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12 septembre 2021 7 12 /09 /septembre /2021 10:56
La théorie du Heartland et la dualité puissance de la terre vs puissance de la mer (par Richard Heathen)

La théorie du Heartland et la dualité puissance de la terre vs puissance de la mer

 

Par Richard Heathen

 

Source : Katehon

 

Hartford J. Mackinder, un intellectuel britannique formé à Oxford qui a été député représentant l'arrondissement de Glasgow Camlachie, est souvent cité comme le père de la géopolitique pour sa « Théorie du Heartland » révolutionnaire. Il a d'abord posé la théorie du Heartland dans un article, The Geographical Pivot of History, soumis à la Royal Geographical Society en 1904, qu'il a développé au lendemain de la Première Guerre mondiale dans son livre de 1919, Democratic Ideals and Reality. Selon Mackinder, les continents interconnectés d'Europe, d'Asie et d'Afrique constituaient ce qu'il appelait l'île-monde. Du point de vue de Mackinder sur la géopolitique, le contrôle de l'île-monde était au centre du contrôle de ce qu'il appelait le Heartland, la vaste partie de l'Eurasie, en particulier la Russie, qui était hors de portée de la puissance maritime. Selon Mackinder, quelle que soit la puissance qui contrôle l'île-monde, elle devenait la puissance prédominante du globe.

 

Du point de vue de Mackinder, le Heartland a toujours été une source de tyrannie, de barbarie et est culturellement arriéré. Il croyait que l'histoire européenne était définie par l'interaction entre l'Europe et l'Asie, et qu'une grande partie du dynamisme de la civilisation européenne était une réponse créative aux prédations des tribus guerrières nomades de l'Est. Pour citer Mackinder :

 

« Je vous demande donc de considérer un instant l'Europe et l'histoire européenne comme subordonnées à l'Asie et à l'histoire asiatique, car la civilisation européenne est, dans un sens très réel, le résultat de la lutte séculaire contre l'invasion asiatique. » [1]

 

En fait, Mackinder attribue aux maraudeurs nomades des steppes orientales la création de l'État et du peuple français en forçant les Francs, les Goths et les provinciaux romains à s'unir et à faire face à l'envahisseur oriental. Il suggère alors que c'est peut-être cette pression qui a forcé les Angles et les Saxons à se retirer de l'autre côté de la Manche, contribuant ainsi à créer l'Angleterre. Il attribue également à cette pression du Heartland la création de Venise, la puissance maritime médiévale prédominante, en réponse à la destruction d'Aquilée et de Padoue par les Huns. Mackinder va même jusqu'à suggérer que peut-être la montée du monde hellénique des anciens Grecs pourrait être considérée comme une réaction contre les Scythes. Selon Mackinder, l'Europe de l'Est en Hongrie a été le point d'atterrissage de cavaliers violents et despotiques qui ont brutalisé la civilisation européenne à maintes reprises, comme un marteau. Ainsi, justifie-t-il sa vision du monde eurasien comme barbare, et au cœur de ce qu'il qualifie de « despotisme ».

 

Considérant que Mackinder oppose sa vision de la barbarie violente de la civilisation terrestre à celle des terres côtières de l'Europe occidentale comme culturellement avancées, civilisées et progressistes, probablement en raison de l'influence de la mer et de la longue histoire des empires commerciaux de la puissance maritime dans l'Europe occidentale, incarnée par les Britanniques et remontant à l'Antiquité, au Moyen Âge et aux époques pré-modernes avec Carthage, Venise et l'éphémère république maritime de la « Vraie Liberté » des Hollandais, respectivement. Mackinder a théorisé que le Heartland était séparé de l'Europe occidentale par une ligne allant de la mer du Nord à l'Adriatique, situant ainsi l'Europe de l'Est dans le Heartland. C'est donc à travers cette lentille qu'il envisage les conflits de l'histoire européenne. Par exemple, il considérait la moitié orientale de l'Allemagne sous la direction de la Prusse, auquel il incluait à la fois la Russie et l'Autriche-Hongrie, toutes comme des manifestations de la même force, la puissance terrestre du Heartland, et a ainsi vu la neutralité de ces deux puissances dans la guerre Franco-Prussienne de 1870 comme une solidarité entre autocraties du Heartland. Il considérait les guerres en Europe de l'Est comme ayant peu de conséquences, qualifiant ces conflits de « querelles de famille ». Ainsi, il croyait que la division entre la géopolitique européenne et non européenne était une fausse distinction et, au lieu de cela, que le Heartland fonctionnait comme « une force unique dans les affaires du monde ».

