15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 20:29

 

Compétences, compétition et bellum omnium contra omnes

Voir le Fichier : Competences_competition_et_bellum_omnium_contra_omnes.pdf

 

 

 

 

 

L'évaluation est devenue la condition générale d'une possibilité de socialisation des individus. Elle ne l'est pas devenue ainsi uniquement par simple choix politique ou idéologique (quoique l'idéologie puisse être une assise afin de structurer la société eu égard aux nécessités du moment) ou par effet direct de la « raison instrumentale » en oeuvre dans les sociétés industrialisées. L'évaluation répond à une demande pressante d'une classe sociale, celle des capitalistes, eux-même personnifiant alors la chose sociale lancée à toute allure sur les rails de son auto-accumulation, le capital, et ce au sein de chacune des unité autonomes où s'effectue cette accumulation, les entreprises. Elle s'inscrit dans la logique immanente à la valeur.

 

Tout individu dont le destin est d'entrer dans la « vie professionnelle » ou qui s'y trouve déjà, les chômeurs, travailleurs, les enfants qui s'y préparent (au chômage ou au travail, au chômage puis au travail puis....) en ingurgitant les « programmes » scolaires, se voient désormais soumis au rythme des évaluations. Par le biais d'examens, de tests professionnels ou d'entretiens individuels, les évaluations deviennent la mesure de nos soumissions mutées, en phases avec la loi implacable de la valeur et de ses agents. Chacun à son niveau, chacun dans son domaine de connaissance ou d'aptitude, il s'agit d'entrer dans des critères de commensurabilité et de se conformer à une discipline d'auto-adaptation. Les évaluations ont donc pour rôle de positionner chaque individu eu égard à ses aptitudes et son comportement (aptitude à se soumettre aux règles de la dé-personnification afin de pouvoir se loger dans sa case) par rapport à tel ou tel critère de référence en adéquation avec la situation du procès de production à un moment donné. Le but est d'objectiver ce qui pouvait jusqu'à présent paraître comme trop subjectif, trop incertain, et donc entrainer des différences d'appréciation d'un employeur à un autre quand à la valeur professionnelle de tel ou tel individu et donc pouvant nuire à un besoin de rationalisation du coût de main-d'oeuvre ; celle-là exprimant le besoin vital pour le capital d'exorciser de son monde le spectre d'une totale obsolescence du travail vivant générateur de plus-value.

 

