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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 17:04
La géopolitique du Chiisme (par Alexandre Douguine)

La géopolitique du Chiisme

 

Par Alexandre Douguine

 

Source : https://www.geopolitica.ru/en/article/geopolitics-shia

 

 

Une évaluation correcte du timing géopolitique est cruciale

 

Avec la panique qui a suivi le retrait américain d'Afghanistan, il est clair que nous vivons déjà dans un monde multipolaire. Le leadership unipolaire incontestable de l'Occident appartient au passé. L'émergence de l'ordre multipolaire est déjà un fait. Il est grand temps de revoir les principaux acteurs – présents et futurs, mondiaux et régionaux. Dans la phase de transition, de nombreuses choses impensables hier deviennent possibles. C'est le début d'une situation d'urgence mondiale – Ernstfall/Emergency (C.Schmitt). De vieilles portes sont fermées, de vieilles routes se sont effondrées, de vieux murs détruits. C'est le moment de penser avec audace et d'agir rapidement. La forme que prendra la multipolarité dépendra de nous ; ce sera exactement comme nous avons l'intention de la façonner : le monde de notre fait (N.Onuf).

 

Considérons le monde chiite. C'est une partie importante du territoire islamique. La victoire des talibans le concerne profondément à bien des égards. La proximité avec l'Iran, la minorité chiite hazaras, le brusque changement de rapport de force (le retrait américain) dans la région, le nouveau rôle du Pakistan, de la Chine et de la Russie – tout cela affecte la communauté chiite. Elle crée de nouveaux défis, de nouveaux risques et de nouvelles opportunités.

 

Géopolitiquement, les chiites devraient être considérés comme constituant un Großraum (grand espace). Le cœur du monde chiite est l'Iran et, partiellement, la partie sud de l'Irak. Il s'étend à l'Est (Pakistan, Afghanistan), au Nord (Azerbaïdjan), à l'Ouest (Hussites au Yémen, chiites en Syrie, Bahreïn, Arabie saoudite, Kurdistan, Hezbollah au Liban bordé par la Palestine). Il ne faut pas oublier quelques branches moins orthodoxes des Ghulat Shia – Alaouites en Syrie, Alévites en Turquie, Ismaélites au Tadjikistan et en Inde. Il existe des communautés chiites en Afrique de l'Ouest (Nigéria) et ailleurs.

 

Tout d'abord, nous devons mentionner que le monde chiite est une sorte de réseau : il a un Heartland (Iran), un bastion (Irak et Hezbollah) et des branches du réseau - avec quelques régions spéciales où ils contrôlent le territoire comme au Yémen et dans d’autres lieux. Il est temps de penser à toute cette structure asymétrique en tenant compte des différences ethniques, doctrinaires et historiques comme un vaste ensemble. Une telle pensée stratégique existait à l'époque de l'Imam Khomeini et à la veille de la Révolution de Juillet parmi les religieux d'Irak et de Qom. Au cours des dernières décennies, cette stratégie fut en déclin ; maintenant c'est le moment approprié pour la restaurer.

 

Le Großraum chiite possède des caractéristiques très particulières. En géopolitique, cela semble être très anti-occidental et anti-libéral. Cela ne concerne pas seulement la partie du message du leader de la révolution iranienne, l'Imam Khomeini, mais une partie existentielle profonde de l'identité chiite. Le chiisme est une tendance religieuse révolutionnaire très sensible à l'oppression et à l'attitude coloniale de l'Occident moderne. La même sensibilité est détectée dans la relation des chiites avec les Palestiniens : les chiites sont assez intolérants envers l'occupation israélienne de la Palestine et sont l'un des principaux moteurs du bloc de la Résistance au Moyen-Orient.

 

L'identification théologique d'Al-Dajjal (le Trompeur) avec l'Occident capitaliste-impérialiste est la caractéristique essentielle de la mentalité politique chiite. Ce n'est pas seulement une composante idéologique ; c'est la partie organique de la doctrine principale. Par conséquent, ça fait changer l'optique géopolitique au Moyen-Orient et ailleurs.

 

Compte tenu de cela, il est clair que pour l'ensemble de la communauté chiite, la nette atténuation de l'hégémonie occidentale illustrée par le retrait des États-Unis et de leurs collaborationnistes de Kaboul - avec de pauvres serviteurs des Américains qui en payent le prix - est l'occasion de réaffirmer sa position en remplissant le vide partout où il apparaît.

 

C'est un objectif facile à atteindre en raison de la présidence de Raïsi en Iran même, compte tenu de la croissance du pouvoir des groupes religieux chiites conservateurs au gouvernement.

 

Ainsi, les chiites peuvent saisir cette opportunité pour renforcer leurs attaques : c'est ce qu'on appelle la « stratégie du remplissage ».

 

Où ce principe peut-il être appliqué ?

