, et même de témérité. » Car n’en faut-il pas de la témérité pour mériter d’être banni du commun ? Ne faut-il pas du courage pour tenter de mépriser ce qui est là depuis trop longtemps, et qui à la fin s’use d’être une habitude ? - un « être » qui n’est plus alors une ek-sistence, mais une manie.

 

La tendance vers l’hétérogénéité répond, comme en écho à celle de l’homogénéité, en réalité à un besoin : celui de l’ « ouverture au monde » dont parlait Gehlen, et qui correspond elle-même à la nécessité d’accroître l’autonomie en regard de tous les arrangements possibles émanant du maillage universel des relations inter-subjectives entre les « hommes universellement singuliers ». Cela, bien sûr, pour les communautés humaines ; mais il en est de même pour le penseur qui les guide vers l’au-delà et qui ressent le besoin de s’élever par-delà les moralismes, par-delà bien et mal. Sa position est risquée car en dépassant les arts, il se surpasse lui-même ; et ce faisant, il prend le risque d’être incompris. C’est pourquoi il lui sera toujours nécessaire de se reposer en une croyance selon les préjugés du moment, tout en, comme le font les scientifiques, se nourrissant de saines croyances, de soupçons salvateurs, de présuppositions qui lui feront dépasser les souffrances de son humanité trop sûr d’elle-même et de ses certitudes. La force de l’homme se situe en ce point d’équilibre entre, et en opposition simultanée à, la force de l’homogénéité et celle de l’hétérogénéité, entre les habitudes et les supputations. Nous ne pourrions nous passer de croire, pas plus que nous ne pourrions nous passer de doutes, à moins de scléroser la pensée, et donc empêcher les corps d’exprimer l’actualité de leur lutte intemporelle à l’encontre des forces adverses de leur milieu « ouvert » et versatile. Notre fragilité nous l’impose et notre force nous le commande ; notre force étant la conscience qui, en certains êtres et par avant des autres, est néanmoins celle qui, si elle n’y prend garde, prend le plus de risque à s’égarer vers de vaines utopies et de périlleuses apories - comme celle des libéraux qui prétendent que l’homme pourrait être tel sans préalablement se fonder sur une croyance commune : « La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu’il y a de moins accompli et de plus fragile en elle. ».

 

La liberté d’esprit se mesure par rapport à la disposition de la conscience à percevoir le vrai du faux. Nous disons bien percevoir le vrai du faux ; et qu’est-ce à dire sinon qu’en toutes choses, dans la croyance fixée en l’esprit des hommes simples comme dans les doutes qui taraudent la conscience des inactuels, ne demeure pas le mal ni le bien en leur royaume absolue, mais une part de vérité nécessaire à pouvoir dépasser les tensions qui naissent de leur contradiction. C’est ainsi que les esprits libres sont aussi des éducateurs, car il leur faut bien faire saisir la nécessité de laisser les portes ouvertes et ne point s’enferrer définitivement en des certitudes éternelles, et de savoir les fermer à temps lorsque le moment est venu. L’innovation et la conservation ne peuvent croiser le fer qu’à la condition de pouvoir se comprendre et jouer le même jeu. Les esprits libres en sont les arbitres qui ne se laissent point apprivoisés par l’une ou par l’autre, sinon que d’une manière qui leur semble temporaire et qui, chaque fois, excite leur conscience. « Ce qu’on fait par amour, disait Nietzsche, s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal ».

 

Yohann Sparfell

Partager cet article

Repost0
Publié par Yohann Sparfell - dans Philosophie

Présentation

  • : In limine
  • : Ce site participe d'un questionnement profond sur la nature de la société capitaliste occidentale, et s'avance à proposer aux hommes qui la constituent un dépassement de leur métaphysique dualiste.
  • Contact

"Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence"

Friedrich Nietzsche

 

Georges Palante sur 1libertaire.free

 

CIRET

Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires

 

Site de Dorian Astor

 

Site de Basarab Nicolescu

 

Tiersinclus.fr - Le blog du tiers inclus et de la mésologie

 

L'Inactuelle

Recherche

Intro

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé, communisme étatiste, fascismes ou libéralisme, même faussement adaptées aux temps présents, mais d'une pensée véritablement individualiste (et non-libérale) ! Elle pourrait ainsi émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et associative, tout comme de notre rapport à l'autre et à nos propres croyances. Une pensée n’est en effet véritablement individualiste que dans la mesure où elle nous permet de faire preuve de réalisme quant aux conditions de notre individualité au monde - comme, donc, de notre humanité - et en cela elle se positionne donc clairement dans le mouvement évolutif de la Connaissance de la connaissance. En somme, notre interprétation de l'individualisme s'inscrit dans une volonté théorique et pratique de faire en sorte que l'individu humain, en vertu de sa singularité, reconquiert son auto-détermination au-delà des vaniteuses certitudes propres à la vie en société. Ma recherche, ma contribution au travers de ce site, s'enthousiasme donc des possibilités progressives infinies dont seraient capables les hommes s'il leur était seulement donné à chacun de pouvoir affirmer son devenir en harmonie avec les autres devenirs individuels, de réacquérir leur pouvoir de créer en reconnaissance des contradictions qui les constituent, qu'il ne s'agit pas d'ignorer ou de vaincre, mais d'équilibrer et d'accorder l'une par l'autre, comme nous l'invitait Proudhon.

La civilisation européenne occidentalisée est aujourd'hui à court d’idées, et plus encore, à court de volonté propre. L'individualisme "aristocratique" nietzschéen, forme particulière de l'individualisme anarchiste sans en être vraiment, devra donc dépasser le blocage actuel de la résignation et de la soumission aux convictions de la Modernité de telle façon à ce que puissent s’affirmer librement les individus en eux-mêmes et en leurs libres associations. C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien, par la subsidiarité bien comprise, par la justice sans préjugés de classe, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" du "devoir", que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de se soumettre la politique comme l'économique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. En cela, ils retrouveront le goût de leur humanisme originel, d'un type "antique" d'humanisme !

Yohann Sparfell

(Individualiste "aristocratique" nietzschéen)

 

"Il convient de savoir que le combat est universel et la lutte justice, et que toutes choses arrivent par opposition et nécessités."

Héraclite

 

HyperNietzsche

 

Expertise & Prospective dans le monde réel

Site de Marc Halévy

Nietzsche Circle

A philosophical community

 

Réseau Intelligence de la Complexité

 

Webdeleuze

 

"Critique de la valeur"

Site de Palim Psao

 

 

"La maturité de l'homme, c'est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu quand on était enfant"

Friedrich Niezsche

 

Calendrier Philosophique Nietzschéen