 

Pour la plupart, ce sont les autocraties d'Europe de l'Est qui dominaient le Heartland, tandis que l'Angleterre était dominante dans la zone côtière de l'Inde et de l'Asie, comme en témoigne la première guerre de l'opium, une guerre mercantiliste menée contre l'empire chinois par l'Angleterre. La domination en Europe de l'Est a permis à l'Allemagne de contrôler essentiellement le Heartland, ce qui en théorie leur a donné une hégémonie mondiale potentielle. Selon Mackinder :

 

« Qui dirige l'Europe de l'Est commande le Heartland : Qui dirige le Heartland commande l'Ile-Monde : Qui dirige l'Ile-Monde commande le Monde. » [2]

 

Mackinder considérait l'expansion de la Prusse et l'unification de l'Allemagne sous la monarchie prussienne des Hohenzollern comme l'expansion de la puissance terrestre tyrannique du Heartland. Il croyait que, grâce à la direction du grand homme d'État Otto Von Bismarck, la porte avait été ouverte au « militarisme Junker », entraînant une poussée prussienne vers l'ouest et l'assujettissement de ce qu'il considérait comme les Allemands de l'Ouest éclairés, dont il considérait les petites principautés comme étant historiquement membres des États côtiers d'Europe occidentale, avant l'unification allemande. Ainsi, Mackinder croyait que toute l'histoire de l'Europe était la tyrannie de la puissance terrestre de l'Est contre ce qu'il qualifiait de « liberté océanique ». La contextualisation du monde par Mackinder a sans aucun doute imprimé un sentiment profond au sein des élites anglaises. On peut voir implicitement dans la réponse de l'élite anglaise à l'Allemagne au début du XXe siècle, et la réponse de l'élite américaine à la Russie aujourd'hui, qu'ils ont une réaction instinctivement négative aux puissances terrestres avec une culture qui se plie davantage à la Tradition, par opposition au cosmopolitisme. Les élites britanniques ne voyaient pas seulement la montée de l'Allemagne comme un concurrent géostratégique, mais comme une menace existentielle pour leur mode de vie même. Comme l'a écrit Christopher Layne, professeur d'affaires internationales à la Texas A&M University :

 

« Les élites britanniques ont commencé à considérer la puissance économique croissante de l'Allemagne comme une menace. De plus, ils en voulaient au succès économique de l'Allemagne parce qu'il était le résultat de politiques commerciales et industrielles qu'ils considéraient comme injustes : la prospérité allemande, selon eux, dérivait de l'intervention de l'État plutôt que de l'approche libérale et du laisser-faire qui gouvernait l'économie politique du Royaume-Uni. Les élites britanniques nourrissaient également une profonde antipathie envers l'Allemagne parce qu'elles considéraient sa culture politique – qui privilégiait l'armée et ses valeurs – comme fondamentalement antithétique aux valeurs libérales. En termes simples, ils pensaient que l'Allemagne était un acteur irrémédiablement mauvais. Il n'est pas étonnant qu'une fois la guerre commencée, les Britanniques en soient rapidement venus à comprendre le conflit comme une croisade idéologique opposant le libéralisme à l'autocratie et au militarisme prussiens… ». [3]

 

Mackinder rejette presque tout le blâme de la Première Guerre mondiale sur l'Allemagne, faisant référence à la supposée « agression criminelle » des Allemands, tout en accusant les Britanniques d'une sorte de négligence naïve face à un ennemi aussi agressif et « militariste ». C'est parce que ces tensions représentent plus qu'un simple conflit d'intérêts stratégiques, mais deux visions fondamentales de la vie. Terre contre mer, Tradition contre cosmopolitisme, la stabilité des racines fermes et ancrées dans la terre ferme, comme les racines d'un arbre contre le mouvement constant et la fluidité de l'eau, représentant un changement constant.

 

« Probablement qu’à partir de 1908 environ, une collision était inévitable ; il arrive un moment où les freins n'ont plus le temps d'agir. La différence de responsabilité britannique et allemande peut peut-être être énoncée ainsi : le conducteur britannique a démarré le premier, et a couru négligemment, négligeant les signaux, tandis que le conducteur allemand a délibérément renforcé et blindé son train pour résister au choc, l'a mis sur la mauvaise ligne, et au dernier moment a ouvert ses papillons. » [4]

 

« Le Going Concern est, de nos jours, la grande réalité économique ; il a été utilisé criminellement par les Allemands et aveuglément par les Britanniques. » [5]

 

Les élites britanniques considéraient les méthodes allemandes d'organisation économique comme une menace pour leur suprématie, subversives pour l'ordre mondial dont elles étaient les gardiens, et donc immorales. Mackinder pensait que l'accueil par l'Angleterre de l’Union douanière [Zollverein] formé en 1833 était naïf, car ce n'était pas une expression du libéralisme britannique et du libre-échange, mais du protectionnisme. En éliminant la concurrence extérieure à l’Union allemande, il accordait un avantage non disponible dans le système de libre-échange britannique, et était donc un anathème pour ce système. Cela a été considéré comme un signe d'hostilité et même d'agression par les puissances dirigeantes d'un empire commercial qui était basé sur le commerce et la suprématie économique.