La recherche d'aptitudes et le classement selon des socles de compétences reconnues par les différentes institutions (éducation nationale, organisations patronales, union européenne,....) déterminent de façon croissante les choix d'orientation et de formation opérés par les individus afin de pouvoir répondre à la demande exercée par les employeurs, et se présenter au devant d'eux, par le biais de « passeports » validant leur parcours, avec une chance de pouvoir s'intégrer au procès de production. C'est le but notamment en France, dans le « cadre européen des certifications pour l'éducation et la formation tout au long de la vie » (2008), au travers du « livret de compétences » (1). La dynamique au sein de laquelle sont engagés les institutions de formation et d'éducation ainsi que le marché du travail vise à accroitre l'adaptation de la force de travail aux besoins du capitalisme moderne en fonction de la situation actuelle des procès de production et de circulation par rapport aux possibilités présentes d'auto-valorisation de la valeur. Sa conceptualisation, au travers des différents outils mis en oeuvre pour se faire, dès lors qu'elle se réalise dans une logique politique néo-libérale quasi généralisée de nos jours en ce début de 21ème siècle, ne doit pas faire oublier (ou voiler le fait) qu'elle s'explique ontologiquement par la dynamique propre au capitalisme (celle de la valeur), et donc qu'elle est historiquement déterminée par le cycle infernal de cette folie déshumanisante et par sa situation en ce début de 21éme siècle. Face aux exigences inhérentes à une concurrence débridée mondialisée, mais néanmoins d'essence systémique, la marchandise-force-de-travail, portée sur le marché du travail par des individus dont la formation « disciplinaire » se doit de répondre à un utilitarisme réducteur (réalisation d'un en-soi versus réalisation de soi ou l'art et la manière d'expurger la vie d'une construction sociétale d'un homme-type-robot), est en demeure de correspondre à une valeur d'échange équivalente à ce que les capitalistes sont aptes à proposer sur ce marché par le biais des rémunérations (ou, reproduction rationalisée de la force de travail en des « temps difficiles »). Ce sont les compétences dans les conditions de leur adaptabilité qui représentent la variable d'ajustement entre d'une part l'offre d'emplois salariés de plus en plus précaires et soumis à ré-évaluations périodiques et, d'autre part, la demande sociale d'intégration quasi obligée au procès capitaliste moderne de production et de circulation. Elles (les compétences) déterminent donc les possibilités de rapports sociaux de production entre les capitalistes recruteurs et les individus en quête de moyen d'assurer leur subsistance matérielle tout comme l'évolution matérielle-technique des moyens de production au sein des unités autonomes de production déterminent la possibilité pour chacune d'elles d'assurer la continuité de rapports sociaux avec les autres producteurs au travers de la mise sur le marché des marchandises (adaptabilité des moyens de production matériels-techniques au niveau moyen de concurrence à un moment donné). L'ensemble des compétences dont peut faire preuve un individu sur le marché du travail, notamment à l'aide d'outils administratifs tel que le livret de compétences, le passeport orientation-formation, les crédits ETCS (pour les universités) ou autres, participe donc à définir la valeur d'échange de la force de travail portée sur ce marché par chaque individu dans sa liberté juridique de participer au procès d'échange (la force de travail étant la seule marchandise, ou pseudo marchandise, que le prolétaire ou futur prolétaire a la possibilité de proposer à l'échange dans la sphère de circulation des capitaux). Le capital variable, formé par l'ensemble des forces de travail dans les unités de production et de circulation, dont dépend quantitativement l'extorsion de la plus-value (ou survaleur) et donc la valorisation du capital, doit son existence à la réussite sur le marché du travail de la rencontre échangiste entre les marchandises-forces-de-travail (en tant que « choses sociales ») et les rémunérations-reproduction-des-forces-de-travail (en tant qu'expressions de l'égalisation sociale – équivalence par la monnaie - de ces « choses sociales » sur le marché), et donc de l'adéquation entre les compétences valorisables au sein de chaque individu et les besoins structurels de main-d'oeuvre liés aux normes techniques et organisationnelles déployées au sein des unités de production et de circulation en fonction d'un état donné de la productivité dans la société, le tout codifié par des instances centrales le plus souvent étatiques (le niveau moyen de reproduction de la force de travail, donc le salaire y découlant, étant fonction, entre des limites inférieures et supérieures, de la dynamique de la lutte des classes, d'un rapport de force, actuellement fortement déséquilibrée en faveur du capital, mais est-il nécessaire de le préciser ?).

Il est à noter que lorsque l'on parle ici de marchandise en parlant de la force de travail, il ne s'agit pas d'une marchandise comme les autres puisqu'elle ne peut donner lieu à une production de plus-value qui profiterait à son propriétaire ; la force de travail n'a pas de valeur mais un prix (une valeur d'échange, ce qui est différent) négocié lors de son échange contre du salaire. Il est tout à fait opportun de noter également que la notion de salaire (considéré comme une somme d'argent fixée par avance en fonction des compétences que l'employeur attribue à l'employé périodiquement – le plus souvent mensuellement) se trouve de nos jours de plus en plus soumis, en ce qui concerne son niveau, à des conditions d'attribution dépendantes de résultats tangibles évalués périodiquement, et dont un pourcentage croissant prend par le fait la forme de versement de primes (de « challenge », de participation,...), de commissions, de bonus ou autres. Sur le marché du travail, c'est donc de plus en plus une capacité à remplir des objectifs qui est évaluée par les employeurs et le salaire proposé lors de l'embauche ne correspond alors bien souvent qu'à un fixe assuré, minimum, dont il faut ajouter la somme de possibilités de gains résultant de la réalisation des objectifs imposés afin de connaître le montant proposé à la reproduction de la force de travail par le capitaliste lors du contrat échangiste sur le marché du travail (dans le cas des auto-entrepreneurs, cette tendance trouve son apogée en relativisant totalement la rémunération). Ce paradigme qui s'instaure insidieusement dans les rapports sociaux sur le marché du travail renforce la précarité et la flexibilité des prolétaires face aux capitaux.