 

Tout d'abord en Irak. La déroute en mode panique depuis Kaboul est l'image qui peut être – et devrait être – répétée en Irak. Il ne s'agit pas seulement d'une volonté américaine. Il dépend en outre de la détermination du peuple irakien à mettre définitivement fin à l'occupation. Le principal obstacle ici n'est pas la décision américaine – de rester ou de ne pas rester – mais plutôt l'absence d'une image viable pour l'avenir. Les Américains en Irak ne sont encore tolérés que parce qu'il n'y a pas de consensus entre les chiites irakiens entre eux, sans compter le schéma problématique de leurs relations avec les sunnites et les Kurdes. Les États-Unis constituent désormais une sorte d'équilibre qui est pragmatiquement utile pour tous. Mais avec leur déclin évident, cela mène vers une fin évidente. Fuir l'Afghanistan et s'emparer de l'Irak serait un geste suicidaire et ne ferait que provoquer une future escalade de l'anti-américanisme dans la région. Il faudra donc qu’ils cessent tôt ou tard, mais mieux vaudra plus tôt que tard.

 

Les chiites devraient s'y préparer. Leur avenir en Irak dépend de leur comportement vis-à-vis du processus de retrait américain. S'ils restent à l'écart et font preuve de passivité, d'autres pouvoirs agiront à leur place ; cette question doit être considérée sérieusement.

 

Mais le plus important pour les chiites en Irak est d'avoir un plan pour l'avenir. Pour l'instant, il leur manque une vision d'avenir, suivant plutôt une politique plus ou moins opportuniste. Si les Américains quittent l'Irak, ceux-ci essaieront de ne pas donner au pays une chance pour un processus normal de construction de l'État. Dans quel sens ? C'est facile à expliquer : promouvoir le séparatisme parmi les Kurdes, déclencher les hostilités sunnites/chiites et diviser les fractions chiites concurrentes. Ils le font déjà maintenant, mais dans certaines limites, il leur semble obligatoire de rester. Quand vous partez, vous pouvez claquer la porte. Juste face aux chiites. Il ne reste donc presque plus de temps pour réfléchir en toute bonne responsabilité.

 

Deuxièmement, il y a la Résistance en Syrie et au Liban qui se dresse en direction de la Palestine. Si les Américains sont chassés d'Asie centrale, cela affectera-t-il également l'aide à « Israël » ? Si oui, n’est-ce pas le bon moment pour commencer la mobilisation de la Résistance. Ou vaudrait-il mieux attendre un peu, et alors seulement se tenir prêt pour trancher ? C'est aux stratèges chiites de décider. Mais c'est un moment sérieux. Une évaluation correcte du timing géopolitique est cruciale.

 

Prochain défi : Comment le retrait américain affecterait-il les relations chiites-sunnites ? Il est clair que la victoire des talibans est presque un exploit entièrement sunnite. Elle ne peut pas être revendiqué par les Turcs et donc par les Frères musulmans (en raison de l'adhésion de la Turquie à l'OTAN). Mais l'Arabie saoudite et l'Égypte sont plutôt gagnantes par rapport à d’autres sociétés salafistes. Ils sont considérés comme des camps hostiles par les chiites. Ce facteur peut affecter négativement le Großraum chiite en donnant une seconde chance à la stratégie salafiste. Ce serait assez logique, car si les Américains sont évincés, ils utiliseront a fortiori à nouveau le facteur salafiste. L'orientation d’ex-ennemis contre d'autres ennemis est tout simplement naturelle et logique pour les États-Unis. Donc, les sociétés chiites pourraient être des objectifs possibles dans ce tour de passe-passe. Cela affecterait non seulement les Hazaras mais aussi les Hussites, l'équilibre du pouvoir en Syrie, mais aussi le noyau du monde chiite – l'Irak et l'Iran eux-mêmes.

 

Soyons clairs : en Afghanistan, les principaux gagnants sont précisément les sunnites radicaux avec des racines salafistes-soufi (la tendance Wahdat-al-Shuhud – pas Wahdat al-Wujjud). Maintenant, ils se sont affirmés en tant qu’anti-Américains et ils le resteront pendant un certain temps ; cependant, ils étaient auparavant soutenus et armés par la CIA et avaient été utilisés contre d'autres ennemis des États-Unis – les Soviétiques, les régimes laïcs (comme les baasistes) et l'Iran.

 

Nous avons donc ici un terrain fertile pour un rapprochement entre chiites et sunnites – l'anti-américanisme. Un ennemi commun est une grande chose en politique, peut-être la plus grande.

 

La même situation est valable pour l'équilibre géopolitique au Moyen-Orient. Le retrait américain serait la meilleure solution pour Washington pour laisser Al-Fitna (discorde) derrière lui – une guerre civile sanglante entre chiites et sunnites qui nuirait aux deux côtés. Pour « Israël », ce serait aussi une opportunité – presque le moyen unique de retarder la disparition finale. Nous devons donc réfléchir à la façon d'éviter ce scénario.