 

« Ce n'est qu'en 1878, date du premier tarif scientifique, que l'épée économique de l'Allemagne fut dégainée. » [6]

 

Pour les États de la puissance maritime, l'économie n'est qu'une guerre par d'autres moyens. Dans son essai intitulé Terre et Mer, le juriste allemand Carl Schmitt expose les différents points de vue concernant la guerre, le commerce et l'économie pour les États de la puissance maritime et les empires de la puissance terrestre. Alors que les puissances terrestres chercheront des batailles décisives qui laissent souvent la population civile tranquille, à condition qu'elle ne s'implique pas dans les affaires militaires, cette distinction entre intérêts économiques et sécuritaires est beaucoup moins définie pour l'État maritime, et donc la barrière entre civils et militaires disparaît, ou du moins devient beaucoup moins importante. Cela a pu être constaté par le blocus des puissances alliées de l'Allemagne après les deux guerres mondiales qui a laissé la population civile affamée et dans une pauvreté abjecte, où il est devenu évident qu'il n'y avait pas de séparation entre les civils et le personnel militaire, et peu de distinction entre la concurrence économique et la guerre. La vie économique, et donc la substance matérielle dont dépend toute la population d'une nation, devient un jeu équitable. Dans la pratique, cela détruit toute barrière réelle entre les combattants et les non-combattants, en raison du degré auquel l'État de la puissance maritime commerciale s'appuie sur son économie pour sa sécurité nationale, car historiquement la plupart des États de la puissance maritime sont des empires commerciaux, donc l'économie est plus souvent utilisée comme un outil au sein de l'arsenal de la sécurité nationale. C'est pourquoi les Britanniques considéraient la stratégie allemande de « l'économie nationale », le protectionnisme par les tarifs douaniers et la gestion étatique de l'économie, par opposition au laissez-faire, comme une forme de guerre, d'où l'utilisation par Mackinder du terme « épée économique ». Selon Schmitt :

 

« Pour la guerre terrestre, les États du continent européen ont construit certaines formes depuis le XVIe siècle, à la base desquelles se trouve l'idée que la guerre est une relation entre État et État. Des deux côtés, il y a une puissance militaire organisée par l'État, et les armées se battent entre elles, sur le champ de bataille ouvert. Seuls les hôtes combattants s'affrontent en ennemis, tandis que la population civile non combattante reste en dehors des hostilités. La population civile n'est pas un ennemi et ne doit pas être traitée comme un ennemi tant qu'elle ne prend pas part au combat. Pour la guerre maritime, au contraire, à sa base se trouve l'idée que le commerce et l'économie de l'ennemi doivent être ciblés. L'ennemi dans une telle guerre n'est pas seulement l'adversaire combattant mais aussi chaque membre d'un État ennemi, et enfin aussi la partie neutre qui fait du commerce avec l'ennemi et qui entretient une relation économique avec l'ennemi. La guerre terrestre a tendance à la bataille ouverte décisive. Dans la guerre maritime, cela peut aussi naturellement se transformer en bataille navale, mais ses moyens et méthodes typiques sont le bombardement et le blocus des côtes ennemies et la saisie des navires ennemis et neutres conformément au droit de capture. Il est fondé sur l'essence de ces moyens typiques de guerre maritime qu'ils peuvent être dirigés contre les combattants aussi bien que les non-combattants. En particulier, un blocus visant à la famine frappe, sans distinction, toute la population du domaine bloqué, la population militaire et civile, hommes et femmes, personnes âgées et enfants. [7]

 

Mackinder a réfléchi non sans rancœur sur la façon dont l'Allemagne a utilisé sa stratégie d' « économie nationale » au profit des besoins à la fois de l'État allemand et du peuple allemand, au détriment des marchands de l'empire britannique. La colère et l'inquiétude d'Anglais comme Mackinder furent suscitées par la stratégie allemande, qui représentait un système complètement différent et compétitif, contre lequel leur mercantilisme était mal adapté pour rivaliser et qui hérissait leur sensibilité de marchands insulaires. En subordonnant les banques et autres intérêts commerciaux à l'État, tout en plaçant les chemins de fer sous son contrôle direct, l'Allemagne a pu rationaliser la production, donner des emplois au peuple allemand et développer sa population à une époque où la main-d'œuvre était au cœur de la prospérité économique.