 

Si globalement ce principe d'échange sur un marché de capitaux contre des forces de travail a bien sûr toujours existé dans la société capitaliste, puisque celle-ci se caractérise par de tels rapports sociaux de production, historiquement déterminés donc, ce qui change néanmoins de nos jours c'est la forme individualisée que prennent ces rapports salariaux par rapport à ce qu'ils avaient pu être majoritairement jusqu'à il y a peu : « Depuis plus d'une décennie le rapport salarial protégé dans le cadre de l'Etat-Providence est en train de se déliter pour céder la place à un rapport salarial marqué par l'intermittence et la précarité, le rapport salarial flexible. »(2). La remise en cause progressive des accords salariaux collectifs ou de l'indexation des salaires sur des grilles établis par branches d'activité s'accompagne en effet d'une précarisation des emplois, d'une intermittence entre emplois salariés et périodes de chômage et de formation (ou réinsertion) et conséquemment d'une gestion individualisée des relations de chacun vis à vis de sa recherche d'intégration (ou ré-intégration) dans le procès de production. Cette remise en cause s'explique par le délitement conjoncturel de « procès d'identification collectifs au travail comme producteur des richesses de la société » en oeuvre dans la phase taylorienne du capitalisme (jusque dans les années 80) et leur remplacement progressif par une illusion d'autonomie dans les démarches individuelles d'identification par rapport à des compétences sensées répondre à un besoin croissant de réactivité et d'adaptation à des procès de production évolutifs et hyper-technologisés. L'individu est incité à ne voir en lui que le marchand de sa force de travail, de valoriser celle-ci en adéquation avec les besoins d'un capitalisme de plus en plus mouvant, de devenir de plus en plus autonome et gestionnaire, d'élargir son champs de vision et d'action à tout ce qui peut lui être profitable et donc lui permettre de suivre le processus désordonné de production moderne de richesse sociale. Certains y voit alors une opportunité, une porte ouverte à des processus de subjectivation : « il faut cependant faire attention que les procès dits aujourd'hui d'individualisation sont profondément ambivalents et qu'ils sont en particulier marqués par ce qu'on peut appeler des opérateurs d'isolement, dont le principal, celui de la valorisation individuelle pousse à des formes monadiques et paranoïaques d'auto-réalisation. Dans sa quête du sens et de l'identité l'individu fasciné par les fétiches de la valeur refuse de voir que sens et identité ne sont pas de purs produits subjectifs, mais sont aussi des rapports et la résultante d'échanges complexes (intersubjectifs et sociaux). »(3).

 