 

Ici, le monde chiite a différentes façons de tenter une approche des choses. La Turquie avec ses rêves ottomans sera toujours considérée comme un joueur égocentrique, vu avec une certaine méfiance par la plupart des Arabes. Ainsi, en joignant leurs efforts à ceux de la Turquie et en utilisant intelligemment le facteur alévite et l'affinité ethnique des Iraniens avec les Kurdes, les chiites peuvent facilement établir un partenariat régional ; ou il peut utiliser des tactiques opposées pour essayer d'améliorer ses relations avec les régimes arabes sunnites qui se sentent menacés par l'élargissement d'Ankara. Cette voie est déjà testée par les relations Téhéran-Doha.

 

Le Pakistan est une autre option. Le désaccord traditionnel avec Islamabad – sunnite, en partie salafiste et pro-américain – perd dans la situation actuelle ses raisons d’être. Islamabad se rapproche de plus en plus de la Chine et de la Russie, essayant de s'assurer sa place dans un club multipolaire. Théoriquement, il est plus que jamais enclin à revoir sa position régionale sans se soucier de l'Occident. Les Pachtounes dans de telles conditions peuvent causer des problèmes au Pakistan lui-même, de sorte qu'Islamabad peut choisir une sorte de coopération avec les chiites et l'Iran, en particulier, en se joignant aux efforts à l'échelle régionale.

 

A l'échelle mondiale, le Großraum chiite et sa ramification en réseau devraient définir sa place dans un contexte multipolaire en général. C'est une nécessité pour la survie des chiites – pour garantir son espace en tant que partie indépendante et plus ou moins unifiée de la civilisation islamique. Cela signifie accepter le rôle du pôle chiite à l'intérieur du pôle islamique – plus large –, et cela ne paraît pas trop dangereux en raison de la structure multipolaire de l'islam sunnite lui-même. Il y aura toujours suffisamment de contradictions et de rivalités entre les sunnites eux-mêmes – Turquie, pays arabes du Moyen-Orient, Maghreb, Pakistan et région indonésienne – pour donner aux chiites la possibilité de sauver leur indépendance. Mais tout cela devrait être inscrit dans la structure principale de la multipolarité émergente. Et maintenant, alors que ses caractéristiques et ses frontières ne sont pas encore clairement définies et fixées, c'est le bon moment pour énoncer des revendications générales - pour formuler la vision géopolitique dans le cadre principal d'un ordre mondial polycentrique.

 

Les facteurs russes et chinois sont les principaux piliers géopolitiques de la multipolarité. L'alliance russo-chiite a déjà démontré son efficacité en Syrie. Le rapprochement avec la Russie peut être extrêmement important dans le cadre général de la géopolitique chiite. Cela pourrait affecter de nombreux problèmes régionaux – Palestine, Yémen, Afghanistan, Caucase, Asie centrale, etc.

 

D'autre part, les territoires et réseaux chiites font partie intégrante de l'initiative chinoise Belt & Road. La Chine est donc un autre partenaire clé.

 

(Presque) tout le monde dans le monde islamique, la Russie et la Chine sont existentiellement intéressés à limiter, sinon à arrêter l'hégémonie unipolaire occidentale (américaine). Il y a donc une opportunité à ce que le Großraum chiite se renforce – de manière physique et virtuelle – en rejoignant la tendance multipolaire, si clairement définie avec le retrait américain d'Afghanistan.

 

Dans la perspective de l'eschatologie chiite, la situation qui prévaut peut être considérée comme un signe extrêmement important de l'approche du moment de Zuhur (l'apparition de l'Imam Al-Mahdi, le rédempteur eschatologique de l'Islam).

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Publié par Yohann Sparfell - dans Géopolitique

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Membre de Eurasian Artists Association

et de

International Eurasian Movement

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à une idéologie progressiste, mais d'une pensée-action conservatrice-révolutionnaire, tant futuriste qu'archaïque-traditionnaliste !

C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien au sein des communautés, par une politique subsidiaire au sein des Nations comme dans l'Europe "impériale", par la justice selon le sens traditionnel de ce terme, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" consciente de ses devoirs, que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de soumettre l'économique sous le politique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. Mais la condition de tout ceci sera que nous sachions replacer au centre de nos vie et de nos actions les valeurs éternelles et sacrées qui ont su nous animer depuis des millénaires (à la source de l'autorité).

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel tout en affirmant la souveraineté de nos nations, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et leurs communautés ainsi que, au-delà, les Imperii civilisationnels ayant su dépasser les illusions de la consommation illimitée et des l'idéologies de la modernité finissante et dégénérée. À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(chercheur pour une Quatrième Théorie Politique européenne)

 

"Il convient de savoir que le combat est universel et la lutte justice, et que toutes choses arrivent par opposition et nécessités."

Héraclite

 

PHILITT, Philosophie, littérature et cinéma

 

Revue Éléments

 

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