 

Pourtant, pour Mackinder, ce n'était pas seulement l'accumulation de main-d'œuvre industrielle qui représentait un danger stratégique pour les États côtiers d'Europe occidentale. Ce surplus de population a donné aux moteurs du « militarisme prussien » la capacité de faire des ravages selon lui. Mackinder croyait que le seul facteur qui gardait le pouvoir du Heartland à distance, était son incapacité historique à rassembler la main-d'œuvre nécessaire pour être une menace stratégique vraiment inquiétante ; le fait que l'Allemagne ait comblé ce fossé était d’une importance cruciale pour lui. Il croyait que c'était cette population excédentaire déchaînée à des fins militaires qui avait conduit à la destruction sans précédent due à la Première Guerre mondiale.

 

Ironiquement, Mackinder accuse la culture allemande ou « Kultur », d'être matérialiste en raison de ce qu'il considère comme une focalisation singulière sur l'efficacité au détriment de tout le reste, ou ce qu'il appelle la mentalité allemande des « voies et moyens ». Cependant, il ne prend pas en considération le matérialisme impitoyable inhérent à la culture britannique, avec la préoccupation de la classe supérieure anglaise pour le darwinisme, et il se concentre sur les marchés en tant que mécanisme pour déterminer le «bien», quel que soit le résultat social. C'est précisément ce type de pensée utilitariste qui a conduit au darwinisme social, qui a encouragé une froide indifférence de la classe supérieure anglaise à la souffrance de leurs compatriotes de la classe inférieure dans les retombées de la révolution industrielle, et les divers Enclosure Acts qui ont déraciné les paysans de leurs terres pour les forcer à s’installer dans les villes. Le darwinisme social reprend la logique du darwinisme, selon laquelle la vie est une lutte compétitive pour la survie, et applique cette logique à sa position au sein d'une hiérarchie sociale dans le cadre d'une économie de marché. L'idée générale étant que une fois que les privilèges aristocratiques auraient été éliminés, ou du moins émoussés, et qu'une économie de marché se serait instaurée dans laquelle chacun pourrait participer quel que soit son rang social, ceux qui tomberaient dans les bas-fonds sociaux le feraient parce qu'ils seraient de souche inférieure, ou en raison de quelque autre défaut inhérent à leur être, et mériteraient ainsi leur sort.

 

Cela reflète le sentiment général d'isolement désintéressé inhérent à un peuple insulaire à culture commerciale, se sentant séparé du monde. Alors que la vision allemande de la vie est beaucoup plus centrée sur la communauté en tant qu'ensemble organique, le noyau de l'Allemagne du début du 20e siècle étant la tradition militaire prussienne.

 

Mackinder fustige les Allemands pour leur domination historique et leur conquête des peuples slaves dans leur voisinage géographique, mais si nous examinons l'histoire anglaise, nous pouvons voir que les Britanniques ont été au moins aussi impitoyables dans leur traitement de leurs sujets. Mis à part leurs projets coloniaux à l'étranger dans des endroits comme l'Afrique ou les Amériques, il suffit d'examiner leur traitement des Irlandais, un cas qui peut servir de comparaison avec le traitement des Slaves par l'Allemagne, en raison de leur similitude ethnique et de la proximité géographique avec l'Angleterre. Selon certaines estimations, plus d'un million de personnes sont mortes pendant la famine irlandaise de la pomme de terre, alors que les fermiers irlandais endettés sous la houlette des propriétaires britanniques ont été contraints de vivre dans la pauvreté, ne subsistant que de pommes de terre, tandis que toutes les autres cultures vivrières étaient exportées à l'étranger. Un champignon viral a décimé les récoltes de pommes de terre en 1845-1851, d’où plus d'un million de personnes sont mortes de faim ou de maladies liées à la malnutrition. Pendant la famine, un quart de million de fermiers et leurs familles ont finalement été expulsés de leurs terres entre 1845 et 1854 par leurs seigneurs anglais. La réaction de Londres aux souffrances abjectes des Irlandais pendant la famine a été froide et indifférente, l'historien irlandais Tim Pat Coogan accusant l'État britannique de faire très peu en dehors d'une campagne d’information. Dans son livre The Family Plot, Coogan soutient que le gouvernement anglais s'est tenu volontairement à l'écart et a laissé la famine suivre son cours, affirmant ainsi que cette indifférence cruelle peut être qualifiée de génocide. Que nous acceptions ou non l'acte d'accusation sévère de Coogan, les Anglais n'avaient pas de légitimité pour condamner les Allemands pour leur traitement à l’égard de leurs sujets, et leur insistance à le faire paraissait si absurde qu'elle manifestait en fait une antipathie tenace qui peut simplement, bien que je n’en suis pas sûr, être expliquée par un appel à l'intérêt national.