Ce nouveau paradigme accroit la compétition entre les salariés et entre ceux qui deviennent des concurrents dans la course effrénée à l'accession aux emplois salariés se raréfiant. On peut même dire que l'acceptation pleine et entière de la part des individus de l'univers compétitif qui devient le leur dans le cadre de leur participation au procès de production capitaliste (très) avancé (ou de la tentative d'accession à cette participation fétichisée), est la condition de leur intégration au sein de ce processus et de la réussite (souvent toute relative) de leurs projets professionnels acquis au prix de moults formations, ré-insertions, remises en cause de leur vie antérieure, sacrifices diverses. Tout dans les formations, y compris scolaires ou universitaires, engage à une compétition contre soi-même (contre ses propres réactions comportementales « inadaptées ») et les autres. La compétition est sensée accroitre la capacité d'adaptation et la stimulation à se dépasser, qualités dont est devenu friande la machinerie capitaliste de production, elle-même sur la brèche d'une adaptation à une concurrence de plus en plus serrée et une demande consumériste de plus en plus changeante pour les besoins du système. La technologie y joue un rôle primordial et incite, de façon inhérente à sa conception et son usage, à un développement des compétences et de la compétition entre les individus sans pour autant forcément participer à accroitre une véritable autonomie des travailleurs par rapport aux processus technologiques dans les unités de production ou circulation : «Les systèmes de production automatisés sont faits de travail mort de plus en plus complexe et contrôlent de plus en plus d'opérations et d'enchaînements d'opérations. Ils ne sont pas simplement des ensembles de machines, mais aussi des systèmes évolutifs, perfectibles en fonction des transformations de la demande et d'innovations programmées. Les systèmes de production baignent en fait dans le monde de la techno-science, celui où la production des connaissances devient un élément essentiel de la production des biens et services. C'est pourquoi ils ont besoin d'avoir face à eux des hommes aux qualifications évolutives, des qualifications qui se déplacent rapidement. Les capacités des travailleurs à élargir leurs savoirs, qu'ils soient acquis sur le tas ou dans des systèmes de formation, deviennent ainsi une caractéristique décisive de la capacité de travail en général. Il n'est pas exagéré de dire que la force de travail se présente de plus en plus comme force intelligente de réaction à des situations de production changeantes et à l'affleurement de problèmes inattendus. Peut-on en tirer la conclusion que l'autonomie des hommes au travail par rapport aux processus technologiques s'en trouve grandement majorée ? Ce serait aller trop vite en besogne et cela pour plusieurs raisons. Dans les secteurs de pointe, la technologie se fait sans doute moins prescriptive pour les travailleurs (gestes, rythmes), mais prédétermine largement comment il fait travailler en créant des conjonctures de travail où s'infiltrent en même temps des considérations de marché et de rentabilité financière. Elle produit donc toujours des effets de domination sur les individus au travail en prolongeant les processus disciplinaires qui n'ont pas disparu des entreprises et des sites de production. Il ne fait pas oublier non plus qu'il y a toujours une division très nette des tâches dans la production (de biens et de services), division entre tâches d'élaboration des stratégies, de conception des programmes de production d'un côté, tâches d'exécution des orientations retenues par le « management » d'un autre côté. Cette division est d'ailleurs garantie par des dispositifs de domination spécifiques, monopolisation de certains flux informationnels, contrôle de certains canaux de communication, cloisonnement des relations entre les travailleurs etc.., qui constituent une véritable micro-technique cognitive-communicationnelle du pouvoir... »(4). 

 