 

La famine irlandaise de la pomme de terre a été beaucoup plus dévastatrice pour le peuple irlandais que tout ce qu'a connu la population slave d'Allemagne, et était au moins aussi historiquement pertinente au moment où cela s’est passé que tous les événements que [Mackinder] exploitait pour diaboliser l'Allemagne, à l'exception de la Première Guerre mondiale, sur laquelle il avait un point de vue biaisé. Mackinder et l'élite anglaise rejettent la responsabilité de la Première Guerre mondiale uniquement sur l'Allemagne, accusant le Kaiser et les Junkers d'avoir utilisé l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand comme prétexte pour plonger avec empressement le monde entier dans la Première Guerre mondiale, telle une nation d'hommes insensés. Pourtant, comme nous le verrons dans des articles ultérieurs, ce n'était tout simplement pas le cas. En effet, cela met simplement en exergue les antagonismes culturels entre la culture terrestre et marine [puissances maritimes vs puissances continentales NdT]. Examinons maintenant les choses du point de vue prussien.

 

 

LE POINT DE VUE PRUSSE

 

Pour comprendre le point de vue des Allemands, en particulier le point de vue prussien, nous nous référerons au philosophe historien Oswald Spengler, et à son essai, Prussianism and Socialism. Dans cet essai approfondi, Spengler oppose le libéralisme anglais d'une part, et le socialisme prussien d'autre part. Cependant, le concept de Spengler du socialisme prussien, qui met l'accent à la fois sur la vertu martiale et une coopération sociale un pour tous, par opposition à la guerre des classes et à une révolution prolétarienne pour s'emparer des moyens de production, ressemble plus au fascisme qu'au marxisme.

 

Spengler a remarqué une division dans la mentalité du peuple allemand, deux natures distinctes. Il y avait la nature prussienne, et ce qu'il identifia comme un côté négatif du caractère allemand, représenté par le libéralisme allemand qu'il croyait n'être jamais qu'une pauvre imitation de l'anglais. Cela rejoint la vision de Hartford Mackinder de la division entre le peuple allemand, l'Allemagne de l'Ouest faisant partie des États côtiers culturellement éclairés de l'Europe occidentale, et le despotisme du Heartland, qui a commencé avec la Prusse et s'est dirigé vers l'est. Alors que Spengler ne reconnaissait pas le conflit comme étant de nature géopolitique ou le rôle de la mer comme source de subversion culturelle, il comprenait intrinsèquement cette division au sein de l'Allemagne et considérait la Prusse comme la force motrice d'une perspective uniquement allemande.

 

Contrairement à Mackinder, Spengler était plus enclin à donner leur dû à ses rivaux idéologiques de l'île, mais il reconnaissait un profond fossé entre la vision du monde des Anglais et celle des Prussiens. Au lieu de la liberté de l'individu de se tailler une existence aux dépens de n'importe qui sur son chemin, ce qui est la voie des Anglais, la vision prussienne déclare que c'est la nation, ou, selon les termes de Spengler, la « totalité » qui est importante. Cela peut se résumer par une citation de Frédéric le Grand, le grand monarque prussien, que « Le roi n'est que le premier serviteur de l'État ».

 

La vision prussienne était bien une vision martiale de la vie, non pas de manière guerrière, mais dans la mesure où le sens du devoir était primordiale, chaque citoyen ayant sa place dans l'ensemble. Alors que, pour un Anglais, le travail était un fardeau auquel on espérait échapper en devenant riche, un véritable signe de la grâce et de l'approbation de Dieu, pour le Prussien, le travail était un devoir envers la nation, l'État, son peuple. Cela explique en grande partie la préoccupation prussienne d'efficacité, car son travail, en particulier dans l'armée, n'était pas seulement un travail, mais une vocation, un devoir auquel on vouait tout son être par sens du service. Alors que Mackinder considérait la mentalité prussienne comme mécanique, le produit d'un esprit militaire froid et mécanique, Spengler considérait la vision prussienne en des termes radicalement différents. Pour Spengler, c'était l'incarnation de traits spirituels et d'une manière d'être spécifique, qu'aucun Anglais ne pourrait jamais comprendre en raison de leur nature complètement divergente.

 

Bien que Spengler ne reconnaisse pas spécifiquement l'influence de la mer, il reconnaît que les Anglais et les Prussiens ont une ascendance commune, et semble croire que c'est l'esprit viking qui a inspiré ses cousins Anglais à se tourner vers la mer à la recherche de butin. Selon Spengler :

 

« La colonisation organisée de la frontière slave impliquait des Germains de toutes les tribus, mais la région était dirigée par des nobles de Basse-Saxe. Ainsi le peuple prussien, par son origine, est étroitement lié aux Anglais. Ce sont les mêmes Saxons, Frisons et Angles qui, en tant que bandes vikings itinérantes, et souvent sous des noms normands et danois, ont soumis les Britanniques celtiques…

 

… Chez les Whigs, nous pouvons discerner l’attrait normand pour la piraterie et le pillage, sa poursuite de triomphes rapides et faciles avec un butin portable abondant » [8]

 

Spengler oppose l'esprit de raid du Viking à l'esprit communautaire du chevalier teutonique, qui a progressivement divergé en deux visions du monde complètement différentes, avec ce qu'il définit comme des « impératifs éthiques » contradictoires. Les Anglais exaltaient une liberté personnelle et indépendante tandis que les Prussiens se rangeaient sous les principes d'un « esprit communautaire supra-personnel ». Les Prussiens exaltaient les vertus martiales telles que la loyauté, la discipline, l'altruisme et un sens prononcé du devoir. Selon Spenglers, un sens profond du devoir est l'essence même de ce que signifie être « prussien », en ce sens. Une volonté de chaque individu de se sacrifier pour le bien de la totalité. Pour Spengler, la mentalité de tous pour tous offre, pour les meilleurs exemples de la souche prussienne, une « glorieuse liberté intérieure », qu'aucun Anglais ne pourrait comprendre en raison de ses notions de liberté privée et personnelle déconnectée de l'ensemble de la société. Là où l'Anglais a sa maison privée ou sa boutique, le Prussien a l'armée et la fonction publique.

 

Du point de vue de Spengler, tant le parti conservateur allemand que le parti socialiste allemand de cette époque représentaient cette idée prussienne du tout pour tous. Alors qu'à première vue, ils semblaient être en désaccord, ils étaient en réalité l'expression du même idéal et, au fond, étaient tous deux en désaccord avec les libéraux allemands qui, à son avis, n'étaient qu'une parodie des libéraux britanniques, agissant comme des « idiots utiles » au service des intérêts du capital financier.

 

 

STRATÉGIES DE LA TERRE VS LA MER

 

Les États ayant une puissance maritime ont généralement peu accès à de vastes étendues de terres, disposent de ressources naturelles limitées et choisissent donc de tirer parti de la puissance maritime pour tenter d'obtenir un avantage asymétrique sur leurs rivaux terrestres. Ces États se tournent vers la mer pour compenser leur position par ailleurs faible, et le font en se concentrant sur la suprématie navale et le commerce. C'est grâce au commerce qu'ils sont capables d'acquérir une puissance économique, qu'ils utilisent pour fortifier leur force navale et pour surveiller les routes commerciales. Grâce à cette stratégie, ils sont capables à la fois de projeter leur puissance (par le contrôle du commerce sur les mers) et de protéger leurs intérêts commerciaux – l'épine dorsale de tout État de puissance maritime. La Ligue Délienne a commencé à la manière d’un syndicat en 478 avant JC, mais en 454 avant JC, elle a fini par devenir essentiellement l'Empire athénien. Ainsi, en renforçant sa puissance économique par le commerce, Athènes a pu devenir la puissance maritime dominante de son temps et ainsi réaliser ses ambitions impériales.

 

C'est la position insulaire de l'Angleterre qui a permis à l’île-nation de se lancer seule et d'abandonner le système continental de l'Europe. Sous Henri VIII, l'Angleterre s'est extirpée du système européen, notamment en purgeant l'influence de l'Église catholique romaine, en créant l'Église d'Angleterre et en en faisant l'institution religieuse officielle de l'Angleterre. Grâce à cette action, Henry a pu utiliser la Réforme pour solidifier son pouvoir et contester l'idée que son autorité était de quelque manière que ce soit subordonnée au système continental ou secondaire à celle de l'Église catholique romaine ou du Saint Empire romain. Pour assurer son indépendance nouvellement déclarée du système européen, il a renforcé la Royal Navy.