Mais la compétition recouvre deux réalités différentes selon que l'on se réfère à un procès de socialisation ou un autre dans la recherche de valorisation des compétences. Les rapports de production capitalistes génèrent deux formes d'individuation, la première agissant dans le cycle d'échange des marchandises-force-de-travail en tant que processus d'élaboration de l'individu-marchand « libre » et « auto-réalisé », et la seconde dans le procès de production même en tant que génération d'individus soumis à la « subsomption réelle du travail sous le capital  qui se traduit par l'autre face de la figure du travailleur « libre » : le travailleur parcellaire » »(Antoine Artous – Le fétichisme chez Marx) . La première forme d'individuation, si elle repose sur la liberté de choix (de son orientation, de son plan de formation), au moins en apparence, ne pourrait trouver à se déployer dans la société de production capitaliste (définie par les rapports sociaux spécifiques à cette dernière) sans le concept juridique d'égalité (égalité en droit). La norme juridique qui apparaît aux yeux des individus comme un moyen d'intégrer un système de rapports sociaux, correspond en fait à l'élaboration d'une mesure nécessaire afin d'établir une équivalence entre les individus « libres et égaux » dans leur rapports marchands sur le marché du travail. Cela concerne donc la force de travail dont ils sont les porteurs et qui se révèle être le moyen d'établir ces rapports qui permettent de s'intégrer à la machinerie de production et par là-même à pouvoir assurer sa subsistance, « gagner sa vie ». L'élaboration par chaque individu d'un niveau de compétence apte à lui donner une chance d'entrer (ou de rester) en compétition sur le marché du travail fait parti de cette recherche effrénée de solvabilité sur ce marché afin de se garantir, outre les moyens de sa propre subsistance, une reconnaissance juridique, d'humain à part entière, en conformité avec les droits de l'Homme(5). Mais ce fétichisme juridique, en synchronie avec le fétichisme de la marchandise, adapté au marché du travail, a comme un revers sous l'apparence de la deuxième forme d'individuation : la subsomption du travail sous le capital. En effet, parvenus au sein de la machinerie de production, intégrés dans le mécanisme de valorisation du capital, les individus ressentent plus ou moins toute l'illusion d'une pseudo-liberté de choix, le leurre représenté par les rêves d'accession à une réalisation de soi au travers de compétences mises en oeuvre pour une participation à l'auto-accroissement du capital dominateur, l'abominable relativité de droits conditionnés par une soumission à un ordre dictant sous quelle conditions l'on peut se prétendre faire pleinement parti du « genre humain », en tant qu'entité monnayable et corvéable.. En effet, l'individu s'y intègre qu'en tant que rouage de l'ensemble « travailleur collectif » imposant son ordonnancement et sa cadence à chacune des unités « force de travail » qui le compose, il n'y devient qu'appendice de la machinerie de production, image inversé du sujet juridique mais pourtant inaliénable à celui-ci. D'autre part, autre revers de la médaille (du travail), ce système de valorisation des compétences, d'évaluation des individus, favorise dans cette société d'égalité de droits une profonde inégalité. Celle-ci étant due à la « hiérarchie du savoir » propre à l'organisation de la production capitaliste de richesse (valeur). Elle s'exprime notamment par une différentiation de l'offre de formation (et donc d'emplois potentiels, réels ou fictifs, en adéquation avec chaque niveau de formation) en fonction d'une catégorisation de la population eu égard aux potentialités contenues au sein de chaque individu, et, selon les délires de « nos dirigeants », détectés désormais dès l'école grâce aux évaluations, ou tests d'acquisitions. Loin d'une illusion de liberté et d'égalité de chance prônée par les capitalistes, cette catégorisation répond à une nécessité d'adapter le marché du travail à des demandes immédiates correspondant à des besoins exprimés pour tel ou tel niveau de compétences, au rythme accéléré des flux de capitaux passant d'un secteur à l'autre de production au gré des profits à engranger.

 

Mais ces aspects inhérents au mécanisme de production spécifique de la société capitaliste, de par leurs côtés apparemment contradictoires avec l'idée du « travailleur libre », du sujet « politico-juridique », impliquent, afin d'assurer une participation active des individus à leur propre soumission à l'ordre dominant de la machinerie de production, une prise de contrôle de plus en plus prenante (mais socialement « acceptée » par les individus) sur le mécanisme de production/reproduction des forces de travail. Les besoins actuels du procès de valorisation du capital imposent sur les sphères hors-production des marchandises (éducation, formation, santé, habitat, famille,...) une idéologie de la flexibilité, de l'adaptabilité, de la performance, de la rigueur, de la discipline. Cette réalité sociale, si elle n'est pas nouvelle, s'est accrue depuis une ou deux décennies, en même temps que l'accroissement de la mondialisation et de l'extension de la concurrence. Elle engendre par le fait un auto-contrôle social, généralisé idéalement à l'ensemble de la société, résultant des contraintes liées aux évaluations et à la nécessité d'adaptabilité imposées par le marché du travail d'une part et par le procès hyper- « managé » de la production capitaliste technologiquement avancée d'autre part. L'auto-discipline à laquelle le système de rapports sociaux de production tend à engager chaque individu pour son plus grand intérêt, pour la vision égotiste de son profit, façonne les corps, les pensées, les comportements. Les temps « libres », hors travail, sont ainsi mis à profit pour accroitre son efficience, ses performances, ses savoirs « utiles » au travers d'activités sportives, de repos, de distractions, d'auto-formations notamment (surtout évidemment pour les catégories d'individus ayant des compétences techniques accrues, et ce dans tous les domaines ; mais pour tous, une « formation invisible» visant à faire acquérir certaines prédispositions comportementales et psychiques est indispensable, suscitant au travers des médias par exemple un jugement et une attitude positive vis à vis de la compétition comme de l'ensemble des préceptes de la réalité économique (6)). C'est ainsi que toute la vie sociale de l'individu devient ordonnancée en fonction des besoins du procès de production et que les rapports sociaux s'objectivent autour du concept d'utilité et de potentialité de valorisation de la force de travail dont chacun est le porteur comme d'un fétiche qui prend la place des personnes sensibles.

 

L'Etat joue ici son rôle historique de garantir les droits des sujets politico-juridiques dans leur quête de réussite sociale ou tout simplement de tenter d'échapper à la relégation sociale destinée à ceux qui n'auront pas su se valoriser. Le passage de l'Etat providence à l'Etat « minimaliste» voulu par les zorros de l'idéologie libérale ne peut se faire néanmoins sans un certain accroissement de son rôle de gestion des populations (gérer l'adéquation de l'offre et de la demande ainsi que la gestion des déviances – Etat « pénitence ») et de garant de la liberté (surveillée), pour les individus-marchands de leur force de travail, de valoriser celle-ci par rapport à celle de leur concurrent direct. La guerre de tous contre tous s'institutionnalise donc ainsi.

 

Mais comme dans tout système bien huilé, celui-ci a des failles, des points de faiblesse, où la vie peut encore s'exprimer au travers de ses facteurs impondérables. Il est de ces situations barbares comme d'opportunités à un ré-engagement vers un rapport envers soi-même et les autres radicalement différent et exaltant : « Il faut....que des moments de l'activité, des séquences d'action sortent au moins en partie des dispositifs de l'abstraction et permettent d'opposer à l'activité captée des activités autres se situant dans des temporalités différentes. Dans le travail il faut retrouver tout ce qu'il peut y avoir d'activités contrariées, de multi-dimensionnalité à l'oeuvre derrière l'activité apparemment pleine et affirmée qui se transforme en travail abstrait. Il faut, en bref, jouer sur les discontinuités de l'activité, sur tout ce qui ne se laisse pas enfermer dans les limites du rapport au travail et de sa dynamique monologique. Cela implique que la sphère du travail soit mise en relation avec les sphères du non-travail dans une perspective de ré-appropriation de l'agir et de construction de liens sociaux nouveaux. La hiérarchisation rigide des activités à partir du travail rendu abstrait doit en fait, être renversée pour laisser la place à des priorités ouvertes à des pondérations nouvelles. Il faut notamment que le non-travail dans sa diversité cesse d'être subordonné au travail. Il faut aller vers un horizon où travail et non-travail se féconderont réciproquement et feront apparaître une nouvelle notion de richesse sociale (richesse et complexité des échanges humains) en lieu et place de l'accumulation de valeurs. »(7). Ce qui implique une vision du collectif et de sa complexité qui dépasse l'unilatéralité des revendications encadrées par les bureaucraties politiques ou syndicales. La flexibilité du travail est l'ultime atteinte à la (véritable) liberté de l'agir, or, « les individus ne peuvent libérer de l'agir que s'ils se transforment dans et par l'action, que s'ils élargissent leur horizon de vie et dé-mercantilisent leurs échanges. »(8).