 

Henri VIII a financé la marine en saisissant, puis en liquidant, les actifs des monastères catholiques romains et en plaçant ces actifs dans le trésor royal. [9] Cela a conduit à la création d'un nouveau système et d'une nouvelle aristocratie qui comprenait des marchands, des avocats et d'autres bourgeois, qui ont aidé la Couronne à capitaliser sur la saisie des biens et des ressources de l'Église, et qui ont été utilisés pour construire la nouvelle marine. [10]

 

Les monarques successifs dépendaient d'intérêts privés pour aider à financer la Royal Navy, en raison des contraintes imposées à la Couronne anglaise par le Parlement après « La Glorieuse Révolution », et lorsque le monarque anglais refusa de partager le pouvoir avec la ville de Londres comme dans le cas de la Dynastie Stuart, l'argent n'était pas au rendez-vous. Finalement, la Royal Navy s'est à nouveau retrouvée financée par les intérêts financiers de plus en plus ancrés de Londres et, selon l'historien naval Andrew Lambert, après 1688, la Couronne a cédé le contrôle de la Royal Navy à la City de Londres [11]. C'est ainsi que la position insulaire de l'Angleterre conduisit à la création d'un empire commercial maritime qui représentait les intérêts des marchands et des banquiers.

 

Selon Spengler, le sentiment anglais d’insularité a pris naissance avec l’orientation des Vikings vers la mer à la recherche de butin et par le fait d'être sur une île protégée à la fois des ennemis potentiels et des conflits continentaux de l'Europe, alors que la situation inverse s’est faite pour les Prussiens. La Prusse, par la simple géographie et les circonstances, a été entraînée dans les conflits de puissances beaucoup plus grandes, telles que la Russie et la France. Pourtant, c'est par cette pression et cette proximité constante du danger que la Prusse a été forcée de renforcer son potentiel militaire. Alors que les Anglais ont été façonnés par leur « splendide isolement », la mentalité prussienne, quant à elle, a été façonnée, d'une part, à travers les différentes guerres et conflits avec de plus grandes puissances, et d'autre part par la monarchie des Hohenzollern de Brandebourg. En plus de gouverner le Brandebourg, la monarchie des Hohenzollern a également gouverné un ensemble de terres disparates et dispersées, les consolidant finalement toutes dans le royaume de Prusse, après quoi, elles se sont lancées dans la construction consciente d'une identité nationale. Il était important de rassembler ces terres sous une même bannière, avec une seule identité, si le royaume naissant voulait survivre. C'est cette pression, ces conflits et la puissance avec laquelle la Prusse a dû rivaliser pour survivre qui ont forcé ce petit royaume à rationaliser son armée et à maximiser sa puissance. En fait, la Prusse a fait face à de nombreuses destructions et a été réduite à un état croupion par Napoléon, avant de reprendre sa place en Europe et de devenir plus forte que jamais. Ainsi, la stratégie prussienne de solidarité nationale, illustrée par son «économie nationale», était le produit d'une histoire qui obligeait les Prussiens à adopter une vision nationale plus communautaire pour survivre, et n'était pas une stratégie de conquête universelle. Pourtant, pour les États puissants, le choix est souvent de conquérir ou d'être conquis.

 

Tout comme l'État germanique de Prusse a dû s'adapter aux réalités géopolitiques de son époque, l'autre grande puissance terrestre du Heartland, la Russie, a fait de même. À ses débuts, la Russie n'était géographiquement que des terres plates, et avait peu ou pas de barrières géographiques telles que des montagnes ou des déserts et très peu de rivières, et elle était donc difficile à défendre lorsqu’elle fut constamment attaquée par les mêmes hordes asiatiques en maraude que Mackinder associe au cœur eurasien. Ivan le terrible a mis en œuvre une politique agressive, mieux résumée dans l'expression « l'attaque comme défense ». Sous Ivan, la Russie s'est développée agressivement, par nécessité, car ce n'est que par cette politique agressive que l'État russe a pu repousser les Mongols. Les empires du pouvoir foncier s'étendent territorialement par la conquête de terres toujours plus adjacentes par nécessité, de peur qu'ils ne subissent la même forme d’agression due à un pouvoir voisin, et en tant que tels, ils nécessitent un État centralisé fort pour administrer leurs terres qui comprennent souvent des populations qui ne s'identifient pas initialement avec le pouvoir autoritaire institué. Cette situation incite à devoir assimiler culturellement les nouveaux territoires à la périphérie de l'empire. Par conséquent, tout comme la Prusse qui avait besoin d'imposer une identité culturelle pour solidifier l'État prussien, un État central plus intégrateur en harmonie avec des formes culturelles communautaires et traditionnelles s’est avéré nécessaire afin de maintenir plus facilement la cohérence d’un empire composé de peuples culturellement divers avec peu en commun, et ce de façon à autant créer un sentiment de communauté que d’éviter les conflits. Cet État totalisateur centralise aussi souvent le contrôle économique et militaire dans la capitale.