 


 

                                                                                                    Max L'Hameunasse (février 2011)

 

 

 

1 – Voir le document « Du marché du travail au marché des travailleurs » de Richard Abauzit (version 2010)

Voir le Fichier : du-marche-du-travail-au-marche-des-travailleursv2.pdf

2 - « Flexibilité du travail et plasticité humaine » par Jean-Marie Vincent in « La crise du travail » de Jacques Bidet et Jacques Texier pp. 155-164 éditions PUF 1995

3 – ibid

4 – ibid

5 – Lire à ce propos le texte de Robert Kurz, du groupe Exit (Allemagne) : Les paradoxes des droits de l'Homme – inclusion et exclusion de la modernité 

Voir le Fichier : Les_paradoxes_des_droits_de_lhomme_Kurz.pdf

 

ou sur http://exit-online.org/druck.php?tabelle=transnationales&posnr=140


6 – Si la « science » économique peut paraître le plus souvent opaque aux esprits non universitaires, non préparés à la manipulation et la compréhension de ses préceptes obscures, elle peut, et doit même aussi, se présenter comme « celle que l'on qualifie parfois de « standard », d' »ordinaire » ou de « science normale » quotidiennement distillée par la presse, la radio et la télévision pour justifier les délocalisations d'entreprises, les fluctuations de la Bourse, les vertus de la croissance, les réductions des dépenses publiques, l'augmentation des prix et la stagnation des salaires. Ses arguments sont généralement simples et stéréotypés, et ce sont ceux-là qui forgent le sens commun et nourrissent la « culture économique » que chacun est censé posséder pour comprendre le monde qui nous entoure. » Gilbert Rist in « L'économie ordinaire entre songes et mensonges » éd. Sciences Po 2010 p16-17

7 – ibid note 2

8 - ibid

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Published by Max L'Hameunasse - dans Textes de critiques et réflexions

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Propos pour un "Empire" européen

(Une Grande Europe de la Spiritualité et de la Puissance !)

Res Publica Europensis

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Il ne s'agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser

Pierre-Joseph Proudhon

Ce n'est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence

F. Nietzsche

 

 

Friedrich Nietzsche

 

« La véritable Europe est un accord et non l’unisson. Goethe tient pour toutes les variétés et toutes les différences : l’esprit qui interprète la nature ne peut pas se donner une autre règle ni un autre jugement. Il n’est d’Europe que dans une harmonie assez riche pour contenir et résoudre les dissonances. Mais l’accord d’un seul son, fût-ce à des octaves en nombre infini, n’a aucun sens harmonique. Pour faire une Europe, il faut une France, une Allemagne, une Angleterre, une Espagne, une Irlande, une Suisse, une Italie et le reste. »

« Dans Goethe, l’Europe est une mère aux fils innombrables ; par la voix du poète, elle les invite à se reconnaître. Goethe leur ouvre les yeux ; qu’ils consentent enfin à prendre conscience les uns des autres ; qu’ils aient honte de se calomnier et de se haïr. Goethe, puissant Allemand, n’entend pas que l’Europe soit allemande, ni que la France ou la Chine le devienne. Pour que l’Europe soit vraiment elle-même, il faut que l’Allemagne soit le plus allemande et la France le plus française que faire se pourra : moins le mal, ici et là, moins le mépris, la violence et la haine. »

André Suarès

 

"Minuit" de Vincent Vauclin

 

L'Europe est un projet de civilisation ou elle n'est rien. À ce titre, elle implique une certaine idée de l'homme. Cette idée est à mes yeux celle d'une personne autonome et enracinée, rejetant d'un même mouvement l'individualisme et le collectivisme, l'ethnocentrisme et le libéralisme. L'Europe que j'appelle de mes vœux est donc celle du fédéralisme intégral, seul à même de réaliser de manière dialectique le nécessaire équilibre entre l'autonomie et l'union, l'unité et la diversité. C'est sur de telles bases que l'Europe devrait avoir pour ambition d'être à la fois une puissance souveraine capable de défendre ses intérêts spécifiques, un pôle de régulation de la globalisation dans un monde multipolaire, et un projet original de culture et de civilisation.