 

On voit ainsi le rôle évident que joue la géographie dans la formation des nations et des civilisations. Et ce par rapport à la mentalité anglaise, avec ses préjugés exprimés par Mackinder – formé par son « splendide isolement » – qui considère les empires terrestres d'Eurasie comme une source de tyrannie et de despotisme, ne comprenant pas les pressions géographiques et historiques qui conduisent à la création de ces États. Par conséquent, le conflit idéologique entre les puissances terrestres et les puissances maritimes, tel qu'illustré par l'Angleterre et la Prusse au début du XXe siècle ou par la Russie et les États-Unis aujourd'hui, est centré sur leur vision de l'État. Le point de vue du pouvoir foncier de l'État incarne les principes d'unité, de coopération de classe, et voit ainsi la société comme un tout cohérent, alors que le point de vue anglais remplace l'idée prussienne de l'État par l'idée de l'individu interagissant dans le contexte du marché, de l'économie, poursuivant leurs soi-disant «intérêts personnels rationnels». J'explorerai toutes ces idées beaucoup plus en détail dans les prochains articles, mais je doit en rester là pour le moment, car je pense que c'est une introduction suffisante à quelques-uns des concepts centraux dont nous discuterons à l'avenir.

 

 

CITATIONS

[1] The Geographical Pivot of History, Hartford Mackinder, 1904

[2] Democratic Ideals and Reality, Hartford Mackinder, 1918

[3] Coming Storms: The Return of Great-Power War, Christopher Layne, Foreign Affairs October, 13th 2020

[4] Democratic Ideals and Reality, Hartford Mackinder, 1918

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Land & Sea, Carl Schmitt, 1942

[8] Prussianism and Socialism, Oswald Spengler, 1919

[9] Seapower States: Maritime Culture, Continental Empires, and the Conflict that Made the Modern World, Andrew Lambert, Yale University Press 2018

[10] Ibid.

[11] Ibid.

 

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Publié par Yohann Sparfell - dans Géopolitique

Présentation

  • : In limine
  • : Le but de ce site est de participer à la construction d'une opposition conservatrice-révolutionnaire à la coalition progressiste, cosmopolite et néolibérale (de gauche et de "droite") en Europe. Et cela passe d'abord par un effort visant à redéfinir le conservatisme RÉVOLUTIONNAIRE lui-même, à la fois traditionaliste, futuriste... et eurasiste !
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"Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence"

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Membre de Eurasian Artists Association

et de

International Eurasian Movement

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à une idéologie progressiste, mais d'une pensée-action conservatrice-révolutionnaire, tant futuriste qu'archaïque-traditionnaliste !

C’est par le respect de chacune des singularités humaines et de l’inégalité ontologique qui les met en lien au sein des communautés, par une politique subsidiaire au sein des Nations comme dans l'Europe "impériale", par la justice selon le sens traditionnel de ce terme, et par la consécration d’une nouvelle "aristocratie" consciente de ses devoirs, que les habitants actuels de l'Europe pourrons reconstruire souverainement une Puissance qui leur sera propre et qui consacrera leur besoin de soumettre l'économique sous le politique en tant qu’instruments de leur volonté, de leur autonomie et de leur liberté. Mais la condition de tout ceci sera que nous sachions replacer au centre de nos vie et de nos actions les valeurs éternelles et sacrées qui ont su nous animer depuis des millénaires (à la source de l'autorité).

Le temps serait-il donc venu de faire de l'Europe un Imperium civilisationnel tout en affirmant la souveraineté de nos nations, et de ne plus rejeter toute idée de Puissance au nom d'une "liberté" idéalisée ? Car le monde qui se dessine est celui où s'affirmeront et les individus et leurs communautés ainsi que, au-delà, les Imperii civilisationnels ayant su dépasser les illusions de la consommation illimitée et des l'idéologies de la modernité finissante et dégénérée. À nous, hommes de conscience, d'en prendre acte !!

Yohann Sparfell

(partisan d'une Quatrième Théorie Politique européenne)

 

"Il convient de savoir que le combat est universel et la lutte justice, et que toutes choses arrivent par opposition et nécessités."

Héraclite

 

PHILITT, Philosophie, littérature et cinéma

 

éléments n° 190 - juin-juillet 2021

 

Rebellion n°92

 

Journal of Eurasian Affairs

(International Eurasian Movement)