Alain de Benoist

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Organisation Socialiste Révolutionnaire Européenne

 

Site du Think-Tank EurHope

 

 

« le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »  George Orwell

 

 

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« Je ne parle pas pour les faibles. Ceux-ci cherchent à obéir et se précipitent partout vers l'esclavage... j'ai trouvé la force là où on ne la cherche pas, dans les simples hommes doux, sans la moindre inclinaison à dominer." Friedrich Nietzsche

 

Le dépassement du nihilisme qui caractérise les temps modernes ne pourra surgir d'un quelconque recours à l'une des idéologies du passé (communisme, fascisme) ou du présent (libéralisme), mais d'une pensée "conservatrice" qu'il devient aujourd'hui nécessaire de redéfinir. Il pourrait ainsi bien émerger d'une redéfinition radicale de l'autonomie individuelle et collective en Europe, et d'une réflexion renouvelée de ce qui fait l'homme, de l'alliance inaliénable de la transcendance et de l'immanence. Le devenir de l'être se situe dans l'éternel présent de cette dialectique à redéfinir, ainsi que dans une éternelle rencontre du passé et du futur, non dans un « autre monde possible », un idéal abstrait et prétendument plus vrai que le réel.

 

"On a pris ainsi longtemps le dessin pour l'ébauche d'une oeuvre qui, une fois achevée, le renvoyait à l'oubli et au néant. On sait que c'est faux : le dessin est déjà toute l'oeuvre, il n'y en a pas d'autre." Jean Baudrillard, Le miroir de la production, note 20 p. 143, 1973

 

Je suis animé du désir vivant et dissident de porter aussi loin que possible le coup du glaive dans le tréfonds de l'ordre moral trois fois centenaire, mais surtout aujourd'hui issu d'une subversion de la pensée européenne multimillénaire nous ayant donné à songer que nous puissions nous prendre pour des dieux. Les Lumières nous ont-elles trahis, ou aurions-nous trahi les Lumières ? Ou n'est-ce la pensée qui se serait trahie elle-même ? Si l'homme ne peut se passer de croyance, au moins a-t-il en cette époque submergée par de vaniteuses certitudes à son propos déposé dans les hauteurs du Royaume Celeste, vidé, la croyance en sa toute puissance. Mais à se croire tout-puissant, l'on en vient par la suite à se nier, à se mépriser, car "on" en oublie jusqu'à notre âme, en oubliant nos racines. Dans notre monde post-moderne, nous ne donnons à la vie que la possibilité de sa propre négation en voulant la protéger d'elle-même par la voie (ou la voix, appauvrie, du langage SMS) des idéalismes et des dogmes attachés aux antiennes de la "sainte" parole ultra-libérale.  


Il s'agit donc de comprendre que nos pensées ne sont pas neutres et que nous ne saurions nous élever sans "prendre le risque" d'avoir la conscience de ce qui fonde les supposées vertus de celles-ci : nos convictions, et ce sur quoi elles sont fondées ! L'émancipation ne peut advenir sans ce courage, cette probité, intellectuelle, sans tomber pour autant dans "l'intellectualisme" et la posture théorique. Réapprendre à penser, réapprendre à se poser et à "voir", à "lire", c'est aussi réapprendre à orienter nos pensées vers l'Être... à ne plus oublier l'Être... donc à ne plus omettre que, en tant qu'hommes, nous sommes éternellement redevables de ce qui nous fonde et nous élève.

 

Car nous sommes détenteurs, et passeurs, de la Tradition (traditio, de tradere : trans - à travers - et dare - donner) pour la continuité et pour l'avenir de laquelle s'érige face à nous, hommes conscients, socialistes conservateurs-révolutionnaires européens, héritiers des mouvements sociaux du passé, l'obligation de repenser le social, et le socialisme (de socius, ensemble, associés) à la Lumière de l'Impératif vital : promouvoir une restructuration organique et holistique, symbiotique, selon un schéma fédératif, des énergies humaines, tant économiques que culturelles et politiques, en France puis en Europe afin de retrouver la pleine puissance et maîtrise de nos agir, notre souveraineté nationale et civilisationnelle !

 

Yohann Sparfell

(partisan du socialisme conservateur-révolutionnaire européen, pagano-catholique enraciné dans sa patrie !)

